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« Océan, une plongée insolite », une exposition sur les merveilles des mondes aquatiques

Durée de lecture : 7 minutes

25 septembre 2019 / Lorène Lavocat (Reporterre)

La Grande Galerie de l’évolution propose, jusqu’au 5 janvier 2020, l’exposition « Océan, une plongée insolite ». Une immersion fantastique dans un univers moins connu que la Lune, fascinant mais en danger.

L’entrée de la Grande Galerie de l’évolution, à Paris, est ornée d’affiches montrant d’étranges animaux aux allures de crevettes colorées. Intriguant, le Muséum national d’histoire naturelle (MNHN) nous ayant plutôt habitué aux squelettes géants de baleine bleue ou aux requins-scies naturalisés. Pour cette année 2019 placée sous le signe de l’océan, le musée a préféré s’intéresser à la multitude d’êtres vivants méconnus qui peuplent les fonds marins. « Chaque année, nous décrivons 2.000 nouvelles espèces marines, et il y en aurait encore près de 2 millions à découvrir », précise Anne-Camille Bouillié, cheffe de projet au Muséum. De quoi aiguiser la curiosité des scientifiques… et celle du public, à partir de 5 ans, invité à venir parcourir l’exposition « Océan, une plongée insolite » jusqu’au 5 janvier 2020.

Vue de l’exposition « Océan, une plongée insolite ».

Puisque c’est de plongée dont il est question, la déambulation débute sous la Galerie. Un escalier obscur débouche sur une imposante image de notre planète bleue vue depuis un satellite, l’occasion de ramener notre mégalomanie humaine à ses origines aquatiques… et de rappeler que l’océan couvre près des trois quarts de notre monde. À côté, un globe géant permet d’effleurer des doigts les reliefs de la Terre. Première surprise, les fonds marins sont bien plus escarpés que la surface terrestre ! « La plaine abyssale, à – 3.700 m en moyenne, constitue le relief principal, mais on trouve aussi des dorsales océaniques et des monts sous-marins, ainsi que des fosses très profondes, explique Anne-Camille Bouillié, conceptrice de l’exposition. Malgré la continuité du milieu marin, tout ceci crée des écosystèmes différents et une grande biodiversité. »

De l’océan austral aux sources hydrothermales des dorsales océaniques 

On connaît moins bien le fond de l’océan que la surface de la Lune, tant « il est vaste et difficile d’accès », poursuit notre guide. L’obscurité, le manque d’oxygène, les températures glaciales, mais surtout la pression que l’eau « 800 fois plus dense que l’air » exerce sur l’organisme, rendent le milieu marin hostile à nous autres mammifères terrestres. En guise d’illustration, des outils scientifiques en acier, complètement déformés par la pression, sont exposés non loin d’une vidéo expliquant les meilleures techniques d’apnée.

Pterois volitans (Rascasse volante, colloration de juvénile), 2,5 cm de long. Collecté le 15 août 2017, 3 m de fond, en Martinique, à Schoelcher. Espèce considérée invasive dans les Caraïbes. © Muséum national d’Histoire naturelle - Samuel Iglesias

Un milieu inhospitalier mais terriblement attirant, que nos ancêtres n’ont eu de cesse de vouloir conquérir. Dès 325 avant notre ère, Alexandre le Grand aurait, selon la légende, plongé à dix mètres de fond à bord d’un tonneau en bois recouvert de plaques de verre et de peaux d’ânes rendues étanches à la cire. Il faudra ensuite attendre le XVIe siècle pour qu’apparaissent les premières cloches de plongée, puis les premiers scaphandres, dont on peut admirer un exemplaire du XIXe siècle dans une vitrine. Les explorations se sont poursuivies jusqu’à aujourd’hui, en quête de nouveaux records — en 1960, trois hommes sont descendus à — 11.000 mètres avec un sous-marin, le point le plus profond jamais exploré — et de découvertes. « Le Muséum est très impliqué dans l’inventaire de la biodiversité marine », note Anne-Camille Bouillié. Ses expéditions sont à l’origine de 20 % des descriptions de nouvelles espèces à travers le monde, principalement dans les mers tropicales et les eaux australes.

Ptéropode. © Christian Sardet, Noé Sardet et Sharif Mirshak, Parafilms / Chroniques du plancton
Xanthias maculatus, 10 mm. © Muséum national d’Histoire naturelle - Tin-Yam Chan

La grande majorité des découvertes concerne des êtres minuscules, « ce qui est normal, précise Mme Bouillié, vu que 95 % de la biomasse de l’océan est constituée d’organismes microscopiques ». Autrement dit, cachalots, dauphins et autres gros poissons représentent moins de 5 % de la masse d’êtres vivants présents dans la mer. L’expo fait ainsi la part belle au plancton, « qui regroupe tous les organismes, plus ou moins petits, qui dérivent au gré du courant », méduses comprises. Dans une salle circulaire tapissée d’un écran à 360°, les visiteurs sont plongés au milieu de cette soupe foisonnante de vie. Des images réelles, réalisées par le spécialiste du plancton Christian Sardet, défilent lentement, montrant successivement des êtres aux couleurs et aux formes variées, des larves d’oursins aux phronimes à tête d’extraterrestre, qui se fabriquent une membrane avec les parties gélatineuses de leurs proies.

Carte mondiale des fonds océaniques, M. Tharp, H. C. Berann et B. C. Heezen, 1977. Library of Congress, Geography and Map Division

D’autres surprises émaillent la déambulation, qui nous emmène de l’océan austral aux sources hydrothermales des dorsales océaniques. On y découvre que les poissons vivant sous la banquise antarctique produisent une « protéine antigel qui va empêcher la constitution des cristaux de glace », leur permettant de survivre dans une eau à – 2° C. En Antarctique, on apprend aussi qu’à l’inverse de la majorité des êtres aquatiques qui dispersent leurs gamètes, certaines espèces comme des étoiles de mer portent leurs petits contre elles, les « couvant » telles des poules.

« Les humains se sont toujours raconté plein d’histoires sur ce monde mystérieux »

Les plaines profondes réservent d’autres étonnements, dont la fameuse baudroie abyssale dotée d’une perche rétractable portant une bulle avec des bactéries bioluminescentes, afin d’attirer ses proies. Sans lumière, les organismes vivant à plus de 1.000 mètres de profondeur doivent se débrouiller sans végétaux pour survivre. Nombre d’entre eux se nourrissent de la « neige marine », « ce qui tombe d’en haut, des cadavres, des déjections », explique Anne-Camille Bouillié. D’autres profitent de la chimiosynthèse, « une alternative à la photosynthèse, qui permet à des bactéries de produire de la matière organique à partir des sulfures provenant de geysers sous-marins », explique notre guide. Des moules géantes des abysses au corail « bubble-gum » de l’Antarctique, la galerie regorge de spécimens insolites, témoins d’une biodiversité remarquable.

Cephalopoda, Octopodidae, Papouasie Nouvelle-Guinée. © Muséum national d’Histoire naturelle / La Planète Revisitée - Laurent Charles

Si elle mise beaucoup sur « l’émerveillement pour sensibiliser », la conceptrice de l’exposition a également tenu à parler « des nombreuses menaces qui pèsent sur l’océan » : pollution plastique, acidification, extraction minière en eaux profondes, surexploitation des ressources. Un faux étal de poissonnier permet de prendre conscience de la surpêche : le visiteur doit deviner si le poisson qu’il a mis dans son panier est pêché de manière durable. Les sardines ? « On peut en manger, mais en petites quantités, et en provenance de l’Atlantique Nord », nous souffle l’automate. Les coquilles Saint-Jacques ? Raté, car il faut les collecter en raclant les fonds marins.

Aniculus maximus, 50 mm. © Muséum national d’Histoire naturelle - Tin-Yam Chan
Odontodactylus scyllarus, 150 mm. © Muséum national d’Histoire naturelle - Tin-Yam Chan

Après un détour par les apports médicaux de la biodiversité marine — où l’on apprend par exemple que le venin paralysant des cônes magiciens constitue un antidouleur 1.000 fois plus puissant que la morphine — l’exposition se termine sur la dimension fantastique de la mer. « Comme on connaît très peu l’océan, les humains se sont toujours raconté plein d’histoires sur ce monde mystérieux », sourit Anne-Camille Bouillié. Des histoires plus ou moins fictives, souvent fondées sur des faits — ou des animaux — bien réels. Ainsi le calamar géant — dont les premières vidéos ne datent que de 2012 — a alimenté bien des légendes. Le Muséum expose ici un spécimen naturalisé pêché en 2000 au large de la Nouvelle-Zélande. Autre étrangeté, le cœlacanthe, découvert il y a seulement 80 ans alors qu’il était supposé avoir disparu depuis 70 millions d’années, a concentré les fantasmes de l’animal mythologique remonté depuis des profondeurs abyssales. Dernier poisson montré, le régalec, aux (faux) airs de serpent de mer, est le poisson osseux le plus long du monde, pouvant atteindre une dizaine de mètres, et capable de s’amputer lui-même.

Architectonicidade, Architectonica perspectiva (Linné, 1758), 25 mm, Papouasie Nouvelle-Guinée. © Muséum national d’Histoire naturelle / La Planète Revisitée- Laurent Charles

À la sortie de l’exposition, la remontée à la surface doit se faire lentement. On quitte cet univers empreint d’un sentiment bizarre, mêlant la tristesse de savoir ces écosystèmes si menacés et l’émerveillement face à la richesse de ce monde encore méconnu. Et une certitude : on ressort de cette plongée avec un nouveau regard sur l’océan.




Lire aussi : Le monde des abysses, une biodiversité fragile et méconnue

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô : Urocaridella degravei, 30 mm. © Muséum national d’Histoire naturelle - Tin-Yam Chan

DOSSIER    Eau, mers et océans

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