« Nous hurlerons, et vous n’aurez d’autre choix que d’entendre »

Durée de lecture : 9 minutes

11 juin 2020 / Damien Carême



« Nous avons besoin d’un cri commun, d’un hurlement pacifiste », écrit Damien Carême, dans cette tribune. Le député européen Vert plaide non pour un jour d’après, mais pour une ère d’après. Et en profite pour lancer une charge lourde contre les dirigeants qui n’« ont écouté qu’une seule voix, celle des économistes ».

Damien Carême a été maire de Grande-Synthe (Nord) pendant 18 ans, il est désormais député européen (Europe Écologie — Les Verts) et président de l’Association nationale des villes et territoires accueillants.

Damien Carême.

Il y a eu des tribunes, des prises de parole diverses et variées. Il y a eu des appels, des lettres ouvertes. Depuis ce début de mars 2020, nous avons crié, nous avons appelé, nous avons supplié aussi. Nous voulons l’après. Pas seulement le jour d’après, non, nous voulons l’ère d’après. Nous sommes prêtes, nous sommes prêts. Que deviennent nos appels et nos cris ? Où vont-ils s’échouer ?

Beaucoup d’entre nous ont appelé à un plan Marshall. Beaucoup d’entre nous ont évoqué le Conseil national de la résistance. Nous avons besoin de parler d’une voix puissante. Nous avons besoin de nous rassembler, de dire notre colère et de coaguler notre énergie. Nous avons besoin d’un cri commun. Nous avons besoin d’un hurlement pacifiste. Nous avons besoin d’un Chant des partisans de la reconstruction. Nous avons besoin d’un chant des artisans de la reconstruction.

… Ami, entends-tu le vol noir des corbeaux sur nos plaines ?
Le vol noir des corbeaux, c’était les avions allemands qui bombardaient. Aujourd’hui, le vol noir des corbeaux, ce sont les choix de libre-échange. L’ultra libéralisme qui génère un système mortifère et qui entraîne le changement climatique qui, en effet, plane sur nos plaines.

… Ami, entends-tu les cris sourds du pays qu’on enchaîne ?
Les cris sourds, ce sont toutes les manifestations des soignants qui demandent des moyens pour les hôpitaux, celles contre la réforme des retraites, celles des Gilets jaunes qui dénoncent les inégalités... Les cris sourds, ce sont tous les cris lancés, étouffés.

Vous, les dirigeants.

ENTENDEZ bien la colère et l’infinie douleur causée dans nos chairs. Ce printemps a le goût âpre de la déchirure. Il ne ressemble à aucun autre et, si notre réflexe de survie aide à le traverser, la plaie elle est bien ouverte. Béante. Hurlante. Elle hurle, la douleur. Elle hurle à vos oreilles de décideurs, elle vous débusque, elle vous tient pour responsables de l’hallucinant gâchis causé. Elle vous pointe du doigt. Elle ne vous oubliera pas. Regardez-la en face, la douleur.

REGARDEZ nos visages sous les masques, nos lèvres invisibles et l’expression de notre humanité réduite à presque néant. C’est votre incapacité qui est responsable. Votre incapacité à faire autre chose qu’organiser notre chute et par là-même votre salut. Vous nous avez forcé.es à vivre à moitié. Vous avez fait de nous des fantômes obligés de faire semblant de vivre « comme avant ». Le Covid est votre bonne excuse. Vous avez tout de suite appris à la manier.

Ohé ! Partisans, ouvriers et paysans, c’est l’alarme !

C’est l’appel à tous, notamment aux « Invisibles » d’aujourd’hui. C’est un appel à réagir, un appel à se soulever, ensemble, un appel à combattre le système. Ce soir l’ennemi connaîtra le prix du sang et des larmes. En 1943, les armes parlaient partout. En 2020, NON. Nous voulons une évolution pacifiste. Montez de la mine, descendez des collines, camarades !

Nous. Chacun.e de nous. De toutes conditions sociales, nous, humains… pansons notre peine et reconstruisons. Sortez de la paille les fusils, la mitraille, les grenades. NON. Sortons les bulletins de vote, sortons le local, le bon sens et le juste. Refusons l’humanité broyée. Sortons les graines, le respect, l’équité. Choisissons le courage et levons-nous. Faisons.

Tous vous ont prévenu. Elles, eux et tant d’autres encore vous ont confirmé maintes fois l’imminence du drame

Ohé ! Les tueurs, à la balle et au couteau, tuez vite ! Ohé ! Saboteur, attention à ton fardeau, dynamite ! NON. Les fardeaux qui ont usé les épaules de tant d’invisibles doivent s’alléger. Nous devons changer d’ère. Il faudra nous sevrer d’habitudes mortifères. Il faudra accepter de vivre différemment. Ce sera difficile, mais c’est le seul moyen d’éviter la dynamite, justement.

Vous, les dirigeants. Vous le saviez. Vous avez été alertés. Les écologues, les virologues, les climatologues, les météorologues, les pneumologues, les cardiologues, les cancérologues, les toxicologues, les sociologues, les glaciologues, les paysans, les océanographes, les urgentistes, les philosophes, les professeurs, les éducateurs, les travailleurs, les partenaires sociaux, les chercheurs, les éleveurs, les familles, les âmes seules et les mouvements collectifs… Tous vous ont prévenu. Elles, eux et tant d’autres encore vous ont confirmé maintes fois l’imminence du drame. Ils l’ont fait sur tous les tons et sans omettre d’activer une seule sonnette d’alarme.

Vous n’en avez eu cure. Vous n’avez écouté qu’une seule voix, celle que vous préférez, celle des économistes. Mais triée sur le volet, hein, la voix. Vous avez fait comme d’habitude : vous avez écouté celle qui vous arrangeait le plus, celle de ceux qui vantaient et promouvaient — qui vantent et promeuvent toujours — la sacro-sainte croissance. Et vous lui avez collé une majuscule, à la Croissance. Une majuscule pour faire passer toutes vos sales pilules. Une majuscule pour nous faire gober le plus gros mensonge de tous les temps : sans Croissance, point de salut. Regardez-le bien, votre mensonge. Plongez vos pupilles dans ses entrailles et observez ses soubresauts. Prenez le temps — on n’est plus à ça près — de détailler ses tentacules et poussez l’exploration jusqu’à décrypter la posture alors imposée : votre échine courbée, vos genoux pliés. Gardez bien cette image en tête. C’est vous. C’est vous prosternés devant la Croissance que vous portez aux nues. C’est vous, et vous nous avez entraîné.es.

Refusons l’humanité broyée. Sortons les graines, le respect, l’équité.

C’est nous qui brisons les barreaux des prisons pour nos frères. C’est nous, maintenant, qui devons tout faire pour permettre aux générations futures d’espérer vivre correctement. La haine à nos trousses et la faim qui nous pousse, la misère.
Ce qui nous pousse à l’action ? L’augmentation des inégalités, les bouleversements climatiques qui condamnent d’abord les plus défavorisés, la pollution, le chômage, la santé sacrifiée

Il y a des pays où les gens au creux du lit font des rêves. On peut le faire. Ensemble. On peut réussir. Ici, nous, vois-tu, nous on marche et nous on tue, nous on crève. Sans violence. En marchant, en dénonçant, en refusant, en agissant, en multipliant les initiatives d’intelligence du cœur, les initiatives d’intelligence collective, les initiatives de génie créateur. Ici chacun sait ce qu’il veut, ce qu’il fait quand il passe. Nous savons ce qu’il nous reste à faire. Nous le ressentons. Nous ne voulons aucune violence. Nous voulons le monde d’après. Maintenant.

Il n’y a plus de demi-mesure possible. Il n’y a plus de voie du milieu

Vous, les dirigeants. Vous décrire les maux supportés a le goût de l’enfer. Tournez sept fois la langue avant de reprendre la parole, cela permettra que vous le gardiez mieux en bouche pour mesurer l’ampleur de la catastrophe et des irréversibles dégâts infligés.

GOÛTEZ au poison distillé par votre obsession du profit. Sur vos papilles, cherchez la saveur qui caractérise votre dévotion au PIB. Enregistrez l’amertume morbide ainsi produite et souvenez-vous que vous-même l’avez créée, puis soutenue contre vents et marées car dans votre petit cercle bien fermé, elle crée de la richesse, cette morbidité. Elle fait vendre des médicaments. Elle trace une voie royale aux cancers et se fout bien de savoir si les pesticides dézinguent les enfants, les agriculteurs, les insectes, nous toutes et nous tous finalement. Allez-y, goûtez. Pendant que vous déglutirez commencera à se dégager, tout doucement, une odeur de soufre.

Inspirez à pleins poumons, SENTEZ. Magie du corps humain, c’est justement la mémoire olfactive la plus coriace. Pas la peine de fermer les yeux (les vôtres sont clos depuis si longtemps), contentez-vous de humer la lourde odeur qui flotte dans les rues : celle des liens brisés. Elle est nauséabonde. Elle s’insinue dans nos tissus, elle imprime sa marque sur nos peaux et qui peut dire quand elle va s’effacer. Si elle va s’effacer ? Elle porte votre signature, cette odeur. Vous avez broyé notre humanité. Vous avez dégommé ce qui fait Nous. Vous avez parqué les amours, annihilé la chaleur, paralysé les sourires, gelé l’émotion. Vous avez fait tout ça, mais vous n’avez pu museler les mots. Par chance, ils sont puissants. Derrière les masques, en forçant un peu le ton, on les entend.

Ami, si tu tombes un ami sort de l’ombre à ta place. Nous devons bouger ensemble. Nous devons être nombreux, sans relâche. Nous devons défendre cette autre société que nous appelons de nos vœux. Il n’y a plus de demi-mesure possible. Il n’y a plus de voie du milieu. Il n’y a plus de compromis qui tienne... Demain du sang noir séchera au grand soleil sur les routes. Le combat sera rude car le vieux monde est puissant et possède de nombreux moyens. Ce vieux monde veut conserver ses privilèges délirants. Le combat sera rude, mais nous y arriverons.

Sifflez, compagnons, dans la nuit la Liberté nous écoute. Sifflons, toutes et tous ensemble. Nous libérer du système qui nous a conduit droit dans le mur nous mène à la Liberté et nous permet un avenir commun.

Alors vous, les dirigeants. Oui, vous. Continuez donc à sauver vos meubles : chaque seconde, nous hurlerons. Nous hurlerons, et vous n’aurez d’autre choix que d’entendre. Dans quel monde nous avez-vous projeté.es ? Ouvrez les yeux. Entendez, regardez, goûtez, sentez, mais ne nous touchez pas. Ne nous touchez plus. Ôtez vos sales pattes de nos vies, et par la même occasion, profitez du recul pour faire l’inventaire des sens qu’il vous reste.

Du sens. Un seul, s’il est bon, en donne à tout le reste.

Réveillez-vous. Levons-nous.





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Source : Courriel à Reporterre

Photos :
. chapô : Cabane des Gilets jaunes de Lux, en Saône-et-Loire, janvier 2019. © Alexandre-Reza Kokabi/Reporterre
. Gilets jaunes à Verdun, avril 2019. © Frantz Depretz/Reporterre
. Portrait Damien Carême. GUE/NGLF70A8153 / Wikipedia

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

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