Opposés aux pesticides, des betteraviers lancent leur propre sucrerie bio
Un ancien agriculteur conventionnel a décidé, il y a une décennie, de lancer une unité de production de sucre complet bio (image d'illustration de betterave sucrière). - © Philippe Huguen / AFP
Un ancien agriculteur conventionnel a décidé, il y a une décennie, de lancer une unité de production de sucre complet bio (image d'illustration de betterave sucrière). - © Philippe Huguen / AFP
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Près de Cambrai, un projet de microsucrerie unique en France vise à produire un sucre de betterave bio complet. Des débouchés potentiels pour les betteraviers qui se passent de pesticides, fort rares dans la région.
Gouzeaucourt (Nord), reportage
Sous le regard lointain d’un portrait encadré d’Elvis Presley accroché sur un mur de sa ferme, Sébastien Lemoine, agriculteur et betteravier bio à Gouzeaucourt (Nord), aime faire des comparaisons audacieuses sur les départements voisins. « L’Aisne a la même forme qu’une betterave ! » plaisante-t-il. Il aime aussi rappeler des vérités, expérience à l’appui. « On n’a pas besoin d’acétamipride [un néonicotinoïde dangereux] pour faire de la betterave », poursuit-il.
Engagé contre l’utilisation des pesticides, l’ancien agriculteur conventionnel a décidé, il y a une décennie, de lancer une unité de production de sucre complet bio. Baptisée Fabrique à sucres, elle produira du sucre de betterave 100 % bio complet. Autour de ce projet, une coopérative compte une quarantaine de personnes engagées : des agriculteurs en bio, mais aussi des futurs acheteurs.
« Les consommateurs ne connaissent pas le sucre de betterave complet. Pourtant, on peut l’utiliser dans les confiseries, les sauces, et beaucoup d’autres produits », précise Coline Philip, chargée d’études chez l’association Bio en Hauts-de-France.
Une première en France
Il n’existe aucun équivalent en France, et les betteraves bio cultivées dans la région doivent être transformées ailleurs, notamment en Allemagne. « Nous avons d’abord cherché des partenaires industriels ou, devrais-je dire, des betteraviers financiers. Mais aucun n’a donné suite à notre appel », déplore Sébastien Lemoine.
Pas découragés, l’homme et son équipe ont perfectionné le procédé de fabrication industrielle — en compagnie notamment d’Éric Ollive et de Catherine Dietsch, de Breizh Cola. Produire du sucre qui ne soit pas du sucre blanc classique est plus compliqué qu’il n’y paraît. Surtout que Sébastien Lemoine s’est ajouté quelques contraintes : la fabrication sera 100 % mécanique, n’utilisera pas de lait de chaux et l’eau des betteraves sera réemployée pour avoir une consommation en eau quasi nulle.
La future sucrerie sera située à Escaudœuvres, près de Cambrai, pour une ouverture espérée en 2027. « Le terrain est réservé, le compromis de vente est acté », ajoute Sébastien Lemoine. La production devrait être modeste dans un premier temps. « En trois mois, on va transformer ce qu’une sucrerie classique transforme en une journée et demie », livre Aimé Duyck, chargé de développement pour la Fabrique à sucres.
Peu de betteraves sans pesticides
Soutenu par les collectivités et des fonds privés, le projet a rassemblé 8 millions d’euros, soit un peu plus de la moitié du total espéré. Les banques classiques étant frileuses, les espoirs se tournent désormais sur les banques et mutuelles dites « éthiques », à l’instar de La Nef, ayant mis à elle seule 1 million d’euros au pot de la sucrerie bio.
Si, comme le rappelle Sébastien Lemoine, « ça reste du sucre », le sucre complet de betterave gardera ses vitamines et ses qualités nutritionnelles — il a notamment un indice glycémique plus faible, il est donc meilleur pour la santé que le sucre classique.
Surtout, dans une région betteravière comme les Hauts-de-France où rien n’incite à produire de la betterave bio faute de débouchés, la présence d’une unité de fabrication dédiée pourrait créer une dynamique incitative en vue d’éventuelles conversions. Elle implique en effet des rémunérations bien plus attractives pour les agriculteurs membres de la coopérative que la betterave conventionnelle.
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Une potentielle bonne nouvelle pour la région, où la production est importante — 1 betterave française sur 2 vient des Hauts-de-France — et quasi exclusivement conventionnelle.
Quand le sucre cristallise un serment
Une bonne nouvelle, aussi, pour celles et ceux qui luttent pour un monde sans pesticides. L’initiative de Sébastien Lemoine est arrivée aux oreilles de l’association Mutuelles pour la santé planétaire (MSP), qui a profité de son « Odyssée pour notre santé » pour aller lui rendre visite. Ce tour d’Europe à vélo vise à alerter contre les dangers des pesticides.
Le 6 octobre, le betteravier bio a donc accueilli certains mutualistes — comme Mutuale — intéressés par son projet de microsucrerie bio. De nombreux autres acteurs de la santé se sont joints à la visite, qui a réuni environ 70 personnes, et l’idée de mener une action commune contre les pesticides a germé.
Ainsi, Sébastien Lemoine et d’autres — agriculteurs bio, médecins, mais aussi Ligue pour la protection des oiseaux — ont signé ce jour-là le symbolique « serment de Cambrai ».
Devant le silence des institutions, les signataires réclament une prise en compte du scandale sanitaire induit par les pesticides, qui sont responsables de nombreux cancers, ainsi que des mesures concrètes comme la réduction de 50 % de l’usage des pesticides dans l’Union européenne d’ici à 2030.
Car comme le dit Martin Rieussec-Fournier, président de l’association Mutuelles pour la santé planétaire, « pour gagner contre les pesticides, il faut qu’on s’unisse, montrer que le changement d’échelle est nécessaire ».