Pneus, soleil et recyclage : bienvenue dans le monde étonnant des maisons « géonefs »

26 janvier 2017 / Camille Jourdan (Reporterre)



Des maisons capables de s’autoalimenter en énergie poussent sur plusieurs continents. Mais les earthships, vaisseaux de terre, ou géonefs, vont plus loin : elles sont construites à partir de matériaux recyclés et s’harmonisent avec la terre, l’air, l’eau et le soleil.

En février dernier, un étrange bâtiment sortait de terre à Jaureguiberry, près de Montevideo, la capitale de l’Uruguay. Une école pas comme les autres, aux allures de vaisseau spatial. Pendant plusieurs semaines, des volontaires avaient participé à ce chantier, entassant les pneus, les bouteilles de verre et les canettes en aluminium.

L’école de Jaureguiberry appartient à la grande famille des « Earthships », connus aussi sous le nom de « géonefs », en français. Ces « vaisseaux de terre », construits à partir de matériaux recyclés, sont conçus pour rendre leurs habitants le plus autonomes possible.

Imaginés par l’architecte états-unien Michael Reynolds au début des années 1970, les géonefs s’inspirent des principes de l’architecture bioclimatique : ils utilisent au maximum les énergies naturelles qu’un site et son environnement peuvent garantir. Dans son concept, Michael Reynolds va plus loin, en intégrant la réduction des déchets. Il décide de recycler des « ordures » en matériaux de construction. Les pneus, remplis de terre et enfouis, servent de murs ; les canettes, empilées les unes sur les autres, font de très bonnes briques ; et pour la décoration, des fonds de bouteilles en verre incrustés dans les cloisons apportent de la couleur et de la lumière dans les différentes pièces.

Démocratiser l’accès 

Véritables écosystèmes à eux seuls, les géonefs « recyclent » aussi les éléments de la nature : l’eau, le soleil, la terre, le vent. Ils jouent tous leur rôle pour rendre ces bâtiments autosuffisants. « J’ai appris qu’une maison pouvait respirer », résume Manal Al Audat, de l’association française Habite ta terre, qui aide à la construction de géonefs.

Michael Reynolds se rend régulièrement sur les chantiers. Ici, il vérifie niveau des pneus qui servent de base aux murs des Earthships.

Semi-enterrés, les vaisseaux de terre retiennent la chaleur. Les larges baies vitrées, inclinées de manière à recevoir le plus longtemps possible les rayons du soleil en hiver, laissent entrer la chaleur, qui se répand d’abord dans la serre, puis dans toute la maison, et reste emmagasinée grâce à l’inertie thermique. Le soleil aussi est source d’électricité. Des panneaux solaires captent l’énergie nécessaire aux appareils électriques de la maison, lumière en tête, mais aussi réfrigérateur ou même machine à laver. Plus de facture d’électricité pour la famille de Stefaan et Nele, qui ont racheté l’unique Earthship français, situé à Ger, dans la Manche. Comme tant d’autres qui ont choisi les géonefs, ce couple d’origine belge est off the grid, selon l’expression anglaise, soit « hors réseau », y compris pour l’eau courante.

Le toit de leur maison, incliné, permet de récolter l’eau de pluie, réutilisée quatre fois au total. Un système de filtres la nettoie avant qu’elle n’arrive dans les robinets. Mais le circuit ne s’arrête pas là. Les tuyaux la conduisent jusque dans la serre, pour irriguer les plantations. Direction ensuite les toilettes, et l’eau « noire » file enfin à l’extérieur, pouvant alimenter certaines plantes. Car l’Earthship est aussi une ode à la flore, mais aussi parfois à la faune, avec la présence de viviers de poissons. Certains habitants des Earthships combinent serre et potager, et ne fréquentent même plus les supermarchés. Nele et Stefaan n’en sont pas encore là. Mais sous leur serre, des clémentines et des courges pointent le bout de leur nez.

L’intérieur des Earthships peuvent être vraiment très travaillés.

Devant la complexité de ces systèmes, des plans précis sont nécessaires. L’entreprise de Reynolds, Earthship biotecture, les vend en ligne, pour 1.000 à 8.000 $. Sans ces plans, l’Earthship ne pourra pas officiellement porter ce nom, puisque l’entreprise a déposé la marque. C’est notamment pour cette raison que la liste des Earthships reste réduite, même si de nombreuses géonefs sont « d’inspiration Earthship ». Mais fin 2015, l’entreprise de Reynolds a lancé une application mobile, disponible pour à peine 10 $ (11 €), qui fournit un guide pour construire son Earthship. Une façon de démocratiser ces maisons. Des démarches similaires ont été lancées par l’association Habite ta terre en France, ou La Serre du futur au Québec.

Les premiers Earthships ont été construits à Taos, au Nouveau-Mexique (États-Unis), où on en compte aujourd’hui des dizaines.

Le coût et le temps nécessaire à la construction dissuadent aussi certains candidats. Si la géonef d’Oscar et Lisa, à Valencia, en Espagne, ne leur a coûté que 70.000 €, ils ont mis 5 ans à la construire, pratiquement seuls, et ont récupéré de très nombreux matériaux. Mais le prix d’un Earthship peut dépasser celui d’une maison conventionnelle, les systèmes de filtres, d’isolation ou encore les batteries pouvant coûter très cher. « Mais c’est vite très rentable, car le coût de fonctionnement est ridicule », nuance Olivier Queste, de la société Alter Ec’Home, qui conçoit des bâtiments écologiques en bois.

Donner les moyens à quiconque de construire

Côté empreinte écologique, la géonef a bien sûr ses limites. L’utilisation des pneus, ou encore de déchets qui pourraient être recyclés autrement, peut poser question. Des doutes concernent aussi les batteries, constituées de métaux lourds et polluants, qui sont reliées aux panneaux solaires. Enfin, les vaisseaux de terre ne sont pas adaptés à tous les climats. Pourtant, à en croire les habitants espagnols ou normands, la température reste agréable (au « grand » minimum 14 °C, mais plus souvent supérieure à 20 °C), même lorsqu’il gèle dehors. « Il faut accepter qu’il ne fasse pas toujours 21 °C dans une maison », constate Olivier Queste, qui assure que « le bilan global d’un Earthship est très écologique ».

Les principaux matériaux de construction d’un Earthship : des pneus, des bouteilles, et de la terre.

Mais alors pourquoi ne pas davantage s’inspirer de ces maisons autosuffisantes ? « L’architecture ne plaît pas toujours, fait remarquer Oliver Queste, ce qui rend encore difficile de faire accepter le permis de construire par certains maires. Il vaut mieux chercher la commune qui acceptera avant de commencer tout projet », ajoute-t-il. Les Earthships correspondent pourtant aux normes de construction actuelles.

Dans les salles de bain, deux robinets : l’un pour se laver, l’autre pour l’eau potable.

L’autoconstruction freine aussi beaucoup de personnes pourtant attirées par le concept : « Si l’on ne connaît pas du tout le métier du bâtiment, c’est difficile, admet Manal Al Audat, et tout le monde n’est pas prêt à prendre plusieurs années pour construire une maison. » Souvent, ce sont des chantiers participatifs qui permettent la construction des géonefs. À Jaureguiberry, les travaux n’ont finalement duré que quelques semaines, grâce à de très nombreux volontaires, et à toute la communauté, parents d’élèves et enfants, qui s’est mobilisée autour de ce projet. Car le principe de la géonef est aussi là : donner les moyens à quiconque de construire sa propre maison, avec l’aide d’une communauté solidaire. Un principe qui séduit aussi dans les pays en développement : après le tremblement de terre en Haïti, l’équipe de Michael Reynolds, aidée par les habitants, a construit plusieurs Earthships pour reloger des familles. Les principaux matériaux de construction : des pneus, des canettes, et des bouteilles, plutôt faciles à dénicher après une catastrophe naturelle… sans oublier que les Earthships résistent très bien aux séismes.

Dans chaque Earthship, une serre permet de capter la chaleur et de faire pousser des plantes.



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Lire aussi : Les voûtes nubiennes : la nouvelle vie d’une technique de construction ancestrale

Source : Camille Jourdan pour Reporterre

Photos : © Earthship biotecture
. chapô : Des bouteilles en verre peuvent servir de briques et décorer les murs.

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