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Notre visite au Mondial de l’Automobile

8 octobre 2016 / Barnabé Binctin et Romain Guédé (Reporterre)



La grande foire bisannuelle de l’automobile se tient à Paris jusqu’au 16 octobre. Les constructeurs ne jurent plus que par l’électrique, le tailleur n’est plus obligatoire pour les hôtesses, les commerciaux portent des jeans. Mais partout la même petite musique de la voiture individuelle synonyme d’aventure, de vitesse et de distinction sociale. On est allé voir.

- Paris, reportage

Il paraît que les gens veulent plus de piétons et plus de vélos. C’est ce qu’indique un sondage publié cette semaine et commandé par France nature environnement. Après tout, c’est dans l’air du temps : il y a deux semaines, Fabrice Eboué, l’intermittent de l’humour, s’est senti bien seul quand il s’en est pris à la Journée sans voiture à Paris sur les réseaux sociaux.

Même la droite se mettrait à râler après la voiture… « A Paris, il y a des voitures absolument partout, dans tous les quartiers, alors que dans d’autres villes du monde, on a réussi une vraie piétonisation du centre-ville », regrettait ainsi Yann Wehrling, porte-parole du Modem, sur les ondes de France Bleu il y a quelques jours. Le conseiller de Paris, élu sur les listes de Nathalie Kosciusko-Morizet, dont il fut le conseiller écologie aux dernières municipales, allait même jusqu’à dénoncer la « seule » fermeture des voies sur berge, suggérant donc la piétonisation du centre de Paris. Et dire qu’il y a quelques années, on traitait un élu de Paris de « Khmer vert » pour un couloir de bus...

Bref, c’est plein de curiosité qu’on a embarqué en métro, avec Romain, le photographe, vers le fameux Mondial de l’automobile. On se demandait à quoi pouvait ressembler une telle institution dans un monde qui change. Plus de cent ans que ça existe, et plus d’1,2 million de visiteurs lors de la dernière édition en 2014… Le genre d’événement incontournable dont la presse parle pendant des jours. On se doutait bien qu’on n’en était pas encore à le renommer « salon du covoiturage », mais bon, c’est bien connu, en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées…

Un vrai bol de nature

Les constructeurs automobiles n’en manquent pas pour leurs publicités qui inondent les stations de la ligne 12. Quand on est monté dans la rame retapissée aux couleurs de la nouvelle Golf GT Hybride rechargeable, avec ce slogan « Transport peu commun », on s’est dit que les industriels de l’automobile maniaient bien la dérision… Au moins, ça a le mérite de poser l’ambiance : le mythe de la voiture individuelle a trouvé sa légende, la voiture électrique.

C’est la « vedette » du Salon, paraît-il. La ministre de l’Environnement est venue la chouchouter à l’ouverture, et les ventes augmentent : le marché du véhicule électrique a dépassé les 20.000 immatriculations depuis janvier 2016, avec une progression en septembre de + 35 % par rapport au début de l’année.

Les marchands de voitures n’ont pas lésiné sur la mise en scène : chez Opel, pelouses vertes synthétiques autour d’un décor de jungle luxuriante. Un vrai bol de nature pour observer le totem qui pivote lentement de manière circulaire, au milieu de la scène : l’Ampera-e, une 100 % électrique qui promet une autonomie de 500 km. Une « révolution sur le marché ». Et pour les amateurs de sensation, un stand de selfie est disposé à côté du présentoir, histoire d’immortaliser le moment.

« Elle sait envoyer quand il faut »

Même chez Porsche, on se met à l’électrique, avec le Cayenne, notamment. Le célèbre 4x4 existe maintenant en hybride essence, parce que « ce n’est pas indissociable d’exaucer son rêve de gamin de rouler en Porsche tout en assumant ses convictions écologiques », dit le vendeur. Bon, il a reconnu qu’il y avait probablement un enjeu fiscal : « Il y a 8.000 euros de taxation sur le moteur essence à la première immatriculation pour les particuliers contre 0 pour l’électrique, ça compte aussi. » On aurait pu débattre des limites de l’auto-électrique, j’en connais un rayon sur le sujet, mais quand on a vu le reste de la flotte à moteur, on s’est un peu découragé.

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La voiture électrique, la « vedette » du Salon.

Privilège de la carte de presse, on a pu admirer des voitures un peu plus brillantes que les autres, un peu plus chères aussi. Sûrement pour ça qu’elles sont tenues à l’écart des regards, dans un salon à part, à l’intérieur du stand. Comme la 911 Turbo S, « le must de la gamme chez Porsche », nous a expliqué le monsieur. A savoir, c’est une automatique, comme 99 % des modèles que vend Porsche, tous avec cette même boîte de vitesse très particulière, la « PDK », à la fois plus performante et moins gourmande. Mais pas d’inquiétude, « elle sait envoyer quand il faut », nous a glissé le vendeur d’un ton de connivence.

Mais sa vraie fierté, c’est que la voiture « est personnalisable à l’infini, un vrai jouet ». Du coup, il ne savait même pas nous dire le prix, parce qu’il y en a parfois pour des dizaines de milliers d’euros d’options ! Après vérification, le modèle d’exposition coûtait autour de 270.000 euros. Et à la société, un peu plus encore : classée « F », l’avant-dernière note en émissions de CO2… Le luxe n’a pas de prix.

Une allure sportive et féline, comme ils disent

Ce n’est pas un cas isolé. Dans un autre hangar, on a même trouvé la note « G » sur une BMW, la M760 Li xDrive, mais ça n’avait pas l’air d’effrayer plus que ça les passants. Pas plus que le prix, d’ailleurs, à hauteur de 220.000 euros. Probablement parce que le bolide avait de la gueule, avec sa peinture chromée et ses jantes alliages, une allure sportive et féline, comme ils disent. En matière automobile, la puissance n’a jamais peur de dévoiler sa part de féminité. Ni d’exhiber son indifférence à l’écologie.

On a quand même été rassuré de voir que toutes les voitures ne coûtaient pas aussi chères. Déjà que le budget moyen d’utilisation d’une automobile dépasse les 5.000 euros par an, selon un calcul fait par le journal Le Parisien, au vu des salaires moyens français actuels, ça fait un sacré investissement… Pourtant, le Salon de l’automobile ne donne pas du tout l’impression d’être un événement réservé aux élites bourgeoises.

Chez Skoda, par exemple, les modèles d’entrée de gamme sont à moins de 30.000 euros. En essence ou en diesel, parce que la marque tchèque, devenue propriété de Volkswagen, ne fait pas encore d’hybride. Le modèle qui se vend le mieux est une berline de 280 chevaux, la plus puissante. Elle plaît surtout aux chauffeurs de taxi, parce qu’elle offre beaucoup de place pour les jambes et 110 litres d’espace dans le coffre, nous explique la vendeuse. Enfin l’hôtesse. Enfin, la « car explainer », précisément. Il y a une hiérarchie très établie des grades et des contrats, on ne plaisante pas avec la lutte des classes.

« Les temps changent, il y a une volonté de montrer une autre image de la femme »

Elle n’a pas l’air de s’en plaindre, celle dont on préservera l’anonymat. Certes, pendant 16 jours, elle ne chôme pas. Un 9 h-22 h ce jeudi, à l’occasion de la première nocturne de la semaine, avec seulement deux heures de pause réparties sur l’ensemble de la journée. Ça fait beaucoup, avec l’heure et demie aller pour se rendre du domicile à la Porte de Versailles, puis l’heure et demie retour. Mais en deux semaines, elle se fait plus d’un Smic. « C’est pas le pire, en intérim. Et puis, il y a quelques avantages : j’ai par exemple pu conduire une voiture à 52.000 euros ! » confie-t-elle. Elle a eu de la chance : elle venait de fêter les trois ans de son permis, en dessous de quoi il est impossible de faire les tests proposés par les concessionnaires pendant le Salon, question d’assurance.

Son seul regret, c’est d’être encore parfois considérée comme une « potiche » : « Il y a des clients qui sont un peu méprisants, des fois, ils ne veulent pas parler de la voiture avec nous… alors qu’on a reçu une formation spéciale pour cela ! » Sinon, elle n’a pas à se plaindre, elle n’a même pas eu à se déguiser, elle vient en pantalon et en baskets. Comme la très grande majorité des hôtesses présentes sur les stands : « Les temps changent, il y a une volonté de montrer une autre image de la femme, témoigne une jeune femme à l’accueil. Regardez, même chez Audi, ils sont en jean, c’est relax ! »

En attendant, l’immense majorité des spectateurs sont des hommes, parfois en famille avec leurs fils. Ils déambulent sur un carrelage que l’on fait reluire en direct, sur une musique d’entrée de stade, ambiance match de foot. Il faut de l’adrénaline, et les écrans géants sont là, partout, pour vous le rappeler avec leurs images haute-qualité sur lesquelles d’immenses lignes d’asphalte traversent autant de plaines vierges dans des contrées merveilleuses : la voiture, c’est l’aventure. Mais pas trop. La vitesse tout en confort.

« On aurait tort d’enterrer l’automobile »

Certains (toujours des hommes) se prennent même à rêver tout haut : « On aurait tort d’enterrer l’automobile. Elle peut aussi étendre son champ d’intervention, reprendre des parts de marché au rail, comme elle le fait déjà, devenir une batterie d’appoint pour la maison du futur équipée de panneaux solaires ou, si elle se conduit toute seule, être l’endroit où l’on regarde les infos en allant au travail et en en revenant. Bien malin, donc, celui qui peut dire ce qui va se passer », écrivait Xavier Fontanet cette semaine dans le journal Les Échos.

Le slogan en grosses lettres blanches peut bien affirmer que « l’avenir s’annonce passionnant », le Mondial de l’automobile semble être le reflet du passé.




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Lire aussi : L’industrie automobile est une arme de destruction massive

Source : Barnabé Binctin pour Reporterre

Photos : Romain Guédé/Reporterre

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