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Pierre Laurent : « L’écologie est LA question du XXIe siècle »

10 septembre 2016 / Entretien avec Pierre Laurent



Alors que la Fête de l’Humanité sera cette année le grand rendez-vous des gauches, le secrétaire du Parti communiste, Pierre Laurent, témoigne que son parti évolue sur l’écologie et sur les biens communs. Mais en soutenant le projet d’aéroport à Notre-Dame-des-Landes et l’énergie nucléaire.

Pierre Laurent est le secrétaire national du Parti communiste français.


Reporterre — Où placez-vous l’écologie dans votre projet politique ?

Pierre Laurent — L’écologie a pour moi aujourd’hui une place centrale. Elle est « LA » question du XXIe siècle pour moi. Nous, qui sommes un parti né dans la grande tradition sociale des mouvements ouvriers, nous considérons aujourd’hui qu’il n’y a pas une question sociale et une question écologique. Il y a, à l’échelle de la planète, une grande question, celle de l’invention d’un nouveau mode de développement, d’une autre mondialisation dans lequel les questions du développement humain et de la préservation de la planète sont intimement liées. Suite au dernier congrès du Parti communiste, où nous avons adopté un texte de projet qui s’appelle « Le temps du commun », nous avons une nouvelle organisation de notre travail : l’ensemble des questions écologiques, industrielles et énergétiques figurent dans le même pôle de travail pour réfléchir à la nouvelle conception d’une « économie du commun », que nous considérons comme nécessaire et qui permet que le développement humain se fasse avec la préservation de la planète. Donc, l’écologie est pour nous une question centrale.


Le « commun » plutôt que l’appropriation collective des moyens de production ?

Il y a un moment déjà que nous repensons la notion d’appropriation collective. Nos conceptions ont été longtemps marquées par des conceptions étatiques de l’appropriation sociale. Même si le mouvement ouvrier français a été traversé de beaucoup de courants coopératifs autogestionnaires.

Aujourd’hui, des choses essentielles bouleversent notre approche. D’abord, la dimension mondiale de ces enjeux, qui ne peut pas réduire la question de la souveraineté des choix économiques au seul horizon des États nationaux. Ensuite, les bouleversements dans la numérisation de l’information, de la production et donc, de l’appropriation possible des savoirs par le plus grand nombre, nous oblige à penser avec beaucoup plus d’ambition la question du partage ; celui des savoirs, celui des productions. Et puis, la démocratie d’aujourd’hui — et celle qu’il faut inventer pour le XXIe siècle — doit savoir accorder une place beaucoup plus grande aux individus dans les dimensions collectives de mise en commun. Tout cela nous pousse à être aujourd’hui favorables à des modèles d’appropriation sociale plus diversifiés que la seule propriété publique étatique.

Donc, nous accordons une place nouvelle aux questions de l’économie coopérative, de l’économie sociale et solidaire, et aux droits d’intervention des salariés, et plus globalement des producteurs, sur l’objet de leur production.


Où en êtes-vous de la question de la croissance ? Restez-vous attachés à l’idée de relance du PIB ?

On critique la notion de croissance telle quelle est définie comme la croissance du PIB. Mais l’approche uniquement décroissante, ou même l’idée de penser le monde sans croissance, ne nous convient pas non plus. Nous restons attachés à l’idée d’un projet de progrès humain partagé.

Évidemment, il faut redéfinir ce que sont les indicateurs du progrès humain.
Mais, nous vivons à l’échelle de la planète dans un monde d’inégalités considérables. Un pays comme la France est traversé par des inégalités qui deviennent considérables. Par exemple, un grand nombre de gens pâtissent d’une pénurie de logements accessibles. Donc, repenser un habitat plus accessible et de meilleure qualité du point de vue écologique et énergétique nous paraît nécessaire. Il faut donc penser la production de logements. Notre boussole, ce n’est pas plus de croissance pour faire plus de croissance, c’est d’à chaque fois regarder où sont les besoins humains. Comment les définir démocratiquement avec l’ensemble de la société et essayer d’y répondre en veillant à chaque fois à prendre en compte une nouvelle manière de produire qui soit souhaitable pour le bonheur partagé et pour la qualité de vie des populations. Et, qui protège la planète. Donc, le débat croissance et décroissance nous paraît court.

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« L’approche uniquement décroissante, ou même l’idée de penser le monde sans croissance, ne nous convient pas. Nous restons attachés à l’idée d’un projet de progrès humain partagé »


Mais la majorité des responsables politiques et des journalistes économiques demandent toujours plus de croissance. Pas vous ?

Ce n’est pas en invoquant la croissance qu’on va résoudre les problèmes. Mais ce n’est pas, à l’inverse, en théorisant la décroissance sans la définir. Il y a des domaines où la décroissance est nécessaire. Par exemple, le consumérisme actuel, poussé par la structuration de la consommation par les grandes sociétés de distribution, est quelque chose avec lequel il faut rompre pour revenir à des modes de production agricole différents, pour organiser les échanges différemment, pour organiser l’aménagement du territoire autrement.


Quels sont les besoins de production aujourd’hui en France ?

On répond très mal et de manière très inégale à un besoin de logements de qualité. La question des mobilités est un grand enjeu. Il faut qu’on repense les mobilités. Il faut aussi repenser les temps de vie, pour que le temps de travail et le temps marchand reculent au profit d’un temps qui soit un temps partagé, qui ne soit pas soumis sans cesse à la marchandisation ou au salariat. Et puis, il y a plein de dimensions qui relèvent de l’immatériel, qui nécessitent d’investir différemment l’imaginaire de nos sociétés


Vous parliez de repenser les mobilités. Pourquoi le Parti communiste est-il favorable au projet d’aéroport de Notre-Dame-des-Landes ?

Les communistes du département se sont prononcés pour le déménagement de l’aéroport. Mais les conditions dans lesquelles est envisagé le déménagement ne nous conviennent pas. D’abord, nous pensons que les infrastructures — celles là comme d’autres — doivent relever du pilotage public. Et que le fait qu’elles soient désormais livrées systématiquement au marché pose des problèmes, parce qu’elles interdisent une pensée équilibrée de l’aménagement du territoire. Maintenant, faut-il arrêter la croissance du transport aérien ?

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Le siège du Parti communiste français, place du Colonel-Fabien, à Paris.


Y a-t-il besoin d’un nouvel aéroport à Nantes ?

Je pense que le trafic va se développer. L’aéroport actuel, même réaménagé, peut-il répondre à ce besoin ? C’est ce débat qui a partagé les communistes. Il y a ceux qui pensent que le réaménagement de l’aéroport existant pouvait suffire et ceux qui ont considéré que le déplacement de l’aéroport répondait mieux. Et cette position l’a emporté majoritairement, même si — je le répète — elle nous partage.


S’il y a par exemple à l’automne une intervention policière lancée par le gouvernement sur la ZAD, quelle serait la position du PC ?

L’intervention policière n’est pas souhaitable. Une décision quelle qu’elle soit, quand elle est contestée par une partie importante de la population, ne peut pas être imposée d’une manière autoritaire. Il faut continuer le dialogue public.


Quelle est votre position sur d’autres projets de ce type ?

Nous sommes contre les projets de Center Parcs, contre le projet de la ferme des Mille Vaches, contre le développement des fermes usines, contre Europacity à Gonesse. Sur ce que certains appellent « les grands projets inutiles », notre regard essaye à chaque fois d’évaluer l’intérêt de tel ou tel projet. Il y a beaucoup de cas où on se retrouve avec toutes ces forces.


Quelle est l’évaluation du projet Cigéo d’enfouissement des déchets nucléaires à Bure ?

Avant de répondre sur Bure, il faut parler de la place de l’énergie nucléaire. Nous considérons que si l’on veut atteindre les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique d’ici à 2040/2050, la combinaison ou le couplage de la montée en charge des énergies renouvelables et du maintien de nos capacités de production nucléaire sont nécessaires. Nous ne pensons pas que les scénarios qui prétendent répondre à cette question uniquement par les énergies renouvelables soient viables. Il y a une question qui, dans la durée, peut profondément bouleverser la donne, c’est celle du stockage de l’électricité, et je pense que c’est un objet de recherche sur lequel on devrait investir beaucoup plus massivement, parce que ça peut révolutionner beaucoup de choses. C’est un projet d’avenir.

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« Si l’on veut atteindre les objectifs de lutte contre le réchauffement climatique d’ici à 2040/2050, la combinaison ou le couplage de la montée en charge des énergies renouvelables et du maintien de nos capacités de production nucléaire sont nécessaires. »

Concernant l’énergie nucléaire, nous avons toujours été attachés à son exploitation dans des conditions de sécurité fortes. Il y a beaucoup de choses qui n’évoluent pas dans le bon sens de ce point de vue-là, avec par exemple le recours massif à la sous-traitance dans les centrales depuis plusieurs années.


Outre le stockage de l’électricité, la réduction des consommations d’énergie pourrait être une autre variable…

La réduction des consommations d’énergie doit être recherchée systématiquement. Mais, à l’échelle de notre pays comme à l’échelle plus globale de la planète, il ne nous paraît pas sérieux de penser qu’on se passera d’une augmentation de la production d’électricité pour satisfaire tous les besoins.


Alors que la consommation d’électricité plafonne depuis deux ans, selon les statistiques de RTE...

Nous sommes un pays qui se désindustrialise à vitesse grand V, ce qui fait diminuer la consommation d’électricité dans notre pays. Un pays dans lequel il y a beaucoup de gens qui se chauffent de plus en plus mal, toutes les statistiques et les associations humanitaires le montrent. Donc, cette baisse n’est malheureusement pas seulement due aux économies d’énergie.


Peut-on envisager de fermer certaines centrales comme Fessenheim ?

Les centrales nucléaires ne sont pas destinées à durer éternellement, il faut donc penser l’évolution de ce parc. Mais les arguments utilisés pour fermer Fessenheim ne sont pas très cohérents. Il faudrait prouver que Fessenheim présente un défaut de sécurité nettement supérieur aux autres centrales — certains le disent, mais je n’en suis pas convaincu. La fermeture de Fessenheim est plus un symbole politique dans le débat sur l’énergie nucléaire en France.

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« Les arguments utilisés pour fermer Fessenheim ne sont pas très cohérents. »


Soutenez-vous l’appel à la grève, mercredi 14 septembre, pour protester contre la fermeture de Fessenheim ?

Je comprends les salariés de cette entreprise. D’une part, parce qu’on ne peut pas cibler uniquement cette centrale-là, et d’autre part, parce que les salariés d’EDF ont raison d’alerter sur la fragilisation en cours de l’entreprise publique EDF. Cela devrait préoccuper l’ensemble des écologistes de France, et d’ailleurs, nous sommes d’accord pour nous opposer ensemble à l’engagement dans le projet d’EPR Hinkley Point, qui va mettre EDF dans une situation catastrophique sur le plan financier. Nous ne partageons pas ce projet de transformer EDF en machine à exporter, visant à se positionner sur tous les marchés extérieurs. Ce n’est pas notre conception des entreprises publiques énergétiques, qui doivent assurer la souveraineté énergétique.


Dans le même temps, vous soutenez la construction de l’EPR à Flamanville.

J’ai beaucoup plus de questions sur la viabilité de l’EPR de Flamanville. Il présente un grave problème de dépassement des coûts. Mais aussi de maîtrise technologique et industrielle : beaucoup des difficultés rencontrées sont liées à la maîtrise dans les métiers du bâtiment, aux grands cimentiers, et au recours systématique à la sous-traitance. Les conditions dans lesquelles on met en œuvre l’EPR soulèvent beaucoup de questions. Je suis ouvert au débat de savoir si ce modèle de centrale a un avenir pour la production d’électricité nucléaire en France. Peut-être y a-t-il d’autres modèles.


L’échec de Flamanville aggraverait la crise de toute la filière nucléaire en France, parce que ça renforcerait la fragilité d’EDF, et d’Areva qui n’est sauvé de la faillite que par injection de fonds publics.

Au point où nous en sommes, l’EPR de Flamanville doit aller à son terme, sinon ce serait un gâchis énergétique et financier considérable. Tout ceci symbolise aussi la manière dont on a désorganisé la filière et les entreprises du secteur. Nous avons un intérêt commun, avec les syndicalistes et les écologistes, à nous pencher sur les conditions d’une maîtrise publique des filières énergétiques. On peut discuter du modèle des grandes entreprises nationales, EDF et GDF ; mais nous allons à toute vitesse aujourd’hui vers la dérèglementation généralisée et de la privatisation du secteur, ce qui nous mettra dans une situation de non-maîtrise très problématique. Nous avons besoin d’une maîtrise publique du secteur pour conduire la transition énergétique. Il faut réfléchir ensemble à cette question, et nous, comme premier pas, avons déposé cet été un projet de loi pour créer un pôle public de l’énergie, qu’on appellerait France Énergie.


Quel regard portez-vous sur la situation des réfugiés, de plus en plus présents en France et à Paris ?

La première des réponses est évidente : il y a un devoir d’accueil de tous ces réfugiés. Les conditions dans lesquelles ils errent dans les rues des villes ou sur les plages de la Manche sont parfaitement indignes. C’est aujourd’hui probablement un des plus grands défis à venir pour des pays comme les nôtres. Car ces migrations, souvent subies du fait de la guerre ou du réchauffement climatique, sont amenées à se développer.

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« Les conditions dans lesquelles les réfugiés errent dans les rues ou sur les plages de la Manche sont indignes »

La décision prise par la mairie de Paris, à laquelle on a participé en tant qu’élus au conseil de Paris, d’ouvrir deux centres d’accueil est bienvenue. On a suivi avec beaucoup d’intérêt les décisions courageuses mises en œuvre par la municipalité de Grande-Synthe. Et la décision de construire un mur à Calais, financé par les Anglais et construit par les Français, me paraît symboliquement et politiquement catastrophique.

Il faut aussi s’interroger sur l’international : nous ne pouvons pas continuer à vivre dans un monde d’inégalités, un monde où les grandes puissances se partagent les richesses, où nous sommes les champions des ventes d’armes dans la région du Moyen-Orient en alimentant des guerres qui provoquent ces migrations. Certes, avec la mondialisation, nous vivrons dans un monde de mobilité croissante des populations. Mais, il nous faut construire un monde qui tarisse les causes de migration subie et qui favorise des mobilités positives des populations.

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Le siège du PCF est l’œuvre de l’architecte brésilien Oscar Niemeyer.


La France doit-elle accueillir autant de réfugiés qu’en Allemagne ?

Autant, je ne sais pas, mais entre le million accueilli par l’Allemagne et les 30.000 qu’on s’est vanté d’accueillir en France, il y a une vraie différence. L’histoire de France montre que nous sommes capables d’un élan d’accueil et de générosité. Mais la France n’est pas à la hauteur de la situation actuelle.


Les classes populaires ont le sentiment que c’est elles qui portent le poids, à tort ou à raison, de ces immigrés.

Le sentiment des classes laborieuses d’être mises en concurrence n’est pas qu’un sentiment, c’est une réalité. La manière dont on organise le marché, les logiques de dominations commerciales et géopolitiques dans le monde jettent en permanence les travailleurs les uns contre les autres. On le voit avec l’utilisation des travailleurs détachés en Europe, avec la manière dont les migrants ont été accueillis en Allemagne par certaines grandes entreprises non pas comme des humains mais plutôt comme de la main d’œuvre…

Notre responsabilité est de faire grandir la conscience que c’est en unissant les travailleurs d’ici ou venus d’ailleurs, contre ces logiques prédatrices, que nous allons construire un monde d’humanité. C’est une bataille politique car nous savons que, dans ces moments de crise aigüe, certains exploitent les angoisses populaires pour nourrir les sentiments de repli et de xénophobie.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin et Hervé Kempf




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Lire aussi : Jean-Luc Mélenchon : « L’urgence écologique doit être au point de départ de ma campagne »

Source : Barnabé Binctin et Hervé Kempf pour Reporterre

Photos : © Julie Rochereau/Reporterre

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