Pour guérir la Terre, il faut soigner notre tête

28 octobre 2015 / Juliette Kempf (Reporterre)



Avec l’essai Soigner l’esprit, guérir la Terre, Michel-Maxime Egger nous invite à comprendre intimement que nous ne sommes pas séparés du monde qui nous environne. L’écopsychologie rend possible ce changement radical de notre perception.

Sur 250 pages très documentées, le dernier livre de Michel Maxime Egger bouscule la vision de la psyché admise en Occident depuis plus d’un siècle. L’exclusivité de la théorie freudienne y est profondément remise en question, pour nous inviter à un véritable changement de perception quant aux liens qui unissent le « moi » et le « cosmos ». Egger décrit le mouvement de l’écopsychologie, né dans les années 1990 chez des penseurs anglo-saxons, qui révèle la nécessité réciproque de l’écologie et de la psychologie : selon ce mouvement de pensée, seule la réunion de l’écologie et de la psychologie peut résoudre la situation « d’écocide » dans laquelle nous nous trouvons, où l’homme comme la planète sont malades. L’enjeu thérapeutique essentiel est résumé par le philosophe James Hillman : « Nous ne pouvons être analysés ou soignés indépendamment de la planète. »

Ainsi, les écopsychologues ne prennent pas en compte l’individu séparé de son environnement mais le considèrent comme un être perméable aux dommages et déséquilibres subis par la Terre. La première tâche serait de quitter « la terrible illusion de la discontinuité », l’idée d’une séparation entre moi et le monde, créée dans la pensée moderne afin de prononcer les mots « je suis ». L’identité humaine ne comprend pas seulement l’individu, sa famille ou sa communauté, et la société à laquelle il appartient, mais aussi la « toile de vie », qui désigne le monde vivant dans son ensemble et sa diversité. Tout agit en interrelation. C’est à cet élargissement de perspective et de vécu que l’on nous appelle ici, afin de retrouver une valeur que nous portons tous en nous-mêmes : « La conscience de l’unité du réel. » Egger retrace les étapes de l’épopée humaine qui ont conduit à nous éloigner de cette conscience, faisant pourtant partie de notre structure fondamentale, ainsi que l’atteste l’étude des sociétés traditionnelles.

« Le changement de cap est l’aventure essentielle de notre temps »

L’écologie comme la psychologie connaisse chacune ses limites, qui s’expliquent justement par leur isolement. L’écologie ne gagnerait pas l’adhésion collective parce que l’individu moderne, dissocié intérieurement entre l’intellect et le cœur, construirait sans le savoir une sorte de bulle pour se protéger de la réalité. Les émotions face aux « vérités qui dérangent » sont ainsi refoulées, et privées du pouvoir de transformation dont elles sont porteuses. De l’autre côté, la psychologie occidentale dominante s’est limitée au monde strictement humain et souffre d’une conception atomisée, réductrice du moi. Pour Freud, « la nature » est un objet extérieur à l’être humain, une réalité matérielle sans âme contre laquelle nous devons nous défendre.

Carl Gustav Jung est convoqué par Egger comme précurseur fécond de la nouvelle discipline. Ayant exploré les dimensions historiques, cosmiques et spirituelles de la psyché, il voyait dans la nature « le vaste monde de Dieu, rempli d’un sens mystérieux » et reconnaissait que « l’existence humaine doit être enracinée dans la terre », puisqu’ « en touchant la terre, on ne peut éviter l’esprit ».

Renouant avec l’antique anima mundi, les nombreux auteurs cités par Egger appellent à passer d’un égo-humano-centrisme à une perspective éco-cosmo-centrique, tous attestant, bien que de façons différentes, de la réalité de « l’âme du monde ». « Le changement de cap est l’aventure essentielle de notre temps. Il naît de transformations dans nos cœurs, nos esprits et nos visions de la réalité. » Ces mots de l’états-unienne Joanna Macy témoignent de l’approche holistique qui nous est demandée pour suivre le chemin de l’écopsychologie, et pour accepter le paradoxe comme voie royale vers la conscience de l’unité.

Travailler à partir du corps

En pratique, les nouvelles approches éco-thérapeutiques travaillent à partir du corps, de la méditation, de l’interprétation symbolique et archétypale des rêves, de la médecine chamanique, proposent des séjours d’immersion dans la nature sauvage, etc. Theodore Roszak, dont le livre The Voice of the Earth a lancé en 1992 la notion d’écopsychologie, appelle quant à lui les militants de l’environnement à une transformation : « Nous devons ressentir en nous ce dont la Terre a besoin, comme si c’était notre propre désir le plus intime. »

La discipline n’omet pas le plan citoyen ! Face à « l’urgence spirituelle collective », son programme débouche de manière emblématique sur le politique, et elle reconnaît son besoin d’une théorie sociale. L’enjeu se trouve dans l’articulation de l’individuel et du structurel, en n’oubliant pas, tel que nous dit ultimement Roszak, « que seul l’amour peut nous changer. »


- Soigner l’esprit, guérir la Terre. Introduction à l’écopsychologie , Michel-Maxime Egger, éditions Labor et Fides, 288 p., 25 euros




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Source : Juliette Kempf pour Reporterre

Images :
. dessin : © Nessuno/Reporterre
. forêt en Ouganda (Wikipédia, Manuel Werner/CC BY-SA 2.5)