« On ne cherche pas à faire du bénéfice » : ces maires font des stations essence un service public
La commune de Coupiac été pionnière en France, avec sa station municipale datant de 1990. - Google maps / Capture d'écran
La commune de Coupiac été pionnière en France, avec sa station municipale datant de 1990. - Google maps / Capture d'écran
Durée de lecture : 6 minutes
Alors que la France compte de moins en moins de stations-service, des communes rurales choisissent de les municipaliser. Le but : offrir un service de proximité abordable, et dynamiser l’économie locale.
Ici, tout est à au moins 12 km : l’alimentation, la poste, le collège, le médecin, la gare… et la station-service. Laurence vit dans une petite commune de Centre-Bretagne. Dans cette zone rurale, ça fait au moins une quinzaine d’années que les petites stations essence ont fermé. « Il y en avait dans plusieurs villages aux alentours, se souvient-elle, mais elles n’étaient pas viables. »
Des stations-service qui disparaissent, un peu partout en France, c’est la réalité que dépeint l’Observatoire des métiers des services de l’automobile dans un rapport publié en mars et commandé par l’organisation patronale Mobilians. Selon l’étude, 41 % des exploitants de stations essence indépendantes envisagent d’arrêter la distribution de carburant d’ici 2035. Soit près de 1 500, dont une large majorité se trouve en zones rurales et périurbaines.
Cette disparition progressive n’est pas nouvelle. Mais la situation inquiète Mobilians, qui craint que ces fermetures entraînent « un allongement des distances d’accès au carburant ». « Chez moi, la disparition de la station n’a pas eu d’impact sur la possibilité de faire le plein, explique Laurence, qui doit de toute façon se déplacer en voiture et en profite pour prendre de l’essence auprès des supermarchés, propriétaires de la majorité des stations restantes, souvent proches des villes. Au final, je ne mets pas plus de temps pour y aller que des citadins qui ont une station dans leur commune ! »
Sauf que les citadins sont beaucoup moins dépendants du carburant que les habitants de ces territoires ruraux parfois isolés, où les alternatives à la voiture restent quasi inexistantes.
« La station indépendante était beaucoup trop chère »
Aude aussi va faire son plein dans « l’Intermarché du coin ». Elle habite une petite commune de Lozère, où il n’y a qu’une seule pompe à carburant. Depuis un mois, celle-ci est en rénovation, obligeant les habitants à parcourir plus de 10 km pour chercher de l’essence. « Il y a pire, mais c’est vrai qu’il faut anticiper un peu plus », dit-elle.
Jusqu’en 2025, la ville comptait une autre station, indépendante, mais elle a fini par fermer. « De toute façon, elle était beaucoup trop chère », raconte Aude, qui comme beaucoup d’autres, préférait se déplacer un peu plus loin pour payer un peu moins cher. La concurrence « exacerbée » de la grande distribution est d’ailleurs l’une des raisons majeures de la disparition des distributeurs indépendants, parmi d’autres facteurs comme des départs en retraite sans repreneur ou une rentabilité limitée avec de faibles marges, rappelle Mobilians.
De l’essence à proximité qui coûte cher ou de l’essence plus abordable mais plus lointaine, tel semble être bien souvent le dilemme imposé aux habitants des zones rurales, pour ceux qui disposent encore d’une petite station de proximité. Même si pour beaucoup, le choix n’est pas difficile à faire : surveiller son porte-monnaie est souvent la priorité pour ces automobilistes habitués aux longues distances.
Faire vivre l’économie locale
Et si on considérait la station essence comme un service public ? Des élus ont exploré cette piste pour éviter la double peine infligée à leurs administrés, qui ne peuvent pas se passer de la voiture. Partout en France, plusieurs communes rurales ont décidé de prendre elles-mêmes en charge une ancienne pompe à essence laissée à l’abandon, voire d’en créer une. L’objectif : rendre service aux habitants et dynamiser l’économie locale. « Car nous, contrairement au privé, on ne cherche pas à faire du bénéfice », assure Sébastien Thirouard, maire du Val-au-Perche, une commune nouvelle issue de la fusion de plusieurs villages en Normandie.
Quand la surface commerciale disposant des pompes a fermé en 2016, la ville, qui compte plus de 3 300 habitants et 2 000 emplois, s’est retrouvée sans station. Pour éviter les détours d’une dizaine de kilomètres, les élus ont décidé de financer eux-mêmes une station-service qui a vu le jour en 2019. Trois ans plus tard, un Carrefour Express s’est finalement installé sur le territoire… avec ses pompes à essence. La station municipale, seule à disposer de pompes pour les camions, est cependant restée essentielle pour les chauffeurs des nombreux poids lourds qui transitent chaque jour — ils constituent aujourd’hui près de 70 % des clients selon le maire.
« Le jour où on perd un service, on perd tous les autres »
Comme c’est le cas dans les autres stations-service, les marges y sont très faibles — de quoi assurer les frais de fonctionnement et rembourser l’éventuel prêt. Résultat, le prix de l’essence est en moyenne équivalent à celui des stations de la grande distribution. Même si actuellement, en pleine crise énergétique liée à la guerre au Moyen-Orient, les prix sont exceptionnellement plus élevés : ces stations communales ne peuvent pas vendre à perte contrairement à la grande distribution.
« C’est un service essentiel de mon village », décrit fièrement Élian Saysset, maire de Coupiac, dans l’Aveyron. La commune a été pionnière en France, avec sa station municipale datant de 1990. Sans cette dernière, les quelque 350 habitants du village et ceux des alentours devraient parcourir plus de 20 km pour chercher de l’essence. La station permet également de faire vivre les petits commerces locaux. « Le jour où on perd un service, on perd tous les autres », estime le maire, par ailleurs président de l’association des commerçants.
Car si les habitants faisaient le plein dans une station tenue par un supermarché d’une autre commune, il y a de grandes chances qu’ils en profitent pour y faire leurs courses, mettant à mal l’économie de leur village. David Quillévéré, responsable des finances à Le Mené, est du même avis. La commune des Côtes-d’Armor dispose non pas d’une, mais de deux stations gérées par la municipalité : « Les élus ont raison d’y aller, ça rend un vrai service et l’investissement n’est pas colossal. »
Un maintien du modèle « tout voiture »
Mais, comme le rappelle la chercheuse spécialisée dans la mobilité en milieu rural Marie Huyghe, « l’enjeu fort autour de la disparition des stations-service est un symbole de la dépendance encore très prégnante des territoires ruraux et de leurs habitants à la voiture et au pétrole », en grande partie responsables du changement climatique.
Lire aussi : Rouler en Zoé quand on habite à la campagne ? Notre journaliste fait le bilan
Certaines disposent bien de recharges pour voitures électriques, mais l’utilisation de ce type de véhicule n’est pas envisageable pour tout le monde. « Ici, peu de personnes pensent à passer à la voiture électrique, explique Aude. Car nous avons besoin de plus d’autonomie que ce que les voitures d’occasion peuvent proposer, et peu de personnes peuvent payer une voiture neuve, même avec les aides. »
Alors, en attendant la mise en place de pistes cyclables sécurisées ou de transports en commun efficaces, les stations municipales se développent, témoignant de leur utilité sociale en milieu rural. Même si face à l’urgence écologique, elles ne constituent pas une solution viable sur le long terme.