Notre-Dame-des-Landes : les paysans historiques retrouvent leurs droits

25 avril 2018 / Nicolas de la Casinière (Reporterre)

Les quatre exploitants ayant refusé les expropriations ont signé mardi une convention d’occupation précaire d’un an. Un vrai soulagement, même si les permis restent temporaires.

  • Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

« On était squatteur chez nous, dans la maison qu’on a payée, dit Sylvain Fresneau, qui représente la cinquième génération de Fresneau dans cette ferme du Gaec des Pommiers. On payait nos factures d’eau, d’électricité, la taxe d’enlèvement des ordures ménagères, mais on était squatteurs… Aujourd’hui, on redevient légal, ce qui n’a été réussi que grâce aux différentes composantes de la lutte. »
 
La convention d’occupation précaire, ils l’ont signée avec un peu de solennité, devant les journalistes. Ça leur fait un peu drôle de se retrouver alignés à une table à côté de la préfète, d’un représentant d’AGO-Vinci, des maires de Notre-Dame-des-Landes et de Vigneux, face à une nuée de cameras et de micros pour signer une régularisation qu’ils espèrent depuis des années. C’est d’ailleurs plus un retour à la normale qu’une régularisation, qui supposerait qu’ils soient un jour sorti du cadre normal, légal, alors qu’on les a forcés à cette situation qui leur avait fait dire qu’eux aussi étaient ainsi devenus des zadistes, tout aussi expulsables que leurs nouveaux voisins.

Dans la salle des Chênes, la salle communale de Notre-Dame-des-Landes, ils et elle tournent les pages du parapheur à intercalaires roses avec un sentiment étrange, mêlant un soulagement légitime et l’impression que tout n’est pas réglé.

« Même si pour la première fois, on a le sentiment d’aller vers la sérénité, il reste pas mal d’incertitudes quand même » 

Les paysans investissent en général au-delà d’un cycle de saison, la version classique d’un bail court sur neuf ans, et après l’abandon de l’aéroport, on ne leur propose qu’un bail précaire qui ne va pas au-delà d’une récolte. « Une année culturale », précise Sylvain Fresneau, président de l’Adeca, l’Association de défense des exploitants concernés par l’aéroport qui ne concerne que quatre voisins et collègues paysans et lui-même.
 
« Ces terres, on ne les a jamais quittées, note Marcel Thébault. Même si pour la première fois, on a le sentiment d’aller vers la sérénité, indispensable pour travailler, il reste pas mal d’incertitudes quand même. Si l’État veut revendre ces terres, est-ce qu’on aura les moyens d’acheter, et sinon, si quelqu’un d’autre les achète, quelle sera la valeur du bail auprès du propriétaire ? Ce sera forcément différent de maintenant où on ne payait que 2/3 du loyer. Mais une convention d’occupation précaire ne donne pas vraiment de garanties… Et la moitié des surfaces de notre exploitation appartiennent au département, qui les revendique. À part pour nous embêter, je ne vois pas pourquoi… » Ou peut être cette intention pernicieuse, exprimée fin février dernier par le protocole d’accord passé entre le conseil départemental et la chambre d’agriculture, qui préconise que le site de Notre-Dame-des-Landes puisse servir à l’avenir à « l’acquisition de foncier limitée au portage et à la mise en œuvre de mesures compensatoires environnementales ». Un comble, inversant l’une des injonctions impossibles du projet d’aéroport qui devait trouver des surfaces équivalentes ailleurs, à titre de compensations environnementales des destructions de zones naturelles par le bétonnage de l’aéroport et de ses accès routiers.

Ils et elle sont donc quatre, Joël Bizeul, Hervé Bézier, Sylvain Fresneau, Sylvie Thébault. Quatre exploitants laitiers retrouvant un peu de leurs droits à la terre. C’est une convention qu’ils et elle signent avec les propriétaire des terres, l’État, AGO-Vinci ayant rétrocédé ces parcelles avec l’abandon du projet.

Quels seront les critères de continuité dans leurs exploitations pour les années à venir, quels critères seront appliqués à la reconduction de la convention ? La préfète Nicole Klein n’a pas de réponse précise, se contentant d’une formule : « Pour le renouvellement dans un an, il n’y aura pas de difficultés. »
 

« Qu’on puisse enfin travailler dans nos exploitations, mais avant ça, il faut que ça s’apaise » 

« Signer une convention d’occupation précaire, c’est un acte à court terme, souligne Sylvie Thébault. C’est une nouvelle étape pour nous, mais on aspire quand même au calme, au départ des forces de l’ordre le plus rapidement possible. Laissez-nous vivre, sans le bruit de l’hélico qui tourne au-dessus de nous à longueur de journée ! » Des années que le stress d’un futur incertain pèse sur leurs décisions, leur quotidien. L’offensive des gendarmes depuis deux semaines en a rajouté une couche : « Qu’on puisse enfin travailler dans nos exploitations, mais avant ça, il faut que ça s’apaise, a repris Brigitte Fresneau associée et épouse de Sylvain Fresneau. Il faut qu’on en finisse avec les barricades : même les forces de l’ordre barrent les routes… »
 
« On est soulagé bien sûr, ajoute Hervé Bézier. C’est mieux que les visites d’huissiers plusieurs fois par semaine, avec la menace de pouvoir être dégagé du jour au lendemain. Avoir ça en permanence au-dessus de la tête, c’est lourd à porter, avec ma femme, les enfants, la famille. On a traversé des doutes. Ça fait 50 ans que dure cette lutte. La terre va retourner à ce qu’elle a toujours été, l’agriculture, et c’est très bien comme ça. Pour l’anecdote, on se dit en rigolant : “Oui, mais on va parler de quoi, après ?” Ça nous a tellement bouffé la vie. Va falloir parler d’autre chose, voir autrement nos projets… Il faut revenir à l’essentiel : l’arrêt du projet qui fait que l’État retiendra cette leçon : on ne peut pas faire n’importe comment de grands projets. En espérant que cette lutte entraîne d’autres gens à faire la même chose. »

Mais pour l’heure, l’angoisse n’est pas complètement levée : « On a toujours la peur de ce qui peut arriver sur zone avec ces bombardements. Ou disons plutôt ces déflagrations, ajoute Hervé Bézier. Faudrait pas arriver à un mort. Je ne connais pas les projets qui ont été déposés à la préfecture par les zadistes. S’ils ont de bons dossiers, agricoles, mais aussi culturels, pourquoi pas, il faut faire la place au maximum de gens qui ont lutté contre le projet d’aéroport. »



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Source : Nicolas de la Casinière pour Reporterre

Photo :
. chapô : les paysans « historiques » de Notre-Dame-des-Landes, mardi 24 avril, dans la salle communale des Chênes. Christophe Jaunet sur Twitter

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