Journal indépendant, en accès libre pour tous, sans publicité ni actionnaire, financé par les dons de ses lecteurs
Recevoir la lettre d'info

Entretien — Covid-19

« Pour en finir avec la pandémie, levons les brevets vaccinaux »

Le vaccin Pfizer-BioNTech en décembre 2020.

Lever les brevets sur les vaccins est le bon moyen pour stopper la pandémie de Covid-19, certifie Jérôme Martin, de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament. Les pays pauvres pourraient ainsi produire leurs vaccins.

Jérôme Martin est cofondateur de l’Observatoire de la transparence dans les politiques du médicament (OTMeds).



Reporterre — L’Europe entre dans une cinquième vague du Covid-19, le monde assiste à l’émergence du variant omicron... Peut-on y voir les signes de l’échec des politiques sanitaires menées jusqu’ici ?

Jérôme Martin — Tant que l’accès aux vaccins n’est pas favorisé partout, les variants continueront d’émerger. Dans ce sens, la cinquième vague et omicron ne sont pas une surprise : c’est le résultat de choix politiques. Le fait de ne pas avoir permis une large vaccination à travers le monde, et d’avoir empêché les pays du Sud de vacciner, a largement favorisé la circulation du virus et l’apparition de variants.

Moins de 5 % des populations des pays à bas revenus et moins de 50 % de la population mondiale ont reçu une première dose de vaccin. La Suède a reçu neuf fois plus de doses de la part du laboratoire Pfizer que l’ensemble des pays à bas revenus réunis. Tant que ces inégalités vaccinales perdureront, on ne sortira pas de la crise sanitaire. Pour en finir avec la pandémie, il faut lever les brevets, pour que les pays pauvres puissent produire leurs vaccins.



Vous dites que l’Europe a empêché les pays du Sud de vacciner, qu’entendez-vous par là ?

Pour le moment, les pays riches se sont contentés de coopérations basées sur le volontariat, comme Covax [1]. Toutes ces initiatives volontaires sont un échec. L’Europe fait valoir des dons et des exportations de doses. Sauf que cela ne fonctionne pas. Début décembre, le Nigeria a dû jeter un million de doses parce qu’elles étaient arrivées dans le pays à la limite de la péremption. Les stratégies de vaccination de masse sont complexes, on le voit bien chez nous, et pourtant les pays riches demandent aux pays pauvres de s’organiser en fonction d’arrivées de doses aléatoires et dans des délais très courts.

Les pays en développement doivent être autorisés à produire leurs vaccins. Il faut aussi qu’on puisse produire des génériques. La plupart des pays du Sud ont des capacités de production. En Afrique du Sud, un laboratoire produit des vaccins Janssen, mais les exporte tous vers des pays riches. Cette logique de l’offre et de la demande, qui détermine tout le processus, est fatale, il faut remettre des logiques de santé publique. On ne peut pas dépendre du bon vouloir des firmes pharmaceutiques, qui chercheront toujours, avant tout, à maximiser leurs profits. Les États ne peuvent laisser les multinationales pharmaceutiques mener la politique vaccinale mondiale.

Cela passe par la levée des barrières de la propriété intellectuelle. C’est tout à fait possible, c’est une des clauses de l’accord de l’Organisation mondiale du commerce. Un brevet doit normalement être justifié par un investissement et une prise de risque. Sauf que les vaccins contre le Covid-19 ont été faits avec beaucoup d’argent public. Aux États-Unis, le secteur public a investi quelque 17,2 milliards de dollars dans les recherches qui ont permis l’élaboration de la technologie ARN messager. Moderna et Pfizer ont aussi reçu énormément de subventions.

Lancement de la campagne de vaccination au Bénin contre le Covid-19, en mars 2021. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/Présidence de la République du Bénin

Qu’est-ce qui bloque ?

L’Europe a toujours été un ardent défenseur de la propriété intellectuelle contre l’accès aux soins. En tant qu’anciens militants de la lutte contre le sida, nous avons dû combattre les agences européennes, qui soutenaient les brevets, dans les instances internationales ou lors de la négociation d’accords de libre-échange. Derrière, il s’agit pour les pays européens de défendre leurs « champions nationaux », Sanofi, Pfizer...



On a l’impression, du moins en France avec le passe sanitaire, que les États ont répondu de manière forte, presque autoritaire, à la pandémie. Vous affirmez au contraire que les États s’en sont complètement remis au bon vouloir des firmes pharmaceutiques pour décider des stratégies de santé. Comment expliquer cette contradiction ?

Le modèle choisi est celui de la concurrence et de la compétition dans l’innovation : les premiers parvenus à un vaccin ont tout raflé, les autres ont fini par laisser tomber leurs recherches. Sanofi a ainsi abandonné son candidat vaccin en septembre 2021, alors que celui-ci était prometteur ; son arrivée, tardive, par rapport à Moderna et Pfizer, n’aurait pas permis à Sanofi de réaliser suffisamment de profits.

Cette concurrence exacerbée a empêché la coordination, la coopération, l’anticipation. Elle a aussi empêché la transparence sur ce que peuvent, ou pas, les vaccins. On est totalement dépendants de la com’ des firmes, de ce qu’elles veulent bien nous dire. On manque d’information, de données. On ne sait pas combien d’argent public ont reçu les entreprises, combien d’investissements elles ont faits, et on a très peu de détails sur les recherches faites par ces firmes sur les vaccins. Les contrats signés entre les laboratoires et la Commission européenne sont très difficilement accessibles. Tout cela participe à la défiance vaccinale. Nous faisons une différence entre les hésitants, qui se posent des questions légitimes sur des vaccins arrivés très rapidement et entourés d’opacité, et les antivax, qui sont sur des positions plus dogmatiques, voire complotistes.

Un certificat de vaccination contre le Covid-19 en Ouganda, en septembre 2021. Flickr/CC BY-NC-ND 2.0/

Comment construire une adhésion vaccinale ?

La façon qu’ont eue les dirigeants, notamment le gouvernement français, de communiquer avec mépris et arrogance, par injonction, du haut vers le bas, a polarisé les positions. Il faut un discours de santé publique clair et documenté. Beaucoup d’erreurs ont été commises.

Il faut, premièrement, ne pas mentir aux gens, contrairement à ce qui a été fait. Le passe sanitaire a été accompagné de discours fallacieux. Jean-Michel Blanquer a par exemple assuré qu’une fois vaccinés, on ne se contaminait plus. On nous a vendu une promesse de retour à la normale une fois la vaccination faite, mais maintenant qu’on a une cinquième vague, avec une troisième dose nécessaire, comment les gens vont-ils réagir ?

Il faut, aussi, ne pas multiplier les signes contradictoires. Or à plusieurs reprises, des personnalités publiques se sont permis de donner des leçons de morale, sans mettre le masque. On a même eu, au printemps, une campagne d’incitation au dépistage et au vaccin, avec des photos où personne ne portait le masque.

Il faut, enfin, entendre les réticences de certains. Oui, il existe des obscurantistes, antivax, qui polluent l’espace public. Mais il y a surtout de très nombreux citoyens qui se posent des questions. Quand une journaliste a publié des témoignages de femmes ayant eu des troubles dans leur cycle menstruel après la vaccination, elle s’est fait harceler par des pro-vaccins. Or des études sont ensuite venues étayer ces témoignages. On a l’impression d’être coincés entre deux obscurantismes : celui du gouvernement et celui des antivax. Il faut prendre acte que l’injonction seule ne suffit pas. Il y a besoin d’écoute, de dialogue.



2022 sera certainement une nouvelle année sous le signe du coronavirus : vivre en pandémie semble devenir la nouvelle normalité. Comment s’y adapter ?

On est effectivement entré dans quelque chose de long. Et les erreurs politiques ne nous laissent pas entrevoir de sortie de crise. La santé publique est une affaire collective, mais nos représentants pêchent. Il nous faut donc compenser ce qu’ils ne font pas, auprès de nos proches, nous charger nous-mêmes de notre santé collective. Développer la santé locale, la santé communautaire, comme ce qui a été fait par la communauté LGBT au plus fort de l’épidémie du sida, ou au début de cette pandémie : trouver des formes de solidarité inédites, notamment pour les plus précaires, les plus vulnérables. Sans lâcher l’activisme et l’interpellation des pouvoirs publics.

📨 S’abonner gratuitement aux lettres d’info

Abonnez-vous en moins d'une minute pour recevoir gratuitement par e-mail, au choix tous les jours ou toutes les semaines, une sélection des articles publiés par Reporterre.

S’abonner
Fermer Précedent Suivant

legende