On a tenté de faire les soldes... mais notre conscience sociale et environnementale nous a rattrapé

28 janvier 2017 / Marie Astier (Reporterre)



Les enseignes vivent à l’heure des soldes et de la consommation frénétique. En négligeant les impacts sociaux et environnementaux de l’industrie mondiale de l’habillement, dont la production a doublé depuis l’an 2000.

Vous arrive-t-il de regarder les étiquettes des vêtements ? Pas celle qui pend, devant, annonçant en grosses lettres le prix soldé. Pas celle, bien visible dans le cou du tee-shirt ou à l’arrière du pantalon, qui vous vante la marque. Non. Plutôt celle cousue à l’intérieur de la doublure, où vous vous perdez dans les indications en quinze langues.

Si à la rédaction de Reporterre, on n’a pas l’habitude de prolonger sa pause de midi pour faire du shopping, cette année on a essayé de faire les soldes d’hiver, qui se tiennent jusqu’au 21 février. Direction le centre commercial des Halles, un soir de semaine, au milieu de la foule bousculée. Sous les néons, le rouge vif des affiches « SOLDES » nous montre le chemin vers les deux géants de l’habillement : Zara, marque phare du premier groupe mondial du secteur, l’espagnol Inditex, suivi du numéro deux mondial, le Suédois H&M.

Chez ce dernier, jean, tee-shirt et pull dans le panier, direction les cabines. On inspecte les étiquettes. Jean à 7 euros, fabriqué au Pakistan, mélangeant 80 % de coton, 18 % de polyester et 2 % d’élasthanne. Pull beige à 12 euros, fabriqué en Chine, 52 % acrylique, 32 % polyamide, 16 % mohair. Tee-shirt gris à 5 euros de la gamme Conscious, en coton bio mélangé à 5 % d’élasthanne, fabriqué au Bangladesh. On se renseigne auprès de la vendeuse : y a-t-il des pulls 100 % laine ? « Pas ici, répond-elle. Vous en trouverez dans les gammes premium, dans les boutiques des Grands-Boulevards ou des Champs-Élysées. »

Étape suivante, Zara. Remarquons au passage que le fondateur du groupe, Amancio Ortega, est le deuxième homme le plus riche de la planète. En cette fin de journée, les vendeuses s’affairent à ranger les portants. De nouveau, trouver des matières naturelles s’avère compliqué. Le pull de la collection « knit » (tricot) est en... viscose, polyester et nylon, fabriqué en Chine. La très grande majorité des tee-shirts sont en matières synthétiques. Sauf un, en lin, fabriqué au Portugal et soldé à 8 euros. Pour le reste, on nous renvoie une fois de plus aux Champs-Élysées.

« Les étiquettes ne nous disent rien des conditions de travail des ouvriers qui fabriquent le vêtement » 

Nous décidons plutôt d’aller rencontrer Nayla Ajaltouni, coordinatrice du Collectif éthique sur l’étiquette. Elle nous explique que l’étiquette est en général la seule source d’information du consommateur. « Sur les étiquettes, en Europe seules la composition, pour protéger le consommateur, et les conditions d’entretien, pour protéger le fabricant, sont obligatoires. Il n’est pas obligatoire d’indiquer le pays de fabrication. » Dans les faits, seule une petite proportion des vêtements ne comportent pas l’indication « made in » ou « fabriqué en ». « Mais même quand c’est indiqué, cela ne prend pas en compte le fait qu’un vêtement peut passer par plusieurs étapes et plusieurs pays au cours de sa fabrication. Bien souvent, ce n’est que le pays de l’étape principale ou de la dernière étape de fabrication qui est indiqué. » Ainsi, le tee-shirt fabriqué au Portugal de chez Zara peut très bien n’y avoir été qu’assemblé, le reste du processus ayant été effectué dans un pays lointain… Les étiquettes ne nous donnent donc qu’une information très parcellaire.

« Notamment, elles ne nous disent rien des conditions de travail des ouvriers qui fabriquent le vêtement », regrette Nayla Ajaltouni. Le drame du Rana Plaza, en avril 2013 au Bangladesh, les a tragiquement rappelées aux consommateurs occidentaux. L’effondrement de cet immeuble abritant des ateliers de confection avait fait plus de 1100 morts, « et plus de 2.000 blessés la plupart désormais lourdement handicapés », ajoute Nayla Ajaltouni. Les marques Mango, Benetton ou Primark y avaient des fournisseurs. Des étiquettes de vêtements Carrefour, Auchan et Camaïeu ont été retrouvées dans les décombres. « Le Bangladesh est le pays où la main-d’œuvre est la moins chère au monde. Le syndicalisme y est réprimé. Et un tiers des députés sont aussi patrons d’usine, ils ne risquent donc pas de voter une augmentation du salaire minimum. »

Mais il ne s’agit pas du seul pays concerné. Éthique sur l’Étiquette et les associations avec lesquelles le collectif collabore a recueilli des témoignages, principalement d’ouvrières, en Inde, en Thaïlande, au Sri Lanka, au Cambodge, en Chine, en Indonésie, en Malaisie, et même plus proche de nous, en Turquie et en Europe de l’Est.

Ces enquêtes ont constaté que bien souvent, les droits minimum définis par l’Organisation international du travail ne sont pas respectés. Éthique sur l’Étiquette résume : « Marques et distributeurs se livrent une concurrence agressive sur les prix, qui se traduit par une pression énorme sur leurs fournisseurs et sous-traitants (...). Dans les ateliers de production, les conditions d’hygiène et de sécurité sont déplorables et les accidents fréquents. Les ouvriers, en grande majorité des jeunes femmes, travaillent plus de 12 heures par jour, six jours sur sept, sans compter les heures supplémentaires non rémunérées. Quand ils existent, les contrats de travail respectent rarement la loi. Les travailleurs ne bénéficient bien souvent d’aucune protection sociale et touchent parfois des salaires inférieurs au minimum légal dans le pays. »

Pour autant, ce n’est pas tant sur les pays de production, que sur les marques incriminées que les associations invitent à faire pression. Éthique sur l’Étiquette demande notamment beaucoup plus de transparence vis-à-vis du consommateur, avec plus d’informations obligatoires sur l’étiquette. En France, le collectif défend la proposition de loi sur le devoir de vigilance des multinationales, qui devrait repasser devant le Sénat pour une troisième lecture vers la mi-février. Elle introduirait un début de responsabilité des entreprises donneuses d’ordre envers leurs sous-traitants.

Les deux tiers des échantillons contenaient des éthoxylates de nonylphénol, un perturbateur endocrinien

Le phénomène n’est pas nouveau, pensez-vous peut-être, et il commence à être connu. Mais d’autres informations manquent sur l’étiquette, comme l’impact environnemental des vêtements. En 2011, Greenpeace a lancé sa campagne Detox, dénonçant « les substances toxiques qu’utilisent les grandes marques » et « la pollution des cours d’eau causée par le rejet de produits toxiques dans les pays de fabrication de vêtements ». En 2012, un rapport de l’ONG analysant les vêtements de 20 grandes marques (Giorgio Armani, Benetton, C&A, Calvin Klein, Diesel, Esprit, Gap, H&M, Mango, Zara, Levi’s, etc.), notait, entre autres, que les deux tiers des échantillons contenaient des éthoxylates de nonylphénol, un perturbateur endocrinien. Cette substance est ainsi relarguée dans l’eau au niveau des usines élaborant les préparations chimiques pour les textiles, puis dans les ateliers de confection, via les machines à laver des clients, et encore dans les décharges lors de la fin de vie des vêtements, s’accumulant dans la chaîne alimentaire. Autres indésirables dus aux fibres synthétiques : les microplastiques, « relâchés eux aussi dans l’eau et donc la dans la chaîne alimentaire à chaque lavage en machine », ajoute Yannick Vicaire, de Greenpeace.

Soucieuses de leur image, beaucoup de marques ont répondu à l’appel de l’ONG, s’engageant à éliminer certaines substances toxiques de leur chaîne d’approvisionnement. Parmi elles, dans le bilan fait en 2013, Greenpeace félicitait notamment Benetton, C&A, Esprit, H&M, Mango, Zara. Concernant les conditions sociales de travail, certaines mettent également en place des mesures. Zara a ainsi établi un code de bonne conduite pour ses fournisseurs, proscrivant le travail des enfants et le travail forcé. H&M a créé la gamme Conscious, utilisant notamment du coton bio, mais sans critères sociaux, même si elle affirme ne travailler qu’avec des partenaires « qui partagent notre volonté de respecter les personnes et l’environnement ».

Y a-t-il des matières particulièrement polluantes lors de leur fabrication ? « Difficile à dire, explique le chargé de mission, car on connaît mal les processus de fabrication des fibres artificielles, et en plus les process pour les matières naturelles, comme la laine ou, encore plus, le cuir, sont polluants. » Le coton est aussi une matière naturelle qui pose question. Un rapport de la FAO de 2015 reconnaissait les risques de sa culture liés à la grande consommation d’eau, la salinisation des terres, l’importante consommation de pesticides.

Manon, fan de mode, mais désespérée par son impact social et environnemental, a décidé de créer Happy New Green un blog de mode écoresponsable où elle conseille ses lecteurs. Elle tente notamment de proscrire certaines matières lors de ses achats : polyester, polyamide, élasthanne, acrylique… « J’ajouterais le cachemire, note-t-elle. Car le fait qu’il soit à la mode a entraîné une forte augmentation de la production, de plus en plus de pâturages et une désertification de la région d’où il provient. »

Mais, surtout, ce sont les mélanges de fibres que les défenseurs de l’environnement redoutent : le vêtement est alors quasi impossible à recycler. « Par exemple, au-delà de 2 % d’élasthanne on ne sait pas recycler », indique-t-on chez Greenpeace. Sachant cela, les bacs de collecte des vieux vêtements de plus en plus fréquents en magasin, ainsi que les réductions offertes lorsque l’on rapporte un vêtement, paraissent dérisoires.

Le phénomène « mode jetable »

Enfin, « cela ne suffira pas de se débarrasser des substances les plus dangereuses émises par cette industrie si on n’enraye pas la surproduction de vêtements, observe Yannick Vicaire. D’après les chiffres de l’industrie, la production de vêtements a doublé entre 2000 et 2014. La courbe est exponentielle, on garde les vêtements moitié moins longtemps qu’il y a 15 ans. »

C’est le phénomène appelé « fast fashion » ou « mode jetable ». Zara en a été le précurseur, raccourcissant le temps nécessaire entre le design et la mise en magasin d’une nouvelle collection, et multipliant ainsi les nouveautés, afin de sans cesse attirer le consommateur en magasin. H&M a ajouté à cela une politique de gros volumes permettant de proposer des prix bas. Les soldes sont le paroxysme de cette logique de consommation : « De nombreuses enseignes de la mode “mainstream” réalisent spécialement pour la période des vêtements de moins bonne qualité et donc moins chers à produire », indique Éthique sur l’Étiquette. Désormais, près de la moitié des vêtements sont achetés au rabais.

Côté fibres, « la croissance de l’utilisation du polyester accompagne ce mouvement, ajoute Yannick Vicaire. Son utilisation a augmenté de 157 % entre 2000 et 2016. Son bilan CO2 est trois fois plus lourd que celui du coton. Leur modèle économique même est néfaste pour l’environnement. L’industrie textile est l’une des plus polluantes à l’échelle mondiale. » La « fast fashion » est donc la nouvelle cible de Greenpeace, avec sa campagne Time out for fast fashion (C’est la fin pour la mode jetable).

Troquer les habits

Sortie des Halles sans aucun nouveau vêtement dans la besace, il ne reste plus qu’à chercher les alternatives. Notre blogueuse, Manon Quinti, scrute les marques de la « mode durable », tendance en développement. « Mais il n’y a quasiment aucune marque parfaite, reconnaît-elle. C’est à chacun de faire son choix, par exemple entre du coton bio et les conditions de travail. » Elle essaye de se reposer sur des labels comme Gots (Global Organic Textile Standard), commerce équitable, Ecotex ou Origine France garantie. « Et puis il faut se désintoxiquer, accepter de réduire sa consommation et ne pas se dire, quand on voit le prix d’un vêtement éthique, que c’est hypercher. J’adore la mode, faire les magasins, mais à un moment on réalise qu’on a trop de choses et que ça ne nous rend pas heureux. On s’est bien fait avoir ! »

Autres alternatives : les vêtements d’occasion, la location de vêtements ou encore le troc de vêtements et les vide-dressing. Une occasion d’allier un événement convivial à un tri dans les placards trop pleins.




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Source : Marie Astier pour Reporterre

Photos : © Marie Astier/Reporterre

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