Des militants écolos risquent la prison pour avoir dénoncé les PFAS d’Arkema
Des militants soutiennent les 8 activistes inculpés dans le cadre de l'action contre Arkema. - © Jean-Philippe Ksiazek / AFP
Des militants soutiennent les 8 activistes inculpés dans le cadre de l'action contre Arkema. - © Jean-Philippe Ksiazek / AFP
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Huit militants écologistes comparaissaient au tribunal correctionnel de Lyon. Certains se sont introduits sur le site d’Arkema pour dénoncer ses rejets de polluants éternels. Des peines de prison avec sursis ont été requises.
Lyon, reportage
Le doute plane au tribunal correctionnel de Lyon. De qui est-ce le procès qui s’est tenu jusqu’à tard dans la soirée ce mardi 18 juin ? D’Arkema, l’industriel qui déverse depuis 1958 des polluants éternels dans l’eau du Rhône ? Ou des militants écologistes qui se sont introduits dans son usine de Pierre-Bénite pour dénoncer l’intense contamination des eaux, des sols et de l’air de cette commune au sud de Lyon ?
« J’ai cru qu’on allait passer de l’autre côté de la barre, a fait semblant de s’étonner Me Graulle, l’avocate du groupe chimique. Ce n’est pas le procès d’Arkema aujourd’hui, c’est celui de huit prévenus membres d’Extinction Rebellion. » Dans la chaleur moite de la salle d’audience, la présidente Brigitte Vernay a rembobiné le fil du dossier. Près de 300 activistes se sont introduits sur le site d’Arkema le 2 mars 2024. La magistrate a listé les dégâts laissés dans leur sillage. Grillages fendus au coupe-boulon, portes forcées au pied de biche, fenêtres cassées au marteau, murs tagués « Arkema Assassin », « Arkema nous empoisonne », « Arkementeur ».
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Huit militants d’Extinction Rebellion, âgés de 23 à 43 ans, ont été interpellés ce jour-là. Le parquet leur reproche des dégradations en réunion, un groupement en vue de commettre des violences ou destructions et pour l’un d’entre eux des violences à l’égard d’une personne dépositaire de l’ordre public. Ils et elles risquent de trois à six mois de prison avec sursis et 500 euros d’amende.
Une vidéo de violences policières détruite ?
Trois d’entre eux ont été arrêtés sur le parking d’un Courtepaille à proximité d’Arkema, quelques minutes avant le début de l’action. Une voiture de police banalisée les a surpris alors qu’une vingtaine de militants sortaient leur cordes, échelles et coupe-boulons. Ses trois policiers habillés en civil ont tenté de les interpeller, mais l’arrestation a dérapé et ses versions divergent.
Selon les fonctionnaires de police, Fabrice [*] aurait tenté d’étrangler l’un d’eux. Ce doctorant en biologie marine niçois assure, lui, avoir ceinturé le torse du policier après l’avoir vu faire une balayette à un militant. « Rien n’indiquait que ces personnes étaient des forces de l’ordre, ç’aurait pu être des vigiles », s’est-il défendu. Clara [*], une activiste de la région lyonnaise, voit Fabrice être jeté au sol par un second policier. « J’entends quelqu’un dire “défonce-le !”, il se fait taper, reçoit des coups à la tête, alors j’ai sorti mon téléphone pour filmer la scène », décrit-elle. Quelques secondes plus tard, le troisième policier lui saisit son téléphone et l’écrase dans ses mains.
Clara devait ce jour-là occuper le rôle de contact pour la presse, sans entrer sur le site. « Mon projet n‘était pas de commettre des dégradations, mais de communiquer sur notre action, explique-t-elle. Maman d’une fille de 10 ans, jamais ne me viendrait l’idée de mettre en péril la garde de mon enfant. » Son véhicule a été saisi et son téléphone détruit à la demande du procureur sans avoir pu être exploité, bien qu’elle en ait donné le code pendant ses quarante-huit heures de garde à vue. « C’est de l’acharnement au vu de ce qui m’est reproché », soupire-t-elle à l’audience.
Réquisitoire contre Arkema
Les cinq autres prévenus ont été interpellés après avoir déployé une banderole sur le toit d’un silo du site industriel classé Seveso seuil haut. Au risque de « toucher aux vannes » et de provoquer « une explosion qui expose Lyon », accuse le procureur Éric Jallet. « Ce n’est pas le mode d’action d’Extinction Rebellion d’ouvrir les vannes, précise Simon [*], ingénieur de métier, qui s’étonne : « J’aimerais qu’un expert vienne me dire comment ce site peut être légalement aussi sensible. » Les usines de ce type doivent normalement multiplier les niveaux de protection pour éviter qu’une seule erreur mène à une explosion.
Prévenu par prévenu, la présidente a cherché à tisser un lien entre leurs actions et les dégradations commises dans l’usine. Ses questions ont tourné au dialogue de sourds. « Pour agir, il faut forcer le passage ? », demande-t-elle à une développeuse web à Chambéry. « Mon but, c’était de grimper, la banderole est un mode d’expression visible sans dégradation », évacue la militante. « Vous savez qu’il y a la montagne non loin ? » relance la magistrate. « C’est moins visible sur la montagne », répond la jeune femme. « L’objectif de déposer une banderole doit bien passer par la dégradation », pointe le procureur, pour qui l’entrée sur le site n’a pu se faire qu’à travers une ouverture dans le grillage.
L’entreprise connaissait les risques
Les six heures d’audience ont progressivement tourné au réquisitoire contre Arkema. Résidents à Pierre-Bénite depuis plus de vingt ans, la chimiste Stéphanie Escoffier et le retraité Jean-Paul Massonnat ont témoigné de la « situation anxiogène » que provoquent les révélations sur l’usine. « Mon lait maternel a été contaminé », témoigne Stéphanie Escofier. « France 3 nous a demandé de faire une prise de sang, mes résultats étaient catastrophiques. J’ai 114 fois la dose autorisée sur un PFAS », révèle le retraité.
« Où se trouve l’intérêt général ? Et où se trouve la violence ? »
Toxicologue pour Générations futures, Pauline Cervan estime que « l’inaction des autorités très alarmante » a seulement été contrebalancée par « l’action de citoyens, ONG, activistes, journalistes » qui ont permis de prendre conscience des effets des PFAS sur la santé et fait entrer la question des polluants éternels à l’Assemblée nationale. « Ce n’est pas par gaieté de cœur qu’on prend des risques juridiques. C’est parce que je constate que les autres modes d’action ne sont pas aussi efficaces », explique Emma.
« Nous sommes face à un scandale sanitaire majeur », assure Anne Grosperrin, vice-présidente de la Métropole de Lyon venue témoigner à la demande de la défense. La collectivité écologiste qui est responsable de l’assainissement et de la distribution de l’eau potable a elle-même entamée un référé expertise contre Arkema. De récentes révélations de France 3 démontrent que la société connaissait les risques pour les riverains depuis les années 1990. « Face à un groupe industriel qui utilise en connaissance de cause ce type de polluant, où se trouve l’intérêt général ? Et où se trouve la violence ? » questionne l’élue. Justifier l’action permettra-t-il d’excuser les dégradations ? Réponse au délibéré, le 5 juillet.