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TribuneAgriculture

« Non, “faire la peau aux écolos” ne sauvera pas les agriculteurs »

Un drapeau de la Coordination rurale lors d'un rassemblement d'agriculteurs appartenant au syndicat agricole à Étampes (Essonne), le 6 janvier 2025.

Alors qu’une enquête a été ouverte après les propos menaçants du président de la Coordination rurale, le député David Cormand, qui a saisi la procureure d’Auch, pointe dans cette tribune les « véritables forces qui étranglent le monde agricole » : l’agro-industrie et la « lâcheté des politiques ».

David Cormand, député européen, fait partie des parlementaires issus des Écologistes à avoir saisi la procureure d’Auch après les propos menaçants de Bertrand Venteau, nouveau président du syndicat agricole Coordination rurale. « Les écolos, nous devons leur faire la peau », avait-il déclaré. Une enquête a été ouverte le 24 novembre par le parquet d’Auch pour « provocation publique non suivie d’effet à commettre un crime ou un délit ».



Lorsqu’au congrès de la Coordination rurale à Auch, son nouveau président déclare que « les écolos, nous devons leur faire la peau », et que ces mots déclenchent des applaudissements, ce n’est plus un excès de langage. C’est un appel à la violence extrême. En tant qu’élu de la République, j’ai donc, avec des collègues parlementaires écologistes, saisi la procureure d’Auch. Ce n’est pas une réaction partisane : c’est notre devoir républicain.

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Je sais aussi, même si ce propos est inacceptable, que sa violence s’inscrit dans un cadre qui la dépasse, celui de la souffrance profonde qui recouvre de plus en plus le monde agricole, dont Bertrand Venteau veut être le porte-parole. Il faut citer les revenus et les salaires trop bas — voire absents —, les filières qui disparaissent, les terres grignotées ou spoliées, la concurrence internationale ou le changement climatique pour comprendre l’ampleur des problèmes auxquels sont confrontés les agricultrices et les agriculteurs.

La progression de la Coordination rurale s’enracine dans cette réalité. Ses bonnets jaunes ont justement fleuri dans les territoires où non seulement les revenus agricoles s’érodent, mais où des pans entiers de l’économie rurale disparaissent. Quand une laiterie ferme, qu’une tournée de collecte est supprimée ou qu’un abattoir cesse son activité, ce n’est pas seulement un service qui s’en va : c’est la capacité à créer de la valeur qui se réduit et c’est l’isolement qui grandit. Les distances s’allongent, les marges disparaissent, les dettes augmentent, et les exploitations les plus fragiles ne peuvent encaisser les chocs.

« Nous pointons la lâcheté des politiques qui versent des larmes de crocodile »

La « CR » séduit parce qu’elle énonce une vérité trop longtemps ignorée : les agriculteurs ne vivent plus de leur travail. À nous d’en rappeler une autre : les écologistes ne sont pas les adversaires des agriculteurs. Les véritables forces qui étranglent le monde agricole depuis des décennies sont ailleurs. Et là aussi, il faut nommer les choses.

Elles sont dans une grande distribution qui impose ses prix et détient le quasi-monopole du marché alimentaire, dans des industriels qui captent la valeur ajoutée de la filière : les géants de l’agrochimie en amont et les géants de l’agroalimentaire en aval. Sans oublier la multiplication des accords commerciaux qui imposent une concurrence déloyale aux paysans et un modèle productiviste qui condamne à travailler toujours plus pour gagner toujours moins.

C’est là le paradoxe. Les agriculteurs que la CR prétend défendre — ceux des exploitations modestes, des zones intermédiaires, des filières peu valorisées — sont aussi les premières victimes du modèle productiviste que les écologistes ont toujours dénoncé.

Les agro-industriels, les véritables fossoyeurs

Nous alertons depuis toujours sur les externalités négatives de cette industrialisation de l’agriculture, sur le plan environnemental, mais aussi sur le plan social, humain, patrimonial, culturel. Nous luttons contre l’effondrement des outils de proximité, sur l’inégal partage de la valeur dans les filières, sur l’impératif de conditionner le commerce international à des standards sociaux, sanitaires et environnementaux ambitieux et équitables.

Nous dénonçons la collusion de la FNSEA [le syndical agricole majoritaire productiviste] avec les lobbies agro-industriels qui sont les véritables fossoyeurs d’un modèle agricole vertueux et de nos terroirs. Et nous pointons la lâcheté des politiques qui versent des larmes de crocodile sur le sort des agriculteurs tout en pactisant avec les puissances économiques qui les exploitent.

« La coalition agropaysanne est empêchée par les rentiers du système actuel »

Nous ne portons pas ce combat par posture ou par goût de la confrontation, mais pour une raison simple : dans ce pays, ceux qui nourrissent la population doivent vivre dignement de leur travail. Et il n’en va pas seulement de leurs conditions de vie. C’est aussi la condition de la préservation de LA vie. L’écologie porte ce combat depuis toujours, depuis Rachel Carson jusqu’à José Bové en passant par René Dumont. Elle ne s’attaque pas aux agriculteurs ; elle s’attaque à ceux qui les mettent à genoux et qui sont les mêmes qui spéculent sur l’anéantissement de notre environnement.

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La confiance entre agriculteurs et écologistes serait rompue. À écouter M. Venteau, elle n’aurait jamais vraiment eu cours. Pourtant, au vu des enjeux partagés, elle est une nécessité politique. Il faut alors poser la question qui fâche : à qui profite l’absence de coalition objective entre agriculteurs, écologistes, consommateurs et habitants des territoires ruraux ? Autrement dit, si M. Venteau souhaite « faire la peau » aux écologistes, qui leur font la peau, au sens propre comme au sens figuré, à lui et ses collègues agriculteurs ? Certainement pas celles et ceux qui veulent voir les agriculteurs vivre de leur travail, qui veulent préserver la qualité de leur environnement et qui aspirent à une alimentation moins transformée et plus authentique.

Cette « coalition agropaysanne » — par opposition la « coalition agro-industrielle » aujourd’hui à l’œuvre — est empêchée par les rentiers du système actuel. Les adversaires que j’ai nommés plus haut ont intérêt à maintenir les agriculteurs isolés et dominés. Ils alimentent pour cela une opposition artificielle entre agriculture et écologie. Ils savent qu’une alliance large, rassemblant agriculteurs et citoyens, serait suffisamment puissante pour remettre en question leurs privilèges.

La vérité est simple : les ennemis des agriculteurs sont aussi les ennemis de cette coalition naturelle qui pourrait réunir celles et ceux qui produisent, celles et ceux qui se nourrissent, et celles et ceux qui vivent dans les territoires. La démocratie exige de respecter des devoirs. L’avenir de notre agriculture exige de construire des alliances.

Il est temps de rassembler celles et ceux qui défendent les prix justes, la souveraineté alimentaire, la justice sociale, la qualité de l’alimentation et la santé de nos territoires. À nous désormais de donner corps à cette coalition entre paysans, écologistes et citoyens : une coalition « agripaysanne » enfin capable de reprendre le contrôle sur ce dont dépend notre subsistance.

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