Pour fermer 25 réacteurs nucléaires, il faudra réduire la consommation d’électricité

15 septembre 2017 / Jean-Louis Gaby



Depuis 2014, l’État a admis la possibilité de fermer des réacteurs nucléaires, fermeture réaffirmée par le ministre Hulot, rappelle l’auteur de cette tribune. Un changement qui appelle une transformation profonde de la politique énergétique.

Jean-Louis Gaby est ingénieur, ancien artisan solaire.


C’est en mars 2014 que, pour la première fois, l’Etat a levé le tabou sur la fermeture de réacteurs nucléaires. Ainsi, Laurent Michel, directeur général de la DGEC (Direction générale de l’énergie et du climat) au ministère de l’Énergie, a évoqué lors de son audition devant la commission d’enquête sur le nucléaire de l’Assemblée nationale, un « “non-besoin” d’une vingtaine de réacteurs à l’horizon 2025 ». La Cour des comptes a ensuite écrit en février 2016 que, pour réduire de 50 % la part du nucléaire en 2025, il faudrait arrêter de « 17 à 20 réacteurs ». Enfin, le 10 juillet 2017, Nicolas Hulot, ministre de la Transition écologique et solidaire, a estimé qu’il faudrait « peut-être fermer jusqu’à 17 réacteurs nucléaires d’ici 2025 » puis, le 19 juillet, devant la Commission des affaires économiques du Sénat, il a déclaré : « Si on veut réaliser cette loi, ce n’est pas 17 réacteurs qu’il faudra fermer, c’est probablement 25. »

Cette annonce de Nicolas Hulot est crédible, mais elle est hélas peu partagée dans le monde politique.

Le graphe ci-dessous, établi à partir d’hypothèses plausibles [1], chiffre les productions d’électricité en térawattheures (TWh) à travers cinq scénarios. Il permet d’y voir plus clair.

Notre consommation d’électricité stagne depuis 2011 [2]. Dans l’hypothèse envisageable d’une production d’électricité stable (scénario 0 %), en visant l’objectif de 50 % d’électricité nucléaire en 2025, il faudrait fermer 19 réacteurs. On se situe là dans l’annonce de fermeture des 17 réacteurs.

Un manque profond de vision de l’avenir 

En revanche, le nombre de 25 réacteurs à fermer correspond sensiblement à l’hypothèse d’une réduction de 17 % de notre production d’électricité, soit une baisse notable de notre consommation. Cet objectif ne semble pas pour l’instant être une priorité gouvernementale.

On voit aussi que, dans l’hypothèse d’une production d’électricité stable avec une part du nucléaire à 50 % de la production électrique, il faudrait, pour respecter notre engagement de réduction d’émissions de gaz carbonique, doubler les productions éolienne et photovoltaïque. Le gouvernement aura-t-il la volonté et les moyens d’un développement aussi ambitieux ?

Quant au scénario imaginant + 50 % de la production brute d’électricité en 2025, avec la conservation de notre niveau actuel de production nucléaire, conduit à une augmentation de 50 % de notre production totale d’électricité en 2025, ce qui est invraisemblable. Pour éviter le quasi-doublement de notre consommation, il faudrait exporter en masse notre électricité, à bas prix [3] . Plus grave, ce scénario impliquerait aussi la multiplication par cinq de la part du thermique fossile, donc des émissions de gaz carbonique, ce qui irait gravement à l’encontre des résolutions de l’accord de Paris sur le climat.

L’ambition de défendre un nucléaire moribond, en conservant notre parc au niveau actuel, avec ses risques environnementaux, sanitaires et financiers, relève d’un manque profond de vision de l’avenir.

À la réflexion, cet objectif de 50 % de nucléaire en 2025, qui risque par facilité de développer le recours temporaire au thermique fossile, fortement producteur de gaz carbonique, plus cher que l’éolien et que le photovoltaïque, ne devrait-il pas être le moteur pour aller plus rapidement vers les 100 % renouvelables comme le propose l’Ademe ?

Il faut réduire la consommation d’électricité et développer le solaire

Si l’on désire réduire rapidement notre consommation nationale d’électricité, il ne faudra pas être trop ambitieux. Ainsi, au Japon, à la suite de la catastrophe de Fukushima, l’arrêt des 54 réacteurs a conduit à d’importantes restrictions, qui n’ont réduit sa consommation que de 9,3 %.

En France, la consommation d’électricité par foyer, « normalisée » à 2.700 kWh/an, hors chauffage et eau chaude, est scandaleusement trop élevée.

La sobriété pourrait être une solution pour réduire la demande, par exemple en plébiscitant l’achat de biens peu gourmands en électricité. Hélas, le mode de vie dans les pays riches n’incite pas à la sobriété. L’on affiche bien souvent son rang social à travers la possession d’un énorme frigo américain, d’une imposante cave à vins, d’une télévision la plus grande possible, etc.

L’utilisation grandissante d’internet, souvent pour des usages pas franchement indispensables, induit en outre une consommation spécifique en très forte croissance. En France, avec le développement du stockage dans le cloud, le trafic des données internet a été multiplié par 4,5 entre 2011 et 2016 ; il y a plus de 130 stockeurs de données (pour plus de 100.000 serveurs informatiques) et ils consomment environ 9 % de notre production d’électricité.

Par exemple, un selfie Facebook peut consommer autant que quatre ampoules de 20 watts alimentées pendant une heure. Le stockage des photos, de films et de vidéos et le secteur en devenir des milliards d’objets connectés ne nous conduisent guère vers la sobriété.

Par contre, le domaine de l’efficacité énergétique deviendra source de très importantes économies d’électricité dans deux principaux secteurs. Les pompes à chaleur peuvent ainsi remplacer avantageusement le chauffage électrique direct. L’autre domaine, celui des isolants sous vide, quasiment encore inconnu en France, qui isolent jusqu’à 36 fois mieux que la laine de verre, utilisables dans le bâtiment, mais aussi pour les chambres froides et le froid domestique, permettra des économies considérables d’électricité.

Par ailleurs, dans le domaine de la substitution énergétique, le solaire thermique, en régression dramatique depuis 2008, peut remplacer une part très importante d’électricité comme dans le chauffage de l’eau (on compte 12 millions de ballons électriques en service), et encore plus pour le chauffage de nos logements, comme on le constate en Allemagne.

Enfin, si l’on ne veut pas tuer le développement du photovoltaïque, composante majeure pour sortir du nucléaire, il faut éviter de succomber aux sollicitations d’EDF ENR, avec sa campagne « Mon soleil & moi » en faveur de l’autoconsommation, qui produit une électricité 2 à 4 fois plus chère que celle d’une installation standard, tout en produisant 2 à 7 fois moins d’électricité.




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[1Pour les cinq hypothèses étudiées, les productions photovoltaïque (28 TWh) et éolienne (46 TWh) sont égales à celles de l’Allemagne en 2012 (niveaux supérieurs aux engagements du Grenelle pour 2020, a priori difficile à obtenir pour l’éolien), les productions d’hydraulique (67 TWh) et de biomasse (16 TWh) sont au niveau des engagements du Grenelle pour 2020, et le thermique classique est une variable d’ajustement permettant d’obtenir 50 % de nucléaire. Pour les productions d’électricité éolienne et photovoltaïque à l’échéance de 2025, les productions de l’Allemagne en 2012 ont été reprises car c’est évocateur d’une production importante, mais pas inatteignable, étant donné que notre ensoleillement et nos vents sont plus importants.

[2La consommation de 2016 est inférieure de 3 térawattheures (TWh) à celle de 2012, les consommations supplémentaires étant compensées en partie par une plus grande efficacité énergétique.

[3L’exportation en masse de l’électricité se ferait bien souvent au prix spot de gros, c’est-à-dire souvent en dessous du tarif Arenh (accès régulé à l’électricité nucléaire historique), conduisant ainsi une mévente, comme celle qui a entraîné pour EDF un manque à gagner d’environ un milliard d’euros en 2015.


Lire aussi : « On va fermer peut-être jusqu’à 17 réacteurs », dit le ministre Hulot

Source : Courriel à Reporterre

- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
- Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.

Dessin : © Red !/Reporterre

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