Politique : plutôt que se faire la guerre, ils ont tenté l’alliance

Durée de lecture : 8 minutes

6 octobre 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Lors des élections municipales du printemps, un phénomène majeur a échappé aux commentateurs : le relatif succès des listes rassemblant écologistes, mouvements de gauche (hors PS) et citoyens. Est-ce que ça marche ? Plutôt. Mais ce n’est pas simple.


Pour réfléchir avant La Rencontre de Reporterre, lundi 6 octobre : L’écologie au cœur de la reconstruction politique.


Dans près d’une centaine de communes, Parti de gauche et EELV se sont réunis sous la même bannière. Avec quelques réussites, comme à Grenoble, et souvent de bons scores. À Palaiseau, Rennes, ou Poitiers, ces alliances inédites ont passé la barre des 15 % au premier tour, remettant ainsi en cause l’hégémonie locale du Parti socialiste.

Au-delà des résultats électoraux, ces rassemblements, portés par des militants locaux, montrent qu’une convergence politique est possible. Pour dépasser les clivages, ils ont mis en place des méthodes, imaginé des outils. Dialogue, transparence, participation... Ceux qui ont tenté l’aventure nous racontent comment ils ont fait.

La nécessité de l’alliance

Au départ, une volonté commune : proposer une alternative solide au Parti socialiste. « L’alliance, c’est la seule manière de s’imposer », dit Sylvain Coquerel. En 2008, il décide de monter une liste citoyenne à Vannes. Pour que les citoyens participent à nouveau au jeu démocratique. Ailleurs l’initiative est venue des groupes politiques locaux. Car se présenter de manière autonome et isolée constitue souvent un pari risqué, notamment pour le Parti de gauche qui se présentait pour la première fois aux municipales.

À Poitiers, l’émergence d’une liste Front National a aussi été un élément déclencheur. « On s’est dit : on ne peut pas laisser l’extrême-droite faire 12 % tranquillement ! », raconte Christiane Fraysse, à la tête d’une liste d’union EELV-Front de gauche-NPA.

- Eric Piolle, maire de Grenoble. -

Mais attention, l’union ne tombe pas du ciel. Elle est souvent l’aboutissement d’un long chemin. « L’idée de faire alliance est venue assez naturellement, explique Élisa Martin (PG), aujourd’hui première adjointe à Grenoble. On militait déjà ensemble sur le terrain depuis plusieurs années, pour la défense des sans-papiers par exemple, alors au bout d’un moment on s’est dit : pourquoi ne pas aller plus loin ? »

Un socle commun

Souvent, ça commence par une rencontre en petit comité dans un bar. De longues heures de discussion, des tasses de café qui s’empilent, et finalement, un socle commun. « Nous avons rapidement senti les points de convergence », se rappelle Mathieu Agostini (Parti de gauche), à présent conseiller municipal aux Lilas. Lutte contre l’austérité et écologie. « Nous avons défini une base politique, autour de thématiques comme le logement, la démocratie locale », ajoute-t-il.

À Grenoble, au fur et à mesure des réunions, un « paysage » s’est dégagé. « Les mesures concrètes dont on parlait visaient toutes à mettre à distance l’intérêt privé et à développer la participation des habitants », dit Élisa Martin.

Trouver les points de convergence, mais aussi poser les limites. « Chacun est venu avec ses prérequis, explique Mathieu Agostini. Pour nous par exemple, il fallait une condamnation claire de la politique d’austérité du gouvernement. » A Poitiers, les Verts avaient peur de se faire « aspirer ». « Nous avons négocié des garanties, notamment 60 % des places sur la liste », dit Christian Fraysse.

Au-delà d’un socle commun, « il faut des règles claires dès le départ », dit Sylvain Coquerel. Mettre en avant le projet plutôt que les partis ou ne pas chercher le consensus à tous prix.

- Réunion publique de Lilas Autrement. -

Autre limite : ne pas se tromper d’élection. « L’essentiel, c’est de se concentrer sur le projet pour la commune, ne pas s’égarer dans les débats nationaux », estime Sylvain Coquerel. « On s’est d’abord rapproché sur des combats de terrain, comme la défense du théâtre municipal, dit Christiane Fraysse. On s’est aussi retrouvé sur la question des transports en commun. » Mobilité douce, logement, accès à la culture, relocalisation... L’alliance se construit d’abord autour de programmes d’aménagement du territoire, ancrés localement. « Au niveau municipal, les enjeux de pouvoir ne sont pas trop forts, souligne-t-elle. C’est pour ça que ça peut marcher. »

Élargir aux citoyens

« Nous avons très vite voulu élargir aux citoyens, pour dépasser les logiques partisanes », se rappelle Mathieu Agostini. Aux Lilas, des réunions publiques sont lancées, puis des groupes de travail se forment. Une centaine de propositions émergent, reprises dans le programme. Et des citoyens s’engagent dans l’aventure : la liste comptera finalement 50 % de non-encartés.

Parfois, les citoyens sont à l’origine du projet. Des Grenoblois se sont ainsi associés dès le départ à la liste. Une implication essentielle, pour Élisa Martin. « Ils nous poussent à ouvrir les fenêtres, à sortir des rails, à remettre en cause nos logiques de partis. »

« Au niveau national, à peine 1 % des électeurs ont leur carte dans un parti ! », s’exclame Sylvain Coquerel. D’où l’importance à ses yeux de mettre en place des méthodes participatives. Ateliers citoyens hebdomadaires, blog, forum ouvert... « Les électeurs aiment le côté hors parti , c’est le seul moyen de les ramener à voter », estime-t-il.

Désamorcer les malentendus

Pour autant, l’alliance n’est pas un long fleuve tranquille. A Vannes, Sylvain Coquerel n’est pas parvenu à réunir Front de gauche et écolos. « C’est un problème de partis, pas de militants. Il y a une vraie défiance culturelle entre ces mouvements. » Il dénonce un repli identitaire, des « vieilles luttes intestines » et des points de vue figés. « Les uns craignent les bolchéviks, les autres se moquent des amis des oiseaux ! » déplore-t-il.

- Réunion publique à Vannes. -

« Il faut tout décortiquer pour éviter les points de clivage », dit Christiane Fraysse. Tout a de l’importance, et notamment le vocabulaire. Chaque terme a été pesé, « le Parti de gauche parle d’écosocialisme, tandis que les Verts préfèrent dire écologie politique. » Doit-on employer émancipation ou autonomie ?

« La mise en mots prend énormément de temps », confirme Élisa Martin. Elle prend l’exemple du terme « embellissement de la ville », qui n’allait pas de soi pour elle. Des heures de débats sur des détails, qui révèlent en fait des cultures politiques bien distinctes.

« Nous n’abordons pas les sujets de la même manière, explique Mathieu Agostini. Au Parti de gauche, nous faisons souvent lien avec les politiques nationales, nous analysons leurs implications. » Mais ces approches différentes n’empêchent pas selon lui la construction d’un programme commun.

Ces spécificités peuvent d’ailleurs devenir des atouts. « Chacun vient avec ses pratiques, ça permet de faire une campagne plus riche, plus diversifiée », dit Christiane Fraysse. Certains préfèrent le tractage, d’autres les événements festifs ? « On peut faire les deux ! »

Accepter la diversité

« La conscience plutôt que la consigne, résume Sylvain Coquerel. On ne peut pas être d’accord sur tout, il faut l’accepter. » Aux Lilas, Verts et Parti de gauche ne s’entendaient pas quant à la position sur les rythmes scolaires. « Nous avons affiché clairement ce point de divergence pendant la campagne, en expliquant pourquoi », dit Mathieu Agostini.

Et cet état d’esprit perdure après les élections. « Au conseil municipal, nous sommes parfois en désaccord. On peut avoir des votes différents, il ne faut pas chercher le consensus à tous prix », insiste Christiane Fraysse.

Pourtant, elle ajoute : « Si les points de clivage sont trop forts, l’alliance ne peut pas durer. Il faut être d’accord sur l’essentiel. » Le modèle économique (productiviste ou décroissant) ou le système politique (mode de scrutin, institutions) par exemple. Au niveau local, la question de l’alliance avec le Parti socialiste a souvent constitué un de ces casus belli.

À Grenoble, depuis la victoire de la liste, la situation semble sensiblement différente. Les responsabilités ne sont pas les mêmes et le moindre couac peut virer à la cacophonie. « Quand il y a des points de désaccord, nous en débattons jusque accord s’ensuive, dit Élisa Martin. On se doit d’être solidaire, c’est aussi pour ça que nous avons été élus. » L’alliance, c’est un art du compromis.

L’importance du groupe humain

Les méthodes participatives, le rejet du PS et la bienveillance des partis (EELV et PG) ne suffisent pas à former des alliances. « Il faut du dialogue et de la transparence », estime Sylvain Coquerel. Et beaucoup de confiance. « On se connaissait depuis longtemps, ça a beaucoup aidé », dit Élisa Martin. À force de battre le pavé ensemble, des liens se tissent, au-delà des divergences.

- Mathieu Agostini de Les Lilas Autrement. -

« C’est vraiment une histoire de personnes, il faut être ouvert, appuie Christiane Fraysse. Au niveau local, il y a peu de carriérisme, c’est plus facile de s’entendre. » L’alchimie rouge-vert n’opère que si chacun y met du sien. Les égos, les stratégies de partis et la radicalité n’aident pas.

C’est pourquoi l’élue de Poitiers reste sceptique quant à la généralisation de ces alliances : « J’ai peur qu’au niveau national, les enjeux politiciens ne l’emportent. » Un constat partagé par Sylvain Coquerel : « Le fossé culturel est tellement grand, il y a un vrai problème de méthode. »

Du côté des élus du Parti de gauche, l’optimisme prime. Sans doute parce que le parti de Jean-Luc Mélenchon se pense depuis sa création dans une dynamique d’alliance. Et rêve d’être le trait d’union entre Verts et communistes. « Si ça a marché à Grenoble, ça peut fonctionner ailleurs, insiste Élisa Martin. Il n’y a pas de micro-climat ici. »

Mais la méthode locale peut-elle être transférée à l’échelle nationale ? « La convergence est déjà en cours, autour de combats communs comme Notre-Dame-des-Landes, la ferme des 1000 vaches ou la ligne Lyon-Turin. Chez nous, c’est comme ça que tout a commencé. »


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Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Première mise en ligne le 1 octobre 2014.

Photos :
. Chapô : Osons Poitiers
. Grenoble : Reporterre
. Poitiers et Lilas : Osons Poitiers et Lilas autrement
. Vannes : Isabelle Rimbert

Lire aussi : Il faut transformer le « parti invisible » en une force politique remplaçant le PS


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