Pas de Pâques, pas d’agneaux, paysans éleveurs en galère

Durée de lecture : 8 minutes

11 avril 2020 / Lorène Lavocat (Reporterre)



Confinement oblige, la demande en agneaux pascals est en forte baisse. Dilemme pour les paysans : brader leurs bêtes ou les garder sur la ferme et donc perdre de l’argent ? Cette crise pourrait causer bien des dégât, au sein d’une profession déjà affaiblie.

Éleveur de brebis en Côte-d’Or, Denis Perreau vend normalement une bonne cinquantaine d’agneaux au moment de Pâques. Mais cette année, son boucher ne lui en a acheté que dix : « D’habitude, il tue 180 bêtes pendant la semaine pascale, cette fois-ci, il en a abattu moins de 40, rapporte le paysan. Avec le confinement, les gens ne se réunissent pas en famille pour la fête, donc n’achètent pas de gigot. » Depuis quelques semaines, l’agriculteur, également membre du secrétariat national de la Confédération paysanne, compile les messages catastrophés de ses collègues : « Certaines coopératives ont divisé par deux voire trois leurs achats d’agneaux, des abattoirs ont réduit leurs activités, les rayons boucherie dans les grandes surfaces ont fermé », dit-il avec dépit.

Ce printemps s’annonçait pourtant particulièrement faste pour les éleveurs ovins : exceptionnellement, les Pâques juive, chrétienne et orthodoxe, ainsi que le Ramadan musulman, se succédaient entre avril et mai. Les deux mois devaient constituer 80 % des ventes annuelles ; les bergeries étaient donc pleines. « Le Covid-19 tombe au pire moment », observe Cassandre Matras, de l’Institut de l’élevage. Dans le Puy-de-Dôme, Michelle Boudoin, éleveuse et présidente de la Fédération nationale ovine, confirme : « 455.000 agneaux étaient prêts à sortir des fermes, dit-elle. Mais la semaine du 23 mars, on a eu une chute de 75 % des abattages. »

Des agneaux d’autant plus difficiles à vendre que les réfrigérateurs des grandes surfaces étaient déjà bien remplis, majoritairement approvisionnés par des agneaux importés – 57 % de la viande ovine mangée en France provient d’autres pays d’Europe (Royaume-Uni et Irlande en tête) et d’Océanie. « Les grandes enseignes commandent dès décembre des bêtes en Nouvelle-Zélande, explique l’éleveuse. L’agneau est abattu en janvier, conditionné là-bas puis envoyé en bateau. Il arrive mi-mars chez nous, en gigot, et il est vendu 2,5 fois moins cher que l’agneau français. » Premier producteur mondial de mouton, la Nouvelle-Zélande bénéficie, en réparation de l’agression par les services secrets français contre le Rainbow Warrior en 1985, d’exonération de droits de douanes pour exporter chaque année 227.000 tonnes de viande.

« Ceux qui ont des petits troupeaux et sont en circuit-court sont moins touchés. »

« Les paysans se retrouvent face à un dilemme : brader leurs bêtes ou les garder sur leur ferme… et donc perdre de l’argent »

Trop d’offre et pas assez de demande, le résultat n’a pas tardé à tomber : « Les prix de vente se sont effondrés, reflétant l’engorgement du marché », note Mme Matras. 40 % de baisse en moyenne… voire plus. « On a eu des retours d’acheteurs ou d’abattoirs qui ont baissé les prix, parfois jusqu’à les diviser par deux, raconte François Soulard, porte-parole de la Confédération paysanne de Dordogne. Les paysans se retrouvent face à un dilemme terrible : brader leurs bêtes ou les garder sur leur ferme… et donc perdre de l’argent » Car plus un agneau prend du poids, donc du gras, plus il perd de la valeur [1]. « On continue de les soigner, de les nourrir, ce qui nous coûte de l’argent, tout en sachant qu’à la fin, on les vendra pour un prix dérisoire, précise Denis Perreau. Le risque, à la fin c’est qu’on vende à perte. »

Face au désastre annoncé, les éleveurs ont rapidement réagi, en misant notamment sur la vente directe. 700 éleveurs ont mis sur pied un système de livraison à domicile sur l’ensemble du Béarn et du Pays basque. En Côte-d’Or, une épicerie éphémère permet aux consommateurs de récupérer des gigots en caissettes. « Ceux qui ont des petits troupeaux et sont en circuit-court sont moins touchés », constate également François Soulard en Dordogne. Au niveau national aussi, la filière ovine n’a pas lésiné sur les moyens, selon Mme Boudoin : « Côté éleveurs, on a retiré les agnelles des lots à abattre, car on peut plus facilement les garder dans le troupeau pour la reproduction, détaille-t-elle. On a surtout lancé une grande campagne de communication pour mettre l’agneau français en avant, avec des spots publicitaires, des tracts dans les supermarchés. » Les grandes surfaces ont été fortement incitées à mettre le « made in France » en avant, « quitte à offrir des agneaux néo-zélandais aux cuisines des hôpitaux et aux Ehpad, ce sont des dons en nature défiscalisables », dit l’éleveuse. « Les importateurs ont également baissé leurs achats à l’étranger », complète Mme Matras. Même si « certaines enseignes, comme Carrefour et Leclerc, n’ont pas suffisamment joué le jeu », déplore Michelle Boudoin, « cet effort collectif de la filière va sans doute permettre de limiter la casse », estime Cassandre Matras. « L’émulation ‘made in France’ a fonctionné, avec une diminution des importations et de ventes pas si mauvaises que ça », note-t-elle.

Mais le pire pourrait encore être à venir. Car les agneaux, qu’ils soient vivants dans les fermes ou morts dans des congélateurs, vont bien devoir être écoulés. Avec des effets en chaîne, comme l’explique M. Soulard, qui mène un troupeau de 200 brebis laitières : « Pour collecter le lait, je vais devoir vendre les agneaux mi-mai, deux semaines environ après leur naissance dit-il. D’habitude, je les vends à une engraisseuse qui se charge de les nourrir avant l’abattage, mais elle m’a déjà prévenu qu’elle ne pourrait peut-être pas les prendre cette année. Elle n’arrive déjà pas à écouler ceux qu’elle a en ce moment. » M. Soulard réfléchit à engraisser ses bêtes lui-même sur sa ferme, en espérant pouvoir les vendre plus tard, à moindre prix.

« Avec le confinement, les gens ne se réunissent pas en famille pour la fête, donc n’achètent pas d’agneau. »

« Les brebis pâturent dans des zones défavorisées et entretiennent les paysages, ce qui fait qu’on peut ensuite profiter de la montagne »

Mais plutôt que de garder les agneaux — mesure coûteuse pour les éleveurs —, ils espèrent pouvoir abattre et congeler massivement. Ce qui nécessite des entrepôts frigorifiques — dont plusieurs servent actuellement de morgue — ainsi que l’aval de Bruxelles. Pour l’instant, la Commission européenne n’a pas donné suite, pas plus que le ministre de l’Agriculture.

Cette crise pourrait donc causer bien des dégâts, au sein d’une profession déjà très fragile : « Les éleveurs ovins sont les parents pauvres de la [PAC|Politique agricole commune], et nous avons parmi les revenus agricoles les plus faibles », souligne M. Soulard. « Il faut soutenir la filière, insiste Mme Boudoin. 85 % des brebis pâturent dans des zones défavorisées, elles entretiennent les paysages, ce qui fait qu’on peut ensuite profiter de la montagne été comme hiver ».

C’est pourquoi les paysans demandent des mesures structurelles, et en premier lieu : la diminution drastique des importations. « La concurrence déloyale des autres pays comme la Nouvelle-Zélande, il faut que ça cesse, martèle Mme Boudoin. Avant l’essor du libre-échange dans les années 1980, on pouvait produire en France 100 % de la consommation nationale. La mondialisation est destructrice pour les pays et pour la planète. » Même son de cloche à la Confédération paysanne, qui exige depuis longtemps une régulation renforcée des échanges commerciaux : « On peut instaurer des systèmes de quotas, ou un prix minimum d’entrée, illustre M. Perreau. Les solutions existent, mais il faut la volonté politique ! »

Une fois n’est pas coutume, cette revendication fait écho aux interpellations répétées des associations de défense des animaux. Le 19 mars dernier, 38 associations ont adressé un courrier à la Commission et au Conseil de l’Union Européenne, « demandant notamment de limiter le transport des animaux d’élevage à 8 h ». En plus, « nous voulons que l’export vers des pays tiers soit interdit ainsi que le transport des animaux non sevrés, précise Pauline di Nicolantonio, de l’ONG Welfarm, cosignataire. Ce sont des animaux trop fragiles, entassés dans des camions sur des milliers de kilomètres, souvent sans nourriture. » Début avril, Welfarm a relayé une vidéo de l’organisation allemande Animal Welfare Foundation, qui décrit une « situation dramatique que les fêtes de Pâques ainsi que l’épidémie de Covid-19 risquent fort d’aggraver ».

« Du fait du coronavirus, la Commission européenne a assoupli de manière drastique les procédures de contrôles, à quoi vient s’ajouter la surmobilisation des forces de l’ordre pendant cette période qui font passer les contrôles de transport d’animaux en second plan, déplore Mme di Nicolantonio. Dans cette situation, il est absurde que des transports d’animaux continuent à être autorisés. » Au-delà, elle espère que la crise sanitaire « permettra de questionner un modèle agricole industriel, qui crée beaucoup de souffrance animale ».

En attendant le grand soir, elle conseille de « privilégier les agneaux élevés en France, en particulier issus de l’agriculture biologique », seul label « qui rend obligatoire l’accès au pâturage dès l’âge de trois mois [2] et interdit les traitements lumineux et hormonaux permettant de contrôler le cycle de reproduction des brebis », selon l’ONG.





[1Les agneaux français commercialisés à Pâques sont majoritairement élevés en bergerie, avec du lait maternel et du fourrage. Ils sont abattus entre 40 et 80 jours après leur naissance, en moyenne.

[2Outre les agneaux nourris quasi exclusivement au lait maternel, il existe des agneaux élevés au lait puis à l’herbe, aussi appelés broutards. Ceux-là sont abattus maximum huit mois après leur naissance. En France, ils sont plutôt commercialisés l’été et l’automne.


Lire aussi : La solidarité avec les paysans, socle de l’autonomie alimentaire de demain

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. chapô. Agneau. Evelyne L.Morin / Flickr
. Carré d’agneau à la crème d’ail. Mon Oeil/ Flickr
. Agneaux dans un enclos. tangi bertin / Flickr

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