Nuit debout au village ? Bien sûr ! On phosphore à Aumessas, dans le Gard

30 avril 2016 / Pierre Isnard-Dupuy (Reporterre)



Dans un village gardois, une première Nuit debout a réuni une cinquantaine de personnes. Ils ont débattu des enjeux de société mais aussi de la réappropriation par les habitants des affaires du village. Et le mouvement continue.

- Aumessas (Gard), reportage

Avec grande motivation, Céline, Corinne, Héloïse, Tof et Kevin ont organisé, mardi 26 avril, la première Nuit debout de leur village, Aumessas, 233 habitants, niché dans un vallon des Cévennes. Depuis près d’un mois, ils ont participé à de nombreuses Nuits debout, à Montpellier puis plus près de chez eux, au Vigan et à Brissac.

À l’extérieur de la gare convertie en salle communale, une dizaine d’enfants s’amusent sur les anciennes voies, devenues terrain de foot. Depuis 1952, les trains qui permettaient de grimper sur le Larzac ou de descendre à Nîmes ne circulent plus, ce qui a aggravé l’exode rural. Ce mardi 26 avril, les clameurs des enfants se font parfois entendre à l’intérieur, couvrant les paroles de l’assemblée.

Cinquante personnes ont fait le déplacement. Habitants du lieu, de villages voisins ou d’un peu plus loin. Militants de longue date ou se découvrant une passion pour la politique. José, qui réside en région parisienne, est impressionné par l’organisation et l’affluence : « J’ai participé à une Nuit debout à Évry et il y avait à peu prés autant de monde qu’ici. » Céline est très enthousiaste : « Ça fait quinze ans que je m’étais détournée du militantisme. Ce qui se passe ce soir, j’en rêvais depuis longtemps. C’est une école de la vie qui commence. »

Un inventaire à la Prévert des luttes en cours 

S’appuyant sur l’expérience de Montpellier, Kevin, à la tribune, propose des règles pensées par l’équipe qui a préparé l’assemblée générale. À ses côtés, Céline fait « l’hôtesse de l’air » pour montrer les gestes désormais célèbres de Nuit debout. Kevin invite à ce que le temps de parole soit fixé à deux minutes maximum et que les décisions de « l’assemblée générale souveraine » soient validées à la majorité des deux tiers. Fabienne Labrosse, connue comme militante du comité local du Parti de gauche, qualifie un tel fonctionnement de « surréaliste » au regard d’une assemblée taillée pour plus de « spontanéité » que celle de Montpellier. Le temps de parole de chacun est porté à cinq minutes. Au cours des deux heures et demie de discussions qui suivent, la règle n’est pas surveillée. Ce qui n’empêche pas une qualité d’écoute et d’échange rarement observée dans une assemblée de ce type.

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La première Nuit debout d’Aumessas, dans l’ancienne gare.

Dans un inventaire à la Prévert, Isabelle, professeure des écoles dans la vallée, proche de la retraite, dresse une liste impressionnante de luttes en cours dans la région et au-delà. Les grands projets inutiles et imposés y ont une grande place. Elle parle aussi du procès Luxleaks, de la directive européenne sur le glyphosate ou encore des blocages à Mayotte... Côté solutions, Podemos et le mouvement de Yannis Varoufakis, ministre de l’Économie démissionnaire du premier gouvernement Tsipras, en Grèce, lui paraissent de bonnes pistes. « Militante syndicale depuis 40 ans », Isabelle se réjouit que Nuit debout « récupère les syndicats ». Dans un élan d’euphorie, elle affirme vouloir « être récupérée le plus possible ».

Denis Bertaux, qui avec son chapeau éternellement vissé sur la tête est une figure du collectif Stop gaz de schiste du Vigan, ajoute « dans la liste des grands projets inutiles, tu oublies E.ON à Gardanne ». Du nom de la multinationale allemande qui souhaite engloutir 850.000 tonnes de bois par an dans sa centrale de la ville industrielle des Bouches-du-Rhône. Nombreux sont les écologistes cévenols inquiets. Leurs montagnes sont incluses dans un rayon d’approvisionnement prioritaire de 400 km pour cette centrale, à présent gérée par la filiale Uniper. « À Aumessas, quelqu’un coupe déjà pour E.ON ! » s’exclame Denis. Marc Labinal président de l’ASL, qui regroupe les propriétaires forestiers de la commune, lui répond que son objectif n’est pas de « sortir du bois pour E.ON mais d’améliorer les futaies », tout en affirmant qu’E.ON est un « client potentiel » pour du bois de deuxième choix. Assis sur la chaise d’à côté, Jean-François Dromel, membre de l’ASL et président du groupement de développement forestier du Gard, ajoute : « C’est du développement durable que l’on veut faire. On ne va pas tout raser. » Corinne pense qu’il est préférable « que le bois soit valorisé localement plutôt qu’il parcoure des kilomètres ». Le débat n’a jamais eu lieu publiquement dans le village. Pour le poursuivre, l’assemblée acte d’organiser une réunion publique ultérieurement.

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La Nuit debout à Brissac.

La suite des discussions se fait à bâtons rompus. Travail, consommation, médias, agriculture... chaque intervention apporte une réflexion dans un de ces thèmes, souvent accompagnée de proposition très concrètes. « Tous ces gens qui sont plus haut que nous, c’est eux qui nous empêchent de faire ce qu’on a à faire, comme du maraîchage ou de l’élevage », résume Sacha, 11 ans, le fils de Tof.

Le témoignage de Sacha, 11 ans.

« Et si on lançait une pratique de boycott des supermarchés ? » avance un jeune homme d’une trentaine d’années. D’autres voix proposent la création d’un système d’échange local (SEL) ou encore d’une monnaie locale. « Fana d’histoire et attaché au Front populaire », Pierre est agacé d’entendre chaque matin « la leçon de libéralisme » de France Inter. « Les économistes atterrés, indignés ou je ne sais quoi, devraient pouvoir s’y exprimer aussi », considère-t-il. « Les thinks tanks nous mettent dans la tête des mots qui nous empêchent de penser, abonde Fabienne, comme, par exemple, “emploi”, qui cache les ouvriers qui ont des métiers. Ce week-end j’ai participé à un atelier de désintox du langage avec Franck Lepage. On s’est dit que l’on pouvait faire ce travail sur le projet de loi travail. Je me fais la porte-parole de cette proposition devant l’assemblée. » Puis elle, ajoute : « Les services publics sont à nous. Il faut se les réapproprier pour en faire ce que l’on veut. »

Davantage de solidarité et d’autonomie 

Kevin est attristé de voir beaucoup de terrains en friche. « Les gens qui galèrent au RSA, il y en a par kilos ici. Ça leur donnerait une activité. » Il propose d’aller voir les propriétaires pour les convaincre de prêter leurs parcelles pour y faire collectivement du maraîchage.

Finalement, il est très peu question de la loi travail. Artiste du spectacle vivant, Héloïse a perdu son droit à l’intermittence. Pour elle, la loi travail est simplement « la goutte d’eau » qui fait déborder le vase d’une précarité généralisée et qui pousse à s’organiser autrement. La jeune femme rêve d’un jardin partagé et d’un bar associatif pour son village.

Le témoignage d’Héloïse.

À la Nuit debout d’Aumessas, les participants préfèrent esquisser des actions qui les mèneraient vers davantage de solidarité et d’autonomie. « Utopie, ça veut dire “ce qui n’est pas sur la carte” alors, à nous de construire une nouvelle carte », résume Tof, éclairagiste et intermittent du spectacle.

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Debout, de gauche à droite, Tof, Céline et Kevin.

Durant la première heure de l’assemblée, les habituels militants sont presque les seuls à s’exprimer. Petit à petit, la parole se libère et gagne les personnes qui, jusque là, restaient dans l’expectative. De larges sourires se lisent sur les visages. « Toutes ces discussions, ça fait du bien, lâche Simon. Je bossais comme cadre dans l’agroalimentaire. Je gagnais beaucoup d’argent. Disons que je faisais partie non pas des 1 % les plus riches, mais des 5 % », témoigne ce quarantenaire. « Tant d’agent, pour quoi faire ? et puis vous bossez pour quoi ? Pour pas voir vos gosses et finalement bosser pour un système qui vous détruit », poursuit-il. Puis, très optimiste, « je pense qu’on est en train de vivre un grand changement. Dans leur tête, beaucoup de cadres comme moi sont en mutation ». Thierry travaille à son compte pour faire du treillage. « J’ai des clients qui ont beaucoup d’argent mais ce n’est pas pour ça que j’en gagne beaucoup. Vous savez bien, les riches, ce ne sont pas les plus généreux. » L’assemblée se marre. Thierry continue : « Souvent, ça ne se passe pas bien avec les clients, Il y a beaucoup de stress. Alors, j’aimerais lâcher ce que je fait pour faire plus humain, plus local. » Toutes les propositions qui ont fusé au cours de ce premier rendez-vous sont soigneusement notées. Elle seront étudiées par la commission action et débattues la prochaine fois. Tout comme pour la commission action, un référent pour la commission organisation (pour la prochaine AG) et un autre pour la commission communication sont élus.

La « convergence des générations » 

En préparant cette première rencontre, Céline est allée faire le tour des anciens du village pour les inviter. « La plupart m’ont répondu : “Oui, c’est bien, mais on ne se sent plus concernés.” », rapporte-t-elle devant l’assemblée. Alors, Céline appelle à la « convergence des générations ». Après les débats lui vient l’idée de « l’AG des enfants. Ils se concertent puis ils viennent faire leur propositions à Nuit debout ». L’autre convergence chère à Céline, c’est celle des néoruraux, c’est-à-dire de nouveau arrivants, citadins pour la plupart, avec celles et ceux qui ont grandi localement. La communication entre ces deux groupes est souvent inexistante.

La Nuit debout d’Aumessas se retrouvera toute les semaines et se structure déjà avec les initiatives voisines. Gaëlle, de la Nuit debout de Brissac, propose qu’une fois par mois les Nuits debout locales se retrouvent pour mettre en commun. La proposition est accueillie avec enthousiasme par ceux d’Aumessas. Kevin rêve plus grand : « La Nuit debout de la place de la Comédie, à Montpellier, pourrait devenir la Nuit debout régionale. Avec une Nuit debout qui se monterait pour chaque quartier de la ville et dans les villages. »


LES BOURGEONS DE NUIT DEBOUT ENTREMES ET MONTPELLIER

- Au Vigan, sous-préfecture du Gard de 5.000 habitants, 15 km à l’est d’Aumessas, la première Nuit debout s’est tenue le jeudi 21 avril. Le film de François Ruffin Merci Patron ! était projeté ce jour-là au cinéma, suivi d’un débat animé par Johanna Sylva, de Fakir. De 18 h à 20 h 30, 30 personnes se sont retrouvées debout sur la place des quais.

- À Brissac (Hérault), 23 km au sud du Vigan, samedi 23 avril, la première Nuit debout Sud Cévennes - Pic Saint-Loup a rassemblé 30 personnes l’après-midi au grand air sur la pelouse grasse du parc.

- Aumessas, Le Vigan ou Brissac, chacune de ces Nuits debout propose de se réunir chaque semaine.

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Nuit debout dans l’après-midi à Brissac.

- D’autres Nuits debout ont lieu tous les jours ou moins fréquemment en région Languedoc-Roussillon. À Nîmes, Alès et Montpellier, elles ont lieu tous les jours. À Sète (Hérault) et Florac (Lozère), elles ont lieu deux fois par semaine.


Pour suivre le mouvement Nuit debout :

- Nuit Debout sur Internet : les liens, les adresses

- Le dossier de Reporterre sur Nuit debout




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Lire aussi : Nuit debout

Source : Pierre Isnard-Dupuy pour Reporterre

Photos : © Pierre Isnard-Dupuy/Reporterre
. chapô : le village d’Aumessas, dans le Gard.



Documents disponibles

  Le témoignage d’Héloïse.   Le témoignage de Sacha, 11 ans.
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