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Agriculture

Pesticides, déchets... L’industrie du tabac détruit l’environnement

Un champ de tabac aux Philippines.

Déforestation, pesticides, engrais de synthèse... Les effets environnementaux de l’industrie du tabac sont dévastateurs. Elle détruit, aussi, la santé de ceux qui le récoltent.

Fumer provoque le cancer, bouche les artères, vieillit la peau, réduit la fertilité. Ces avertissements, illustrés à grands renfort de poumons encrassés et de dents noircies, sont bien connus des acheteurs de cigarettes. On pourrait en ajouter un autre : fumer empoisonne la planète. Déforestation, épuisement des sols, pollution de l’eau, émissions de gaz à effet de serre… L’industrie du tabac, qui tue plus de huit millions de personnes chaque année, est aussi une catastrophe écologique. Au point que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) a décidé de consacrer à ce thème la vingt-cinquième édition de sa journée mondiale sans tabac, le 31 mai.

Chaque année, rappelle l’organisation dans un rapport datant de 2021, six billions (milliers de milliards) de cigarettes sont produites à travers le monde. Leur épopée polluante commence dès le début de leur cycle de vie. La culture du tabac nécessite beaucoup d’espace : selon l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), plus de 3 millions d’hectares de terres arables y étaient dédiées en 2020, principalement dans des pays à revenu faible et intermédiaire. Cela implique bien souvent de couper des troncs. Au Brésil, plus de 74 000 hectares de forêt ont été transformés en champs de tabac entre 1990 et 2007. En Chine, 16 000 hectares sont décimés chaque année. Que ce soit en Inde, aux Philippines, au Malawi, au Zimbabwe ou encore en Tanzanie, cette agro-industrie rase tout sur son passage. Selon l’OMS, elle serait responsable à elle seule de 5 % de la déforestation mondiale.

Ce phénomène est renforcé par les besoins importants du tabac en nutriments. Le tabac absorbe davantage de phosphore, d’azote et de potasse que la plupart des plantes cultivées, observe l’OMS. Sa culture (souvent effectuée sans rotations - lorsqu’on alterne des cultures différentes sur une même parcelle) épuise donc plus rapidement les sols, ce qui pousse les agriculteurs à mettre en culture des parcelles sauvages. Une étude de 2007 a par exemple montré que 69 % des fermiers tanzaniens déboisaient chaque saison des aires naturelles afin de pouvoir y cultiver du tabac. Seuls 25 % parvenaient à utiliser les mêmes parcelles pendant deux saisons consécutives. La monoculture du tabac contribue également à la désertification : elle a été identifiée comme un facteur majeur d’érosion en Inde, en Jordanie, à Cuba, au Brésil et dans les savanes boisées (ou « miombo ») d’Afrique centrale.

Le tabac fait partie des dix cultures ayant le plus recours aux engrais de synthèse

L’immense majorité du tabac consommé à travers le monde provient par ailleurs d’exploitations intensives extrêmement dépendantes de l’agrochimie. Le tabac fait partie des dix cultures ayant le plus recours aux engrais de synthèse, selon les chiffres de la FAO. Ses champs sont inondés de pesticides, dont certains (comme le DDT, un insecticide organochloré classé « cancérogène probable » par le Centre international de recherche sur le cancer) sont interdits dans la plupart des pays occidentaux. Afin de maximiser ses profits, l’industrie du tabac s’est installée dans des pays où les normes environnementales et le droit du travail sont faibles, note l’OMS. Les produits toxiques sont bien souvent manipulés sans protection adéquate : au Kenya, au début des années 2000, 26 % des personnes travaillant dans les plantations de tabac présentaient des symptômes d’empoisonnement par des pesticides, selon une étude publiée dans la revue Occupational and environmental medicine.

Les ramasseurs de tabac sont également exposés à la « maladie du tabac vert », une intoxication à la nicotine provoquée par un contact prolongé de la peau avec des feuilles de tabac fraîches. Elle se manifeste par des nausées, des vomissements, des maux de tête, des vertiges et une faiblesse généralisée. Ceux qui en souffrent sont bien souvent des femmes, voire des enfants. Au Malawi, l’un des principaux producteurs, 30 % des personnes travaillant dans les plantations de tabac sont mineurs, selon l’OMS. Certains sont à peine âgés de cinq ans.

Vomissements, maux de tête, vertiges...

L’argument selon lequel la culture du tabac contribuerait à créer de l’emploi dans ces pays agace Nick Voulvoulis, professeur à l’Imperial College de Londres et spécialiste de la question. « C’est un mensonge », a-t-il affirmé au cours d’une conférence de presse organisée par l’Alliance contre le tabac et le Réseau européen pour le tabagisme et la prévention du tabac. Elle contribuerait au contraire, selon lui, à leur appauvrissement. « Au Zimbabwe, un hectare de terre utilisé pour le tabac pourrait produire une quantité dix-neuf fois plus importante de pommes de terre », a-t-il assuré. La culture de tabac est également gourmande en eau : 3 700 mètres cubes sont nécessaires pour produire une tonne des précieuses feuilles, dans des pays où l’or bleu est souvent limité. L’industrie du tabac est selon le professeur « antisociale » : « On déforeste pour un produit qui n’a absolument aucune valeur humanitaire. »

Le désastre ne prend pas fin à l’étape de la cueillette : une fois récoltées, les feuilles de tabac doivent encore être séchées, assemblées dans des cylindres en papier, empaquetées dans de l’aluminium, puis envoyées aux quatre coins de la planète. La première étape (celle du séchage, qui permet de préserver les feuilles) est réalisée dans la grande majorité des cas grâce à de gigantesque fourneaux à charbon ou à bois. Il faut brûler un arbre pour sécher les feuilles contenues dans environ 300 cigarettes, rapporte l’OMS.

Avant d’être roulé, le tabac est également « expansé ». Ce procédé, inventé dans les années 1970, consiste à remplir d’air les feuilles de tabac en les imprégnant de dioxyde de carbone liquide sous haute pression. Les producteurs peuvent ainsi réduire la quantité de tabac contenue dans chaque cigarette, et donc leurs coûts de production. Cette technique est cependant très énergivore. En tout et pour tout, l’énergie requise par l’industrie équivaut la production d’énergie primaire de la Nouvelle-Zélande, rappelle Nick Voulvoulis. Le tableau n’est guère plus réjouissant si l’on s’intéresse aux gaz à effet de serre : l’industrie du tabac émet chaque année environ 84 millions de tonnes (Mt) d’équivalent CO2. C’est autant que le Pérou ou Israël.

Un fumeur contribue cinq fois plus à l’épuisement des ressources en eau qu’un mangeur de viande rouge

Vient enfin la dernière étape : celle de la consommation. Une « taffe » émet dans l’atmosphère un cocktail complexe de substances cancérigènes, de formaldéhyde, de dioxyde de carbone, de méthane, de protoxyde d’azote, de métaux toxiques et autres composés organiques volatiles. Selon les chiffres du spécialiste de l’économie de la santé John Schneider, 60 % des fumeurs mondiaux jetteraient leurs mégots dans des endroits inappropriés. En se dégradant, ces filtres relâchent dans l’eau ou le sol des substances toxiques pour les organismes vivants, notamment des métaux lourds, de l’arsenic et des hydrocarbures aromatiques polycycliques. « Même lorsqu’ils se retrouvent dans des décharges ou lorsqu’ils sont incinérés, ils diffusent des éléments toxiques », soupire l’expert, également présent à la conférence de presse organisée par l’Alliance contre le tabac. À l’échelle mondiale, Philip Morris et consorts produisent chaque année 25 millions de tonnes (Mt) de déchets solides. L’irruption récente des cigarettes électroniques ne devrait pas éclaircir l’horizon. Les matériaux qu’elles contiennent ne sont pour le moment ni réutilisables, ni recyclables, note l’OMS. Leurs cartouches pourraient devenir « les mégots du futur ».

Le tabac, conclut l’organisation, n’a donc rien à envier aux industries les plus climaticides : en un an, un fumeur s’autorisant un paquet de cigarettes par jour contribue cinq fois plus à l’épuisement des ressources en eau qu’un mangeur de viande rouge, et quatre fois plus au changement climatique qu’un consommateur de sucre. Et contrairement à d’autres domaines, les perspectives de verdissement de l’industrie du tabac sont « très limitées », selon Nick Voulvoulis. Le jeu en vaudrait-il seulement la chandelle ? « Quelle est la fonction, l’intérêt du tabac pour la société ? », s’interroge le professeur. « J’ai du mal à les trouver. »

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