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Objectif 30 000 €

« On peut réduire fortement la quantité de pesticides. J’ai réussi ! »

2 février 2015 / Emilie Massemin (Reporterre)



Le réseau Déphy, un des piliers du plan Écophyto de 2008, rassemble plus de 1.900 exploitations agricoles volontaires pour réduire leur utilisation de produits phytosanitaires. Antoine Lambert, agriculteur dans l’Eure, raconte à Reporterre les satisfactions et les difficultés liées à cette démarche.

- Fours-en-Vexin (Eure), reportage

De chaque côté de la route, les vastes parcelles, mi-vertes, mi-brunes, s’étendent à perte de vue sous le ciel gris et pluvieux de janvier. « A gauche, vous avez dix hectares de blé, plantés à la fin du mois d’octobre dernier, désigne Antoine Lambert. A gauche, il y a cinq hectares de colza, semés un peu plus tôt, les 20 et 25 août. » L’agriculteur, âgé de 45 ans, a rejoint son père en 1994 sur cette exploitation de 140 hectares, située sur la commune de Fours-en-Vexin dans l’Eure. Il y travaille seul depuis 2001, et continue à y cultiver du blé, de l’orge de printemps, du colza, des pois et des betteraves sucrières en grandes cultures, pour l’export. Le paysage n’a plus de secrets pour lui : « C’est le Vexin bossu ! Mes terres sont très hétérogènes, argileuses à certains endroits, traversées de sources sur les coteaux et assez sableuses ailleurs. »

Dans ce contexte peu favorable, il semblait difficile de diminuer l’utilisation de produits phytosanitaires. Pourtant, Antoine Lambert est parvenu à la réduire de moitié en mettant en œuvre des principes de l’agriculture intégré,e comme la rotation des cultures et le mélange des variétés.

Un petit tour au hangar où s’entassent 300 tonnes de grains de blé, et Antoine Lambert nous entraîne au chaud chez lui pour nous raconter son histoire. Très vite, il a compris que sur des terres aussi difficiles, une politique du « produire plus » n’est pas tenable. « Le seul moyen d’optimiser mes marges était de réduire mes coûts, en diminuant mon utilisation de produits phytosanitaires. Je me suis engagé dans cette démarche pour des raisons purement économiques ! Il faut dire qu’à l’époque, on ne voyait pas l’environnement comme aujourd’hui. »

Etudier ensemble les alternatives

Le véritable déclic a lieu en 2005, quand l’agriculteur se retrouve confronté à des problèmes de résistances en tous genres. « Je n’arrivais plus à me débarrasser du vulpin, une mauvaise herbe qui envahissait mes parcelles de blé. Je dépensais jusqu’à 100 € de désherbant par hectare, sans arriver à en venir à bout, se souvient-il. Je ne pouvais plus continuer comme ça. » Il rejoint un groupe de travail sur les méthodes alternatives aux pesticides, animé par l’ingénieur agronome Bertrand Omon de la chambre d’agriculture de l’Eure. La vingtaine d’agriculteurs qui y participent échangent sur leurs difficultés, écoutent les conseils en agronomie de chercheurs et d’ingénieurs agronomes.

Le groupe étudie des principes d’agronomie comme alternatives aux produits phytosanitaires. Ce qui a conduit par exemple Antoine Lambert a repousser la date de semis du blé pour limiter le désherbage. « Les graines de ’mauvaise herbe’, qu’on appelle une adventice, sont présentes dans la terre. Quand on travaille le sol, on les met en condition de germer, indique-t-il. Or, chaque plante a sa période optimale de levée ; pour le vulpin, c’est à la fin de l’été. L’idée, c’est donc de travailler le sol et de semer le blé le plus tard possible, à l’automne, pour être en décalage avec la période optimale de levée du vulpin. » Il observe que cela permet aussi de limiter le recours aux insecticides, puisque les attaques de pucerons sont plus fortes quand on sème dans la chaleur de l’été.

Autre astuce, cultiver moins serré pour limiter les apports d’engrais azotés, ou choisir des variétés résistantes à tel ou tel problème comme la maladie ou la « verse » (quand la tige se couche). Au fur et à mesure de ses expériences, le groupe de travail va jusqu’à imaginer de véritables systèmes de culture basées sur la rotation des cultures sur plusieurs années : d’abord du blé, puis des pois... Avec pour objectif, de limiter au maximum la levée des mauvaises herbes tout en diminuant les doses de pesticides.

Pas de recette miracle

Mais ces techniques n’ont rien de recettes miracles, prévient l’agriculteur. Quand on sème le blé trop tard, les jours sont plus courts, pluvieux. « On a moins de jours pour travailler, on prend le risque de semer dans de mauvaises conditions. Et que la plante pousse mal... » Idem pour le choix des variétés : certains blés résistent aux maladies mais sont sensibles à la verse, et inversement. « La meilleure solution est de mélanger les variétés, estime Antoine Lambert. Cela permet de compenser les défauts. Mais certains clients ne veulent acheter que des récoltes pures, d’une seule variété, pour faire leurs propres mélanges. » Quant aux systèmes de cultures, leur efficacité est intimement liée à la nature du sol : ils ne sont pas transposables d’une exploitation à l’autre et sur sa seule exploitation, Antoine Lambert a dû adopter quatre systèmes de culture différents ! Il faut une solide connaissance de ses terres et le plus grand doigté à l’agriculteur pour actionner à bon escient les différents leviers dont il dispose, dès lors qu’il cherche à sortir du « tout chimique ».

Les coquelicots résistent à tout

« Forts de cette expérience, nous avons décidé d’intégrer le réseau Déphy du plan Écophyto, en 2011 », se souvient l’agriculteur. Pour la première fois, les membres du groupe de travail s’engagent pour cinq ans et doivent se fixer des objectifs chiffrés, individuels et collectifs. Ils décident de diminuer de moitié les quantités de pesticides qu’ils appliquent. D’autres obligations leur incombent : communiquer sur leur démarche en organisant des réunions d’information et des portes ouverts, et transmettre leurs résultats technico-économiques. En contrepartie, Bertrand Ormon est embauché à mi-temps, comme animateur du réseau Déphy de l’Eure.

Quatre ans après, Antoine Lambert est un peu sceptique. « Chez nous, ça a fonctionné parce que nous étions un groupe déjà constitué et habitué à travailler ensemble. Nous avons tous atteint nos objectifs, analyse-t-il. Mais quand nous avons visité d’autres exploitations membres du réseau Déphy, nous nous sommes rendus compte que certaines avaient des objectifs de réduction des phytosanitaires très limités. » Pour l’agriculteur, le plan Écophyto promeut « de bonnes idées », mais pèche dans sa mise en œuvre. « Déphy n’a pas eu suffisamment de moyens. Quant aux conseillers recrutés à mi-temps pour accompagner les agriculteurs du réseau, combien sont réellement compétents en matière d’agriculture intégrée ? Il faut aussi prendre en considération la résistance au changement et trouver des moyens de motiver les agriculteurs. »

Pourtant, la réduction des pesticides est un enjeu de taille, estime Antoine Lambert, en particulier en matière de santé publique. « En discutant avec les autres, j’ai réalisé qu’on nous parlait davantage de protection de l’environnement que de notre santé, observe-t-il. Alors que des agriculteurs qui n’arrivent pas à l’âge de la retraite, ce n’est pas rare dans nos campagnes. » C’est pourquoi il adhère en 2011 à l’association nationale Phyto-victimes, dont il devient administrateur.

Le chemin vers une réduction maximale des produits phytosanitaires est encore semé d’embûches. « Depuis deux ans, je suis en difficulté, avoue l’agriculteur. Une partie de ma ferme est envahie de coquelicots, qui résistent à tout. Et je suis confronté à de nouveaux problèmes de résistance au vulpin, quel que soit le système de culture que j’adopte. C’est une course sans fin ! » Mais il est plus déterminé que jamais à continuer à chercher une alternative au « tout chimique », sans pour autant se convertir au bio. « Dans notre idée, nous voulons développer une agriculture durable et accessible au plus grand nombre. »




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Lire aussi : « Mettre moins de pesticides, cela ne marche pas. Il faut changer les systèmes de culture »

Source et photos : Emilie Massemin pour Reporterre

Première mise en ligne le 30 janvier 2015.

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