Non, le ralentissement de la fonte de l’Arctique ne remet pas en cause le réchauffement climatique
Fonte de la banquise au Svalbard, dans l'océan Arctique, le 23 juillet 2024. - © Sebnem Coskun / Anadolu / Anadolu via AFP
Fonte de la banquise au Svalbard, dans l'océan Arctique, le 23 juillet 2024. - © Sebnem Coskun / Anadolu / Anadolu via AFP
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La fonte de l’Arctique a temporairement ralenti ces vingt dernières années, selon une étude. Ce phénomène ne remet pas pour autant en cause le réchauffement climatique en cours.
Assiste-t-on à une « pause » dans la fonte de la banquise arctique ? Le terme crispe bon nombre de chercheurs, car il pourrait servir d’argument fallacieux dans les sphères climatosceptiques et dénialistes pour nier l’évidence du changement climatique. Le mot a pourtant été utilisé par des scientifiques britanniques et étasuniens dans une étude publiée le 5 août dans la revue Geophysical Research Letters.
Leurs calculs viennent confirmer des observations précédentes : la fonte de la glace de mer arctique aurait fortement ralenti sur la période 2005-2024. Mesurée sur le mois de septembre, période d’extension minimale de la banquise, la glace perdrait depuis une vingtaine d’années seulement 0,35 à 0,29 million de km² par décennie. À comparer à la perte d’environ 2 millions de km² observée entre les années 1980 et les années 2000, soit une réduction catastrophique de 12 % de la surface de glace par décennie, que l’on sait être provoquée par le réchauffement anthropique du globe.
Les chercheurs affirment que leurs résultats sont d’autant plus robustes qu’ils les ont confirmés à partir de différents jeux de données et que cette « pause » est observée pour tous les mois de l’année, au-delà des relevés de septembre. De plus, d’après leurs simulations, le ralentissement ne concerne pas que la surface de la glace mais aussi son volume, qui aurait entre 2010 et 2024 fondu sept fois moins vite que sur la moyenne longue comptée depuis 1979.
La variabilité naturelle du climat en cause
D’autres scientifiques sont plus circonspects. Si la diminution de la surface de la banquise a visiblement bien ralenti ces vingt dernières années, les données sur le volume semblent moins consensuelles.
« Plusieurs observations montrent que le volume de glace continue de diminuer, dit à Reporterre Céline Heuzé, climatologue à l’université de Göteborg, en Suède. Normalement, la glace qui survit l’été s’accumule ensuite l’hiver d’année en année, ce qui la rend plus épaisse. Or, on mesure dans plusieurs endroits que les glaces les plus âgées ont presque disparu. C’est un indicateur d’une perte de volume. »
La chercheuse réfute le terme de « pause », mais reconnaît un indéniable ralentissement dans la fonte de l’Arctique. Comment peut-on l’expliquer, alors même que nos émissions de gaz à effet de serre et le changement climatique ne cessent, eux, de s’aggraver ?
« La glace n’évolue pas de manière linéaire, souligne Sabrina Speich, océanographe et climatologue, professeure à l’École normale supérieure. Cette étude montre moins une pause que des oscillations, qui sont l’expression de la variabilité décennale, qui est une variabilité naturelle du système Terre. »
Autrement dit, des variations naturelles du climat viendraient temporairement cacher les effets sur la banquise arctique du réchauffement d’origine humaine. Cette variabilité interne, très complexe, est bien connue des climatologues. Son expression la plus célèbre étant les phénomènes El Niño et La Niña dans le Pacifique, qui accélèrent ou atténuent certaines années les températures.
D’autres phénomènes moins médiatisés, comme l’oscillation décennale du Pacifique et l’oscillation atlantique multidécennale, pourraient depuis vingt ans contribuer à ralentir temporairement la fonte de l’Arctique.
Modèles climatiques et effet papillon
C’est d’ailleurs également la conclusion des auteurs de l’étude anglo-saxonne. « J’ai essayé d’être extrêmement prudent dans la manière de communiquer ces résultats au grand public pour expliquer qu’ils ne remettent pas en cause notre compréhension très solide du changement climatique, confie à Reporterre Mark England, chercheur à l’université d’Exeter, au Royaume-Uni, et auteur principal de l’étude. Ce ralentissement est totalement cohérent avec les modèles climatiques qui intègrent la variabilité naturelle de climat. »
De fait, les résultats de cette récente étude viennent plutôt renforcer la solidité de nos modèles climatiques. Pour vérifier si ce ralentissement de la fonte arctique était cohérent avec les projections, les chercheurs ont fait tourner plusieurs modèles climatiques de référence, utilisés pour les rapports du Giec, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat.
Ils leur ont fait simuler de nombreuses fois la même période climatique de 2005-2024, en conservant les mêmes paramètres (la même luminosité du soleil et la même quantité d’émissions de gaz à effet de serre, etc.). Mais en changeant à chaque fois légèrement les conditions initiales : le système climatique est en effet si complexe qu’une infime variation imprévisible, de 1 millionième de degré dans un lieu du système, par exemple, peut engendrer de fortes variations sur certains phénomènes au bout d’un certain temps ! Le fameux effet papillon.
Résultat : dans 20 % des simulations, les modèles projetaient une pause dans la fonte de l’Arctique sur la période 2005-2024. Autrement dit : la « pause » observée par les chercheurs est bien cohérente avec le changement climatique en cours et avec nos modèles climatiques, qui projettent qu’un tel phénomène avait 20 % de chance de se produire.
Des glaces de plus en plus instables
D’après leurs résultats, l’actuel ralentissement de la fonte arctique pourrait encore durer 5 à 10 ans. Les incertitudes restent grandes puisque d’autres travaux, auxquels a notamment participé Céline Heuzé, alertent à l’inverse sur le risque de voir un premier mois entier sans glace en Arctique dès 2035, voire une première journée sans glace dès 2027.
« Leurs résultats ne sont pas contradictoires avec les nôtres, nous avons utilisé les mêmes modèles, dit la chercheuse. Simplement, eux se sont intéressés aux simulations qui montraient un ralentissement, et nous à celles qui montraient l’inverse. »
Ces possibilités de réactions antagonistes de la banquise soulignent surtout qu’elle se comporte de manière de plus en plus instable. « Au-delà du ralentissement, on voit une énorme variabilité entre des années de fortes fontes et des années plus faibles. Je travaille avec mes collègues sur ce changement de régime des glaces. L’idée est que la banquise est devenue si fine qu’elle est beaucoup plus réactive à la météo. Et son évolution pourrait donc beaucoup plus dépendre de la météo, elle-même très variable, que de la tendance climatique de fond », explique Céline Heuzé.
Jusqu’à présent, pour la climatologue, l’Arctique a eu de la chance : si la région a déjà connu de nombreuses vagues de chaleur, qui fragilisent la glace en changeant sa structure et en l’empêchant de grossir, et de nombreuses tempêtes susceptibles de briser la glace, elle n’a jamais, jusqu’à présent, eu affaire à une convergence des deux phénomènes.
« On ne peut pas affirmer que l’on verra un premier mois sans glace en 2030, mais dans les simulations les plus extrêmes, cela pourrait arriver cette année-là, note-t-elle. Ce qui est sûr, c’est que le changement climatique ne va faire qu’empirer la toile de fond, mais c’est la météo qui décidera quand tout pourrait rompre. »
Mark England confirme que ses travaux ne remettent pas en question les évaluations antérieures. « En fait, nos recherches suggèrent que lorsque la “pause” sera terminée, il est probable que la fonte de la glace de mer s’accélère », dit-il.
Extrêmement complexes, interagissant avec les courants océaniques comme avec l’atmosphère, les glaces de l’Arctique ne sont pas encore complètement comprises par les scientifiques, qui peinent à en modéliser toutes les variables pour réduire l’incertitude sur leur évolution. « Nous aurons bientôt des modèles plus réalistes des glaces marines qui nous aideront à avoir des projections plus robustes, dit Sabrina Speich. Mais les modèles ne seront toujours qu’une approximation de la réalité. Ce qui manque, ce sont plus d’observations, lesquelles sont encore plus mises en péril aujourd’hui par Donald Trump. »
Seule certitude : la fonte va continuer et l’on finira, dans les prochaines décennies, par voir un jour un pôle Nord libre de glace. Tant que nos émissions de gaz à effet de serre n’auront pas cessé, la dette climatique continuera de se creuser. Là-dessus, 100 % des modèles sont d’accord.