Nouvelle-Calédonie : « Il y a clairement une radicalisation de l’État français »
Un indépendantiste brandit un drapeau kanak sur un barrage routier à Païta (Nouvelle-Calédonie), le 19 mai 2024. - © AFP / Delphine Mayeur
Un indépendantiste brandit un drapeau kanak sur un barrage routier à Païta (Nouvelle-Calédonie), le 19 mai 2024. - © AFP / Delphine Mayeur
Durée de lecture : 5 minutes
Depuis l’arrivée au pouvoir d’Emmanuel Macron, la France mène un « travail de sabotage du processus de décolonisation », affirme Mathieu Lopes, de l’association Survie.
Depuis plus d’une semaine, la Nouvelle-Calédonie est secouée par de violents affrontements. À l’origine de ces tensions, la volonté de l’État français de réformer la Constitution afin de « dégeler » le corps électoral néo-calédonien. Jusqu’à présent, seules les personnes possédant la citoyenneté calédonienne selon des critères spécifiques pouvaient participer aux élections provinciales et aux référendums. Objectif : garantir une représentation adéquate des Kanaks, qui représente 41 % de la population du territoire. Or l’État français prévoit de lever cette restriction en ouvrant le droit de vote aux résidents présents dans l’archipel depuis au moins dix ans.
Les affrontements ont fait six morts ; 400 entreprises ont été touchées et plus de 200 personnes ont été arrêtées, selon le parquet de Nouméa.
Pour Mathieu Lopes, membre du groupe Kanaky de l’association Survie, l’attitude de l’État français constitue « une violence coloniale ». Créée en 1984, l’association lutte « contre le néocolonialisme français en Afrique sous toutes ses formes », et milite « autour de situations toujours coloniales comme en Kanaky Nouvelle-Calédonie ou à Mayotte ».
Reporterre — Pourquoi peut-on dire que la Nouvelle-Calédonie est toujours une colonie française ?
Mathieu Lopes — Je vous pose la question inverse : à quel moment peut-on dire que la colonisation s’est arrêtée ? Malgré la fin du statut colonial à proprement parler, la Nouvelle-Calédonie est toujours une colonie française. C’est une réalité matérielle : il y a un peuple colonisé, les Kanaks, qui porte une revendication d’indépendance. Il y a une occupation militaire : l’armée française est toujours sur place, et elle n’a jamais servi là-bas qu’à réprimer les mouvements indépendantistes.
Il y a eu également un processus de spoliation des terres. Depuis le début de la colonisation [par la France en 1853], des terres ont été prises aux Kanaks et données aux colons pour s’installer. Or les Kanaks ont un lien à leur territoire très fort, ce n’est pas juste une question vivrière, c’est un lien culturel, identitaire central. Il y a enfin le racisme structurel exacerbé de la société — discrimination à l’emploi, surreprésentation des Kanaks dans la population carcérale. Ils sont aussi bien plus pauvres que les autres populations présentes sur place.
« La France n’a jamais voulu redonner son indépendance aux Kanaks »
L’inscription du pays sur la liste des territoires à décoloniser de l’Organisation des Nations unies (ONU) vient rappeler cette évidence. Et donc, toutes les négociations doivent normalement s’inscrire dans le cadre du droit à l’autodétermination. Les accords de Matignon puis Nouméa signés en 1988 — après de violents affrontements — sont un processus de décolonisation, qui prévoyait le transfert progressif des compétences de l’État français vers les autorités locales. Ce processus, qui devait se faire dans le temps long et la douceur, doit aboutir à faire de la Nouvelle-Calédonie Kanaky un pays indépendant.
Selon vous, ce qui se passe en Nouvelle-Calédonie relève donc d’une violence coloniale…
L’application des accords de Nouméa n’a jamais été facile, et la question du corps électoral [qui peut voter sur les questions relatives à l’indépendance] a toujours été au cœur des contentieux entre les différentes parties. Le dégel du corps électoral, qui est une revendication de la droite dure locale, est une déclaration de guerre, qui vient s’ajouter aux diverses manœuvres de l’État français pour mettre en minorité les peuples colonisés — politique de peuplement, placement de coopérants et de métropolitains dans des instances locales…
Les indépendantistes ont toujours eu une culture du dialogue, et portent un projet ouvert à tous ceux qui veulent faire de ce territoire un pays indépendant. Mais la droite locale colonialiste et l’État français n’ont pas respecté cette culture. En particulier, depuis l’accession au pouvoir d’Emmanuel Macron, la France a mené un travail de sabotage du processus de décolonisation. En 2022, le choix de nommer Sonia Backès — représentante de la droite locale la plus dure —, secrétaire d’État au sein du gouvernement Borne était un symbole fort de ce basculement. Il y a clairement une radicalisation de l’État français.
Comment expliquer ce changement de comportement ?
Ce n’est pas complètement nouveau, la France n’a jamais voulu redonner son indépendance aux Kanaks. La position du gouvernement français a toujours fluctué selon le rapport de force sur le terrain. Sous Macron, ce qui est nouveau, c’est un alignement sur certaines lignes très dures de la droite. Toute une frange de la population européenne en Nouvelle-Calédonie vote à l’extrême droite. Avec ce positionnement très radical, Emmanuel Macron cherche à capter une partie de cet électorat.
Quelles sorties de crise sont possibles, selon vous ?
Les indépendantistes demandent l’abandon du dégel du corps électoral. Et être respectés dans la parole donnée. Jusqu’ici, les négociations ont toujours été menées par le Premier ministre ; une manière de reconnaître que la Nouvelle-Calédonie est un pays. Voir Gérald Darmanin ou le ministre des Outre-mer gérer le dossier, ce n’est pas un bon signe. Il faut aussi que le gouvernement français respecte les interlocuteurs, et cesse de réprimer et décrédibiliser toute une partie du mouvement indépendantiste.