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ReportageOcéans

À La Réunion, baleines et dauphins sont cernés par les touristes

Un bateau venu observer l'une des premières baleines de la saison à La Réunion, le 1er juin 2025 au large de Saint-Gilles.

À La Réunion, pendant l’été, la mise à l’eau avec des cétacés devient un rendez-vous touristique de plus en plus demandé. Cette ronde ininterrompue de bateaux et nageurs se fait au détriment du bien-être des baleines et dauphins.

Saint-Gilles (La Réunion), reportage

Ils sont neuf participants serrés sur les boudins d’un bateau pneumatique dans le port de la station balnéaire de Saint-Gilles, dans l’ouest de l’île de La Réunion. Avant de partir en mer pour observer des cétacés, ils reçoivent les dernières consignes de leur guide. « Dans sa vie, le but d’un dauphin ou d’une baleine n’est pas de voir des gens dans l’eau. Lorsqu’ils passent près de nous, ils ne doivent pas changer leur comportement », explique Emmanuel Antongiorgi, fondateur de Duocéan, une structure qui organise des sorties avec mise à l’eau des clients au contact de cétacés.

Dans cette seconde moitié du mois de juin, quelques baleines à bosse ont commencé à arriver dans les parages. Elles viennent chaque année se reproduire et mettre bas sur les côtes de cette île de l’océan Indien. Peu de chance d’en voir une, prévient donc le guide du jour, mais il assure avoir « 90 % de réussite avec les dauphins ». L’objectif est de pouvoir nager avec eux, équipé de palmes, d’un masque et d’un tuba.

Avant de partir, Emmanuel Antongiorgi, chapeau en cuir vissé sur la tête, dispense un briefing strict d’une vingtaine de minutes, alternant consignes et éléments didactiques pour cette sortie qu’il compare à un safari : « Le dauphin va nous scanner et, si vous êtes agités, il va nous contourner » ; « Dans l’eau, il faut qu’on fasse un vol d’oies sauvages » ; « Apnée interdite, car l’animal doit clairement identifier les limites de notre groupe » ; « Ne pas taper à la surface ».

Emmanuel Antongiorgi présente les règles d’observation à ses clients avant une sortie pour observer des cétacés. © Baptiste Madinier / Reporterre

Toutes ces indications correspondent aux besoins de l’observation dite passive, que le fondateur de Duocéan a contribué à mettre en place à La Réunion. Résultat de la sortie : plusieurs mises à l’eau réussies avec deux groupes de dauphins différents, des grands de l’Indo-Pacifique, puis des longs becs. Trente minutes après le retour du bateau, une seconde rotation commence avec d’autres participants. 

« Un nombre incontrôlable de bateaux »

Sur l’île de La Réunion, l’observation des cétacés a longtemps véhiculé une image vertueuse grâce à une charte éditée dans les années 2000. « Le secteur a connu une forme de responsabilisation collective », raconte Jean-Marc Gancille, porte-parole de l’association Globice, l’une des structures actives de l’île pour la protection des cétacés. Cependant, « les choses ont dérapé, dit-il. Il y a aujourd’hui une banalisation de la mise à l’eau avec un nombre incontrôlable de bateaux qui font beaucoup de rotations ».

En 2003, deux structures proposaient l’observation des cétacés. En 2025, le Centre d’étude et de découverte des tortues marines (CEDTM) en décompte 68, dont 46 proposant d’aller nager avec les animaux, le tout concentré sur une zone d’environ 50 km². Ce plateau océanique, au large de Saint-Gilles, est apprécié des baleines pour sa faible profondeur, mais est aussi la principale zone d’activité nautique de La Réunion.

Pression exacerbée sur les cétacés

En 2019, un premier arrêté préfectoral est venu encadrer l’activité. Il a été remplacé par un texte plus strict le 4 juin après une saison 2024 traumatisante pour tout le secteur en raison du plus petit nombre de baleines venues dans la région, après une année 2023 exceptionnelle avec plus de 1 100 individus recensés [1]. « Certains s’insultaient à la radio VHF, quand d’autres passaient devant des bateaux lorsqu’il y avait de l’attente pour une baleine », témoigne un habitué de l’activité. 

Des bateaux attendent leur tour sur un site d’observation de dauphins à long bec. © Baptiste Madinier / Reporterre

Les premières victimes, les baleines et les dauphins, subissent une pression exacerbée. Chargée de la surveillance du plan d’eau pendant la saison, l’équipe Quiétude du CEDTM le confirme : sur les 310 observations de baleines à bosse réalisées en 2024, des nageurs ou des baigneurs étaient présents dans 87 % des cas, contre 68 % en 2023.

« Le problème est qu’il y a continuellement du monde sur l’eau, sans aucune pause pour les mammifères marins », explique l’éthologue Beverley Ecalle, salariée de l’association Abyss, œuvrant elle aussi pour la protection des cétacés.

Besoin de repos

Cette situation affecte d’abord les animaux marins d’un point de vue acoustique, du fait de la simple présence des bateaux. Le son « est le moyen de communication principal des cétacés », explique la scientifique, qui sort toujours en mer avec un hydrophone et se retrouve parfois surprise par le brouhaha des moteurs. Des études montrent que ces perturbations sonores accroissent le risque d’une séparation entre la mère et le baleineau et que certains cétacés sont obligés de hausser leur niveau de vocalise pour communiquer. 

À La Réunion, comme dans le reste de l’ouest de l’océan Indien, les baleines à bosse remontent de l’Antarctique pour se reproduire et mettre bas. Elles restent à jeun toute leur migration avant de redescendre se nourrir près du continent blanc durant l’été austral. Elles doivent donc allaiter un bébé grossissant de 50 kg par jour et passant 20 % de son temps à téter, uniquement sur leurs réserves.

Un groupe de nageurs s’approche de grands dauphins de l’Indo-Pacifique, au large de l’île de La Réunion. © Baptiste Madinier / Reporterre

« Ces individus ont besoin de repos et, si un bateau ou des nageurs viennent stopper un comportement de repos ou d’allaitement, ils perturbent des actions vitales », explique Beverley Ecalle. Une étude réalisée en 2020 aux Tonga a par exemple montré que « les duos mère-baleineau ont réduit le temps consacré à l’allaitement, tandis que le temps de déplacement a doublé lorsqu’ils étaient approchés par des nageurs ». Sur le long terme, les scientifiques craignent que cela menace la survie du baleineau pendant la migration. 

À La Réunion, des observateurs avertis comme Jean-Marc Gancille font état de comportements d’évitement évidents de la part de cétacés trop sollicités. Un constat confirmé par plusieurs études en Argentine, en Nouvelle-Calédonie et dans le parc de Ningaloo, en Australie, qui rapportent une augmentation du temps de déplacement, de la vitesse de nage et même des « stratégies d’évitement horizontales » et des comportements agonistiques (frappes de caudales), lors d’approche de bateaux ou pendant des activités de nageurs. 

« Cette activité demande beaucoup d’expérience et, souvent, les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils font »

L’arrêté préfectoral du mois de juin tente d’endiguer cette fuite en avant en instaurant un créneau entre 9 heures et 13 heures pour la mise à l’eau, afin d’augmenter la période de quiétude des animaux ; en balisant la saison d’observation des baleines du 1er juillet au 30 septembre, pour que les premiers et les derniers individus, souvent moins nombreux, ne fassent pas l’objet d’un harcèlement trop important ; ou encore en limitant le nombre de bateaux sur une même zone d’observation, passé de 5 à 3. Un motif de satisfaction pour l’équipe Quiétude du CEDTM, qui essaye maintenant de transmettre aux usagers ces nouvelles règles. 

En mer, Charline Fisseau et Jonathan Cotto, membres de cette équipe, observent les approches, notent les réactions des cétacés, comptent les bateaux et n’hésitent pas à aller à leur contact pour faire de la sensibilisation sur la vitesse et la trajectoire d’approche, les règles de priorité entre navires et les réactions des animaux. « On ne veut pas faire de leçon de morale, mais c’est une activité qui demande beaucoup d’expérience et, souvent, les gens ne se rendent pas compte de ce qu’ils font », détaille Charline Fisseau.

Travail sur un texte de loi

« Il y a une véritable incompréhension de ce que signifie un dérangement, dit Jean-Marc Gancille. On retrouve par exemple l’idée, chez certains professionnels, qu’à partir du moment où l’initiative de la rencontre vient du baleineau, il n’y a pas dérangement. C’est faux, car ce sont des êtres naturellement curieux qui auront peut-être été dérangés en plein allaitement. »

Les fortes fluctuations du nombre de baleines d’une année sur l’autre ne permettent pas la cohabitation d’un grand nombre de prestataires. Les années creuses, ils ont en effet tendance à s’agglutiner autour des quelques animaux présents, multipliant les nuisances. « Nous ne pouvons pas suivre un développement capitaliste sur quelques animaux », estime Emmanuel Antongiorgi. Pourtant, la prolifération se poursuit, avec trois nouveaux prestataires enregistrés en 2025.

« Il faut mettre en place des licences » afin de limiter leur nombre, plaide le patron de Duocéan, et « il faut absolument que l’activité soit reconnue par l’État pour créer une fédération, au même titre que la plongée, le canyoning ou le parapente ». Il faudrait pour cela un texte de loi, sur lequel Quiétude travaille avec une équipe juridique et un réseau national.

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