Notre-Dame-des-Landes : La Zad est bien vivante et fait vivre l’alternative

Durée de lecture : 15 minutes

2 juillet 2019 / Des habitant.e.s et collectifs de la Zad de Notre-Dame-des-Landes

Accusés dans une tribune de se « fondre dans les cases de la bureaucratie », des habitant.e.s et collectifs de la Zad répondent point par point et expliquent leur stratégie. « Débrouille, mutualisation et camaraderie sont les meilleurs remparts à la normalisation. »

Cette tribune est écrite par : Des habitant.e.s de la Zad, paysan.ne.s, naturalistes en lutte et habitant.e.s voisin.e.s, des membres de comités de soutien de la région et membres de l’association NDDL Poursuivre ensemble.

Elle est une réponse à celle publiée le 1er juillet par d’ancien.e.s membres de comités de soutien à la Zad, à lire ici.


Nous avons pris connaissance de la tribune publiée par Reporterre qui s’attache par quelques considérations aussi lapidaires que hors-sol à fermer le champ des possibles pour lesquels des habitants de la Zad continuent en réalité d’œuvrer depuis l’abandon [du projet d’aéroport]. Pour répondre à leurs affirmations, nous devrons en premier lieu rétablir quelques vérités factuelles. Il va nous falloir par ailleurs revenir sur la façon dont l’intégration par des paysans de la Zad de certaines contraintes administratives ne signifie en rien la mise en conformité totale de leur vie ou de celles des autres habitants de ce territoire, la soumission aux institutions ou l’abandon des luttes politiques qui nous ont guidé jusqu’ici.

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Dans un rapport de force extrêmement dur, bouleversé début 2018 par la victoire contre l’aéroport et le besoin de vengeance de l’État, il n’est pas question de passer sous silence la destruction dramatique d’une somme d’habitats, ni le fait qu’une partie de la vie sur la Zad ait dû faire avec des cadres juridiques nouveaux. Mais on doit alors tout aussi bien considérer la manière dont l’État a eu lui aussi à lâcher du lest dans la mêlée. À l’annonce de l’abandon, ceux qui avaient rejoint les habitants résistants historiques en occupant le terrain dans les dix dernières années devaient, selon les directives du Premier ministre, disparaître pour ne laisser sur place que quelques paysans isolés. Mais, chemin faisant, le gouvernement a dû finalement accepter d’y laisser vivre et continuer à déployer leurs activités une bonne partie de ceux qui avaient insolemment mis en défaite ses plans pendant tant d’années.

Après une première semaine à faire face à un déferlement brutal de tanks, drones, et grenades en avril 2018, la quasi totalité de la quarantaine de lieux de vie encore debout sur la Zad — avec l’appui des associations, paysans et naturalistes avec qui nous nous étions engagés pour l’avenir de ce territoire — a déposé officiellement un certain nombre de formulaires de régularisation. Face à la menace de poursuite de la plus grosse opération d’expulsion qu’ait connu la France métropolitaine depuis la Seconde Guerre mondiale, cela apparaissait alors comme la seule voie viable pour conjurer un destin funeste et une logique nihiliste, empêcher de nouvelles destructions, garder un soutien large et stabiliser les habitats ainsi que les projets nés de la lutte. Il ne fait aucun doute pour nous qu’il était parfaitement impossible de « gagner » cette bataille sur le « terrain », purement militaire. Il est cependant absolument inexact d’affirmer que nous nous soyons alors conformés aux règles telles qu’elles étaient édictées. Un dossier commun de fiches transformées couvrant tous les lieux qui le souhaitaient, et incluant un éventail d’activités autres que paysannes a été constitué. Il mettait en avant l’interdépendance entre chacun de ces projets. Ceux-ci n’ont plus été menacés militairement depuis.

Cette stratégie collective n’a jamais signifié un abandon de la lutte hors des bureaux

Contrairement à ce qu’affirment certains binarismes mensongers, cette stratégie collective n’a jamais signifié un abandon de la lutte hors des bureaux, elle en était au contraire indissociable. Ceux qui ont entrepris une négociation toujours en tension avec l’État, ont aussi résisté sur le terrain face aux expulsions, fait en sorte de ne jamais se retrouver seuls face aux administrations et organisé de nouvelles mobilisations sur la Zad, devant les institutions concernées ou en les occupant tout au long de l’année écoulée. Les membres des comités de soutien voisins et nos camarades paysans de la région étaient conviés lors des divers rassemblements et se sont déplacés. S’ils l’ont fait, c’est parce que l’accès collectif au foncier pour de jeunes paysans, la disparition accrue des petites exploitations au profit d’une agriculture ravageuse et la désertification des campagnes sont des sujets qui dépassent de loin le territoire de la Zad et autour desquels nous pouvons continuer à mener ici des luttes emblématiques pour d’autres.

Revenons maintenant à ce qu’il en résulte aujourd’hui sur place. Les auteurs de la tribune nous livrent une interprétation myope de la situation calquée sur la feuille de route initiale du gouvernement et dans laquelle la Zad se résumerait aujourd’hui à quelques projets agricoles conventionnés. Le texte suggère une sorte d’effet « entonnoir » quant à l’emprise foncière du mouvement. Elle donne l’impression qu’en fait quasiment personne n’aurait pu rester sur zone : 40 projets présentés, puis seulement 15 conventions précaires, puis 11 baux ruraux. Au total, seulement 300 hectares sur les 1.500 hectares de la Zad... Pour éviter les incompréhensions, il faut d’abord préciser que si la Zad administrative s’étalait bien sur 1.500 hectares avant l’abandon, ceux-ci étaient loin d’être entièrement couverts par les projets agricoles et les lieux de vie des occupants. Environ 400 hectares étaient cultivés par les paysans résistants, c’est toujours le cas. 400 hectares étaient constitués de bois, friches et forêts, forêt dont nous gardons à ce jour l’usage. Environ 250 hectares étaient pris en charge par des projets issus du mouvement, et environ 450 hectares étaient cultivées par des paysans compensés financièrement et foncièrement pour le projet d’aéroport. C’est avec ces derniers, qui voulaient doubler la mise, que les conflits se sont accrus après l’abandon.

Balade avec les naturalistes en lutte.

À partir du dossier commun remis par le mouvement, de premières conventions ont été négociées l’an dernier mais seulement sur les projets agricoles qui revendiquaient officiellement des terres. Les autres projets culturels, artisanaux déposés ont quant à eux continué sans que cela nécessite une contractualisation foncière. Des activités agricoles qui n’avaient pas d’intérêt à aller vers une installation officielle ont pu continuer de manière associative ou informelle. Par ailleurs, à partir des 15 conventions d’occupation précaires (COP) signées en décembre dernier, 11 se sont déjà transformées en baux ruraux et 6 autres vont suivre dans les prochains mois. Le nombre de personnes signataires de baux sera finalement plus grand que le nombre de personnes ayant signé une COP. De plus, contrairement à ce que laisse entendre la tribune, tous les signataires de baux sur la Zad ne sont pas cotisants Msa (Mutualité sociale agricole) à titre principal. Certain-e-s sont cotisants solidaires et sans diplôme agricole.

Il y a de la place pour qui veut continuer à bricoler et tester des formes de polycultures à petite échelle

Les négociations et mobilisations sur l’habitat et pour la pérennisation des constructions légères et écologiques sont quant à elle toujours en cours. À ce niveau là aussi, il s’agit de ne pas faire de confusion : si 17 personnes seront bientôt signataires de baux, elles ne sont pas les seules à habiter sur place et plus de 150 autres, issues de l’occupation, continuent à vivre sur la Zad à leurs côtés. Au final et avec les baux qui vont être signés dans les prochains mois, les projets issus du mouvement se déploieront sur 310 hectares de terres, c’est-à-dire d’ores et déjà plus qu’avant l’abandon de l’aéroport. Sur une majeure partie de ces terres l’usage, au-delà des noms posés sur les baux, reste décidé par des assemblées d’assolement entre les divers projets, en fonction de la pertinence des rotations de culture. Sur la somme d’hectares pris en charge collectivement par le biais des projets conventionnés, il y a évidemment de la place pour qui veut continuer à bricoler et tester diverses formes de polycultures à petite échelle. Une nouvelle bataille foncière s’annonce à l’automne sur certaines parcelles à l’attribution encore incertaine et nous allons œuvrer au cours des années pour faire primer de nouvelles installations sur les terres qui se libéreront, suite à des départs en retraite notamment.

En ce qui concerne les COP signées en juin 2018, les auteurs du texte mettent en avant certaines conditions contraignantes apparaissant sur le papier sans préciser que les clauses en question n’ont jamais été utilisées par exemple à l’encontre des habitats auto-construits présents sur certaines parcelles. Grâce aux divers types d’interventions en ce sens, ces COP et le régime de précarité qu’elles impliquaient effectivement n’ont de toute façon eu qu’une durée de vie très courte. Elles ont été dès ce printemps remplacées par des baux ruraux de neuf ans où ces clauses n’apparaissent plus. Il est sans doute utile de préciser que ces baux ruraux, héritiers du Conseil national de la résistance et du syndicalisme agricole, fournissent aujourd’hui encore un statut protecteur pour les paysans et en l’occurrence pour les projets issus du mouvement. Nous avons de plus choisi de signer des baux à clauses environnementales, car le soin du bocage qu’ils impliquent correspondait à nos pratiques et parce qu’ils constituaient un des outils de mise en cause publique des agriculteurs voisins qui voudraient continuer à arracher des haies ou répandre du glyphosate. Si nous pouvons nous appuyer dorénavant sur le statut du bail rural, nous n’avons pas la naïveté de nous aveugler pour autant sur les leviers de pression qu’impliquent les cadres administratifs avec lesquels certains d’entre nous ont dû jongler ces derniers mois. Les auteurs de la tribune peuvent bien imaginer que suivant les circonstances, sur la Zad ou ailleurs, il n’est pas forcément toujours malin pour les paysans qui veulent entretenir certaines pratiques de productions libres de les détailler publiquement par le menu.

L’entraide et le maillage autour du bocage permettent de garder des marges d’autonomie

Mais le meilleur rempart face à la normalisation a consisté ici à s’assurer de pouvoir réagir collectivement face aux menaces et obstacles, à continuer à mettre des bâtiments et du matériel en commun, à entretenir les liens directs avec des camarades paysans et leurs structures… Il suffit de se rendre sur la Zad ces jours derniers, de s’égarer un temps dans la cour de Bellevue ou au Liminbout, au beau milieu de l’agitation solaire propre à la période des foins, pour que saute aux yeux le niveau de débrouille et de mutualisation qui subsiste ici et le sentiment de camaraderie qui en découle. C’est cela, crucialement, qui échappe aux auteurs de la tribune et qui fait pourtant que les paysans du bocage et leurs ami.e.s sont loin d’être insérables dans les cases à partir desquels certains se plaisent visiblement à définir leur existence. Après des années de vie sur la Zad, aucun de ceux qui ont choisi d’y rester n’a de toute façon envie de s’adapter à la viabilité économique telle qu’elle s’impose à un agriculteur classique isolé et inféodé à l’agro-industrie. Là encore l’entraide et le maillage autour du bocage permettent de garder, à toute sorte de niveaux, des marges d’autonomie, d’avoir du temps pour d’autres occupations ou de rester traîner les vendredis à l’auberge des Q de plomb, de dédier une partie de sa production à des fins vivrières ou aux dons à des grévistes, migrants et cantines. Car au-delà des formes de productions mises en cause dans cette tribune, nous continuons à nous intéresser tout particulièrement à ce que nous faisons de cette production et à sa redistribution pour les luttes. Les paysans de la Zad sont aussi présents avec les autres composantes dans les mobilisations pour installer des projets collectifs contre l’agriculture dominante dans le département et ailleurs.

En ce qui concerne le fonds de dotation (FDD) avec lequel nous souhaitons être en position de racheter des bâtis et terres, le qualifier d’opération capitaliste de spéculation relève d’un contre-sens. En effet, il s’agit d’une structure de propriété collective, sans part ni action, incompatible avec toute forme de plus-value, spéculation et recherche d’enrichissement personnel. En cas de dissolution du FDD les statuts spécifient que les biens ne pourront être cédés qu’à un autre fonds aux objectifs similaires. Si ce fonds de dotation a un sens, c’est justement celui d’assurer sur le très long terme que ces terres sortent définitivement de régimes de propriété privée et de possibles spéculations — c’est d’autant plus crucial que la proximité avec la métropole risque, comme partout ailleurs, de faire exploser les prix dans les années à venir. Il s’engage en premier lieu à ce que la destination de ces bâtis et terres soit le ressort d’une assemblée de territoire et que ceux-ci soient dédiés à des activités respectueuses du bocage. C’est à ces conditions uniquement que le FDD peut allouer des biens. Il est donc ce titre un rempart à toute forme d’industrialisation des activités agricoles auxquelles il se rapporte. L’implication de nos camarades naturalistes en lutte en son sein en est une des garanties.

Des formes de propriété collective peuvent s’envisager comme un des moyens de défendre une pratique des communs

L’appel de la Via Campesina présentée dans cette tribune comme aux antipodes de ce que tente la Zad, énonce en réalité ce que nous défendons explicitement (cf le préambule du fonds de dotation) : défense de l’agroécologie, lien avec les autres luttes, y compris urbaines, vente à des prix raisonnables à ceux qui en ont besoin, reconnaissance des limites de la propriété étatique des terres agricoles pour une réforme agraire juste. Il se trouve effectivement que — dans le contexte où l’État ne se donne souvent plus les moyens d’être réellement garant de l’accès à la terre, de la protection des forêts et zones humides — des formes de propriété collective peuvent s’envisager comme un des moyens de défendre une pratique des communs. Il se monte à l’heure actuelle en France d’autres fonds de dotation qui visent à fédérer des collectifs qui ne peuvent pas s’appuyer sur le contexte exceptionnel de la Zad pour accéder à des terres et bâtis. Nous sommes en lien avec ces initiatives et nous nous entraidons. En ce qui concerne le rapport aux luttes agraires sur d’autres continents, il n’est rien de dire que le contexte dans lequel se mobilisent le MST [Mouvement des travailleurs ruraux sans terre] ou les zapatistes est bien différent du nôtre. Mais une des grandes leçons que ces illustres aînés nous ont transmis était que pour que nos mouvements de résistance durent et essaiment, ils se devaient d’avoir plusieurs cordes à leur arc. Vu d’ici, l’achat collectif n’est de fait pas incompatible avec la défense de types de baux qui protègent les paysans ou avec l’occupation de terres face à l’agrandissement si des conflits fonciers ne se règlent pas. Notre situation territoriale, comme d’autres, risque à ce titre de demeurer mixte et hybride. Les terres du mouvement sur la Zad vont d’ailleurs probablement rester l’objet de baux avec le Conseil départemental dans les années à venir et les objectifs à court terme du fonds de dotation visent plus particulièrement des bâtis : fermes, habitats et infrastructures collectives.

La Zad n’est toujours pas une utopie modèle et ne l’a jamais été. Mais elle reste probablement une des zones rurales en France et en Europe occidentale avec la plus grande densité et diversité à l’hectare d’expériences collectives interconnectées. Loin de se limiter à la question agricole, l’avenir pour lequel nous continuons à nous mobiliser s’articule avec des enjeux qui traversent aujourd’hui bien d’autres groupes en lutte dans ce pays : de la défense des habitats écologiques hors norme à celle de la forêt comme bien commun. Nous cherchons toujours à imaginer jour après jour à quoi peut ressembler dans le long terme la prise en charge collective d’un tel morceau de campagne par ses usagers directs et ceux qui s’y sont passionnément liés. C’est un pari ardu qu’il nous faut encore relever en actes, en dépit de ceux qui se plaisent de loin à l’enterrer en mots. Alors que la crise climatique dans laquelle nous a engouffré le règne de l’économie prend une tournure accélérée, nous ressentons chaque jour plus à quel point la lutte contre l’aéroport et son monde visait juste, mais aussi l’urgence à inventer des existences qui s’inscrivent dans un compagnonnage radicalement autre avec le vivant. C’est ce que nous croyons encore possible avec le type de maillage territorial que nous avons défendu ici et, entre autres outils de communisation, avec le fonds de dotation. C’est bien à partir de cette assise que le projet politique de la Zad continue à se déployer au-delà de son espace propre à et se relier à ceux qui cherchent encore à produire des bouleversements dans une époque autrement asphyxiante, des Gilets jaunes aux jeunes grévistes du climat.



Lire aussi : L’achat des terres à l’État signe la « mort politique » de la Zad de Notre-Dame-des-Landes

Source : Courriel à Reporterre

Photo :
. chapô : semailles à Notre-Dame-des-Landes. Flickr/Non à l’aéroport Notre-Dame-des-Landes
. Balade de naturalistes en lutte. Flickr/Jim
. Zad. Flickr/Rémi-Ange Couzinet
. Champ à la Zad. Flickr/Squat Le Monde
. Zad partout. Flickr/Rémi-Ange Couzinet

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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