Non, le bois n’est pas une énergie miracle

6 mai 2015 / Marc Théry



Le chauffage au bois a de beaux jours devant lui, mais il faut respecter ses limites. Pour qu’il soit durable, il faut qu’il ait été bien préparé en amont. Car une vision simpliste du bois-énergie conduit à des désastres économiques et environnementaux.

Le bois représente la moitié de la consommation d’énergies renouvelables en France : 10 millions de tonnes d’équivalent pétrole (tep) par an, soit 4 % du total de l’énergie primaire consommée. Ces dix millions pèsent le double de l’hydraulique et six fois plus que l’ensemble éolien/solaire. Dans le monde, le bois de feu fournit environ 350 millions de tep par an (soit 10 % de la production pétrolière), essentiellement en Asie, Afrique et Amérique du Sud.

Cela mérite que l’on s’y intéresse : car des visions d’un peu trop haut conduisent vite à des désastres économiques et environnementaux. Nous sommes ainsi sous la menace de la vision simpliste qui semble prévaloir dans nos instances dirigeantes françaises : partant de l’idée que le gisement français est abondant et sous-exploité, elles ont choisi de le stimuler par le développement de très grosses unités de production de chaleur, ou combinées électricité/chaleur.

La consommation de bois pour production de chaleur et d’électricité augmente donc significativement, grâce à ces gros projets. Ainsi ceux de Gardanne (850 000 t de bois par an), dans les Bouches du Rhône, ou du Blosne, à Rennes (120 000 t, le quart de la ressource estimée en Bretagne), assèchent, dans des régions sensibles, les canaux d’approvisionnement de chaufferies de taille plus faible, pour finalement recourir à des importations massives par voie maritime. Il est indispensable de sortir de cette vision simpliste.

Voici quelques points clé, dont la méconnaissance nuit gravement tant aux projets individuels qu’à la filière bois aux échelles régionale et nationale :

• Aujourd’hui, tous les projets de production de chaleur et d’électricité à partir du bois ne sont compétitifs face aux autres sources d’énergie que grâce à des mécanismes de soutien : appels à projets nationaux de la CRE pour les grosses installations de production combinée électricité/chaleur, du BCIAT (fonds chaleur) pour celles qui ne produisent que de la chaleur, et plans régionaux de subvention des investissements, pour les installations de taille plus modeste. Les divers mécanismes aboutissent à verser une subvention de 40 à 80 € par MWh consommé, soit de 50 à 100 % au-delà du coût d’autres énergies.

• Sur un autre plan, la combustion du bois est beaucoup plus délicate que celle du gaz naturel par exemple. Il peut en résulter des rendements énergétiques dégradés et des risques d’endommagement des installations et de pollution. Pour les éviter, il faut à la fois des chaudières performantes, bien adaptées au combustible utilisé et bien réglées, et des dispositifs complémentaires de filtration, respectant des normes d’autant plus sévères que la puissance eset élevée.

Ce point est capital, et surtout pas du tout théorique, comme le constatent ceux qui ont travaillé sur des cas concrets : par exemple, sur une petite chaufferie, un avaloir de fumée en inox est rongé par l’acide sulfurique produit par des passages trop fréquents à la température dite point de rosée acide : on imagine facilement que l’atmosphère environnante doit en conserver quelques traces…

• La ressource de base, l’arbre qui va fournir le bois, est, par nature, très hétérogène dans ses modes de développement, ce qui s’oppose à des approches purement quantitatives qui considèrent qu’un arbre égale un autre arbre, et qu’un hectare de boisement égale un autre hectare de boisement. Rien n’est plus faux. Aujourd’hui, mondialement, les boisements sont de plus en plus relégués dans les zones où on ne peut rien faire d’autre dans des conditions économiques. Le recul des forêts tropicales et équatoriales va dans ce sens : la végétation luxuriante de ces régions pousse à exploiter les volumes énormes de bois qu’elles ont pu faire croître.

A l’inverse, bien des zones forestières, dans le grand nord, dans les zones de montagne, dans des zones accidentées, mais aussi dans des contextes secs comme le monde méditerranéen ou autres, n’existent que par défaut : la nature n’y est pas assez vivace pour de belles cultures, alors on laisse pousser lentement des arbres qui veulent bien y venir ; ou bien c’est le relief qui ne permet pas vraiment de faire autre chose. Dans la plupart des cas, la ressource, quoiqu’occupant de vastes surfaces, ne produira qu’avec parcimonie ou dans des conditions d’exploitation problématiques.

• Enfin, la densité énergétique de ce produit est faible : il faut 12 m³ de plaquettes de bois (utilisées pour l’alimentation des grosses chaudières), pesant de 3 à 5 tonnes selon le taux d’humidité, pour obtenir une tep (tonne d’équivalent pétrole), quand le volume d’une tonne de pétrole est sensiblement de 1,1 m³. On voit donc l’incidence majeure du transport : sur un attelage routier standard, on va pouvoir charger 25 à 30 tonnes de produits pétroliers, contre seulement 6 à 8 tep pour le bois. N’est-il pas aberrant de mettre sur les routes, voire sur les mers, pour des centaines ou des milliers de km, un combustible dont l’usage, dans nos pays, peut (et doit) largement se faire à proximité des gisements ?

Cette rapide revue débouche sur quelques recommandations pratiques mais qui semblent dépasser l’entendement de certains. Notamment :

• La proximité de la filière d’approvisionnement en bois donne, quand sa maîtrise est difficile à obtenir (propriété des boisements, contrats à long terme), un avantage concurrentiel (pas de coût de transport).

• Les choix des matériels doivent se faire en étroite considération du combustible dont on sait pouvoir disposer dans de bonnes conditions économiques. Être obligé d’adapter a posteriori le combustible à la chaudière est en général un désastre économique.

L’actualité présente et mes expériences de terrain montrent que, par nature, un projet de chauffage au bois repose sur des équilibres délicats qu’il faut consolider pour qu’ils constituent un socle pérenne pour la filière. Il faut donc connaître les causes des difficultés des projets de « chauffage au bois », pour les éviter ou les traiter curativement, sans se perdre dans les jeux d’acteurs entre parties prenantes, comme celui qui se joue, en cas de problème, entre le fournisseur de la chaudière et celui du combustible, pour ne parler que d’eux.

Le chauffage au bois a de beaux jours devant lui, mais il faut respecter ses limites ! Pour qu’il soit durable, il faut qu’il ait été bien préparé en amont. Pour approfondir efficacement les principales idées développées ci-dessus et en découvrir de nouvelles (exemple : est-il recommandé de surdimensionner sa chaudière, au cas où ?), une web-conférence récente est à votre disposition.




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Lire aussi : Aspiré par des centrales géantes, le bois n’est plus écologique

Source : Courriel à Reporterre de Marc Théry (Territoires Energéthiques)

Photos :
. Territoires Energéthiques
. Wisegeek
. Chaudière : Modul’R

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