123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

ReportageLuttes

« On fait le travail de la préfecture » : des habitants expulsent des machines de l’A69

Vendredi 6 mars 2026, sur une parcelle illégalement utilisée pour les travaux de l'A69.

Le 6 mars, des riverains du chantier de l’A69 ont contraint le concessionnaire de l’A69 à retirer ses machines d’une parcelle en travaux. Ils dénoncent les passe-droits d’Atosca et les nouvelles subventions de l’État.

Teulat (Tarn), reportage

Ce n’est pas une scène que l’on a l’habitude de voir dans le feuilleton de l’A69. À environ 11 h 30, vendredi 6 mars, une pelleteuse et plusieurs camions-bennes ont été escortés hors du chantier de l’A69 par une quinzaine d’habitants de Teulat, dans le Tarn, et des alentours.

Arrivés deux heures plus tôt sur les lieux, les riverains ont rapidement bloqué les machines, notamment en escaladant le bras mécanique de la pelleteuse, et contraint les ouvriers à suspendre leurs activités.

« Cela fait dix jours que l’on constate des travaux illégaux dans cette zone »

« Cela fait dix jours que l’on constate des travaux illégaux dans cette zone. Atosca n’a pas le droit d’effectuer des opérations ici, puisque cette parcelle est hors de l’emprise initialement prévue dans l’autorisation environnementale », dénonce Gilles Garric, membre du collectif d’opposants La Voie est libre et habitant de Teulat.

« On a pris des photos et des vidéos, alerté les services de l’État, mais rien ne se passe. Atosca jouit d’une impunité totale. On n’a pas d’autre choix que de s’opposer physiquement à ces illégalités. On fait le travail de la préfecture, puisqu’elle ne le fait pas », raconte-t-il.

Les riverains ont contraint les ouvriers à cesser les travaux. © Antoine Berlioz / Reporterre

Vers 9 h 30, un escadron de gendarmes arrive sur place et s’enquiert des revendications des opposants. Derrière son téléphone, avec lequel il filme l’opération en direct pour sa communauté Instagram, Thomas Brail, fondateur du Groupe national de surveillance des arbres, échange avec les forces de gendarmerie.

« On ne partira pas de cette parcelle tant que nous n’aurons pas un document certifiant qu’Atosca a le droit de travailler ici. On sait que ce document n’existe pas, donc on exige qu’ils retirent leurs machines. Ce n’est pas nous qui sommes dans l’illégalité, c’est eux », dit-il en pointant du doigt les chefs de chantier et les ouvriers un peu plus loin.

Téléphone en main, Thomas Brail a défendu face aux gendarmes le bon droit des activistes contre le concessionnaire. © Antoine Berlioz / Reporterre

Durant près de deux heures, la situation stagne. Aucun document autorisant les travaux sur cette zone n’est présenté. L’officier de gendarmerie passe de nombreux appels téléphoniques à sa hiérarchie, visiblement embarrassé par la situation. Pendant ce temps, un petit-déjeuner est improvisé par les opposants, malgré la pluie et le froid matinal.

En novembre 2025, la cellule investigation de Radio France confirmait que le chantier de l’autoroute A69 débordait sur près de 40 hectares. Quelques semaines plus tard, le 12 janvier, le juge des libertés et de la détention avait ordonné au concessionnaire de libérer 46 sites qu’il occupait illégalement.

En plus de la pelleteuse, plusieurs semi-remorques ont été arrêtés par le blocage des travaux. © Antoine Berlioz / Reporterre

La parcelle de Teulat, ciblée par l’action du jour, ne figure pas parmi les terres recensées par le juge, mais fait tout de même partie, selon des documents transmis à la préfecture par le concessionnaire lui-même, des terres hors-emprises utilisées pour les travaux de l’A69.

De son côté, Atosca affirme être dans son droit en exploitant cette parcelle, et assure que les travaux ne concernent qu’une « simple évacuation de terre autorisée conformément à un arrêté préfectoral », selon des propos recueillis par La Dépêche.

Une affirmation démentie par un chef de chantier interrogé par Reporterre ce vendredi matin lors de l’action, qui a maintenu que ces tas de terre sont utilisés pour réaliser des couches de forme sur le tracé de l’autoroute.

Une nouvelle subvention de 79 millions d’euros

Malgré ces irrégularités, l’État continue de soutenir l’A69. Le 3 mars, le ministère des Transports a annoncé avoir versé une nouvelle subvention de 79 millions d’euros au concessionnaire Atosca. La goutte de trop pour les opposants.

« C’est l’argent des contribuables qui continue de financer ce concessionnaire voyou, qui pollue nos cours d’eau, utilise illégalement des terres hors emprise et saccage notre territoire. Atosca se sent tout-puissant et, avec l’argent de l’État, ils pourront même payer d’éventuelles astreintes financières », dit Marie, habitante de Cambon-les-Lavaur, en sortant un thermos rempli de café.

Vers 11 h 30, le couperet tombe. L’officier de gendarmerie demande aux chefs de chantier, aux conducteurs de camions et au pelliste d’évacuer leurs machines. C’est une petite victoire pour les riverains qui occupent toujours le chantier. « Ce sont des ordres qui viennent d’en haut, je ne peux rien vous dire là-dessus », dit le gradé à Reporterre.

Les travaux se poursuivent toujours sur le tracé de l’autoroute. © Antoine Berlioz / Reporterre

Quelques minutes plus tard, tous les engins ont quitté les lieux. Ne restent qu’un énorme tas de remblais et une terre compactée et sans vie. Cette ancienne terre agricole est libérée de ces machines, « mais pour combien de temps ? » s’interroge le militant Thomas Brail quelques secondes après avoir coupé son direct Instagram. « Ce qui est sûr, c’est qu’on sera attentifs et qu’on reviendra occuper la parcelle si les machines reviennent », assure-t-il.

Le 24 février dernier, le Conseil d’État a accepté d’examiner le pourvoi en cassation de plusieurs associations visant à annuler l’autorisation environnementale de l’autoroute. Une prise en compte rapide du recours « qui laisse présager un traitement rapide du dossier et une volonté du Conseil d’État de statuer rapidement sur l’illégalité de l’A69 », estime Gilles Garric, opposant au projet.

legende