« Pour les JO, on expulse en masse migrants, travailleuses du sexe, sans-abri... »
Manifestation le 11 juin 2024 à Paris en soutien à une centaine de jeunes migrants ayant occupé la Maison des métallos. - © Telmo Pinto / NurPhoto via AFP
Manifestation le 11 juin 2024 à Paris en soutien à une centaine de jeunes migrants ayant occupé la Maison des métallos. - © Telmo Pinto / NurPhoto via AFP
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En Île-de-France, la préfecture et la Ville expulsent migrants, sans-abri et travailleuses du sexe au nom des Jeux olympiques, dénonce Antoine de Clerck, coordinateur du Revers de la médaille. Il dénonce un « nettoyage social ».
Mineurs isolés étrangers, travailleuses du sexe, personnes migrantes ou sans-abri... À cause des Jeux olympiques de Paris, les plus vulnérables continuent à être expulsés. Dans un rapport, le collectif Le Revers de la médaille, qui rassemble plusieurs associations, dénonce la hausse des déplacements forcés, et l’utilisation de méthodes violentes pour y parvenir. Et ce, sans qu’aucune politique de relogements pérennes ne soit engagée par les pouvoirs publics.
Les organisateurs des JO avaient pourtant fait une promesse : « léguer une société plus inclusive après les Jeux ». Antoine de Clerck, coordinateur du Revers de la médaille, décrit les dessous de ce « nettoyage social ».
À quel point les JO seront-ils douloureux pour les plus précaires ?
Ils le sont déjà. On a assisté — et on assiste toujours — à un nettoyage social, soit un déplacement massif et forcé des populations fortement précarisées. Depuis 2021-2022, on a constaté une hausse de 40 % des expulsions des lieux informels (squats, bidonvilles, campements de tentes…) situés à proximité des sites olympiques à Paris et Saint-Denis ainsi que des 25 espaces d’animations en marge des compétitions, dispersés dans la capitale. Sont concernés des personnes migrantes, des mineurs non accompagnés, les sans-abris ou encore les travailleuses du sexe.
Du fait de la hausse de la présence policière dans l’espace public, il y a un risque que les personnes qui ont des raisons de craindre d’être contrôlées par les autorités n’aillent pas aux distributions alimentaires, n’aillent pas dans leur suivi de soin ou soient en rupture de domiciliation, ne pouvant plus recevoir les courriers des suites de démarches administratives… Et restent cachées dans les interstices de la ville.
Vous parlez de « nettoyage social » en marge des JO, un processus qui dure depuis des mois voire des années.
En 2023, deux tiers des personnes faisant l’objet d’une mise à l’abri ont été orientées vers des « sas d’accueil temporaire ». Près de 4 000 personnes ont été dispersées dans des centres situés en-dehors d’Île-de-France pour une durée de trois semaines, le temps d’étudier leur situation. Cette dispersion géographique prive ces personnes de leurs attaches : l’école de leur enfant, leur emploi… Or, au bout des trois semaines réglementaires, nous avons constaté que 60 % d’entre elles se retrouvaient finalement à la rue [sans qu’on leur propose de logement pérenne]. Les 40 % restantes sont orientées vers d’autres centres, dans une autre région. Ce qu’on demande, c’est que les personnes soient consentantes pour partir et qu’elles aient la garantie d’avoir un hébergement plus pérenne que trois semaines.
Depuis 2023, vous constatez un changement de méthode de la part des municipalités et des préfectures dans les procédures d’expulsion.
Pour expulser des gens d’un lieu de vie informel, la préfecture ou la municipalité doit obligatoirement justifier la démarche auprès du juge du tribunal administratif. Ces procédures peuvent durer plusieurs semaines.
Or, depuis un an, on observe un basculement vers l’utilisation d’arrêtés municipaux et préfectoraux, permettant d’arrêter et d’expulser en 24 à 48 heures. Comme un arrêté doit être justifié, les préfectures et les maires ont été très imaginatifs. Jusqu’à y mentionner les JO.
À Noisy-le-Sec, un bidonville était installé depuis des années près d’une voie ferrée. Parmi les motifs d’expulsion a été évoquée « l’urgence à préserver la régularité des trains, notamment dans une période très particulière des prochains Jeux olympiques et paralympiques ».
Toutes les expulsions qui ont lieu sur les berges de Seine sont évidemment en relation avec la cérémonie d’ouverture. On parle de campements expulsés alors qu’ils étaient là depuis des mois voire des années.
Ces décisions sont très difficiles à contester, il n’est possible de le faire qu’a posteriori et les délais sont très très courts.
Qu’auraient dû faire les pouvoirs publics ? Que peuvent-ils encore faire à un mois de l’ouverture des JO ?
Eh bien, exécuter nos propositions ! Nous en avons fait une cinquantaine pour que Paris puisse tenir sa promesse d’organiser « les Jeux les plus inclusifs de l’histoire et qui lèguent un héritage social positif ». Cette promesse était écrite dans la candidature et dans toute la communication de Paris 2024.
Si les autorités doivent évacuer, expulser, rendre invisibles les personnes qu’on n’a pas envie de montrer dans l’espace public le temps des Jeux olympiques, la première proposition serait de proposer un hébergement pérenne pour les 7 000 personnes à la rue en Île-de-France. Ce n’est pas rien mais ce ne sont pas les 1,25 million de personnes déplacées comme aux JO de Pékin en 2008.
« L’État a largement les capacités d’héberger le temps d’un été 7 000 personnes »
Or, on pense que l’État a largement les capacités d’héberger au moins le temps d’un été 7 000 personnes en Île-de-France : 4,5 millions de mètres carrés de bureaux sont non utilisés, dont une partie se trouve dans des bâtiments publics que l’État ou les municipalités peuvent réquisitionner.
La deuxième proposition importante est de s’assurer qu’on maintient et qu’on organise tous les dispositifs sociaux : des distributions alimentaires, des domiciliations, des maraudes, des accès aux centres de soin. L’espace public sera extrêmement contraint, en particulier à Paris et en Seine-Saint-Denis. Il y aura une saturation des transports et des espaces, et une présence policière forte représentant une menace pour les personnes en situation irrégulière.
Par exemple, le centre alimentaire de l’association La Chorba, située à porte de la Villette, est à proximité d’une fanzone qui sera très surveillée. Si la préfecture a assuré que les agents de police laisseraient les personnes accéder à l’aide alimentaire, beaucoup de bénéficiaires sont des personnes étrangères. Ces dernières craignent de faire l’objet de plus de contrôles policiers. En parallèle, avec la fermeture estivale des Restos du cœur, il faudra s’attendre à y voir 200-300 personnes faire la queue chaque jour. La Chorba a annoncé un doublement des repas distribués. On craint que ces regroupements fassent l’objet d’une surveillance policière accrue.
On a donc proposé des concertations pour travailler au maintien des dispositifs médicaux et médicosociaux, voire réfléchir à un réaménagement pour tous les lieux où il pourrait y avoir des problèmes d’accès. Concrètement, ça peut être s’assurer qu’il n’y ait pas un car de police juste devant l’entrée du centre de santé situé à proximité d’un site de compétition, avoir un numéro de médiation en cas de difficulté sur un dispositif, etc. Aucune de nos propositions n’a été considérée par la ville de Paris, la Région Île-de-France et l’État.
Vous avez demandé à Mme Pécresse, présidente de la Région, qu’elle revienne sur la politique de hausse, sans distinction sociale, des tarifs des transports en commun pour la période des JO. Que vous a-t-elle répondu ?
Rien. On avait d’abord informé le cabinet qu’énormément de gens en précarité se déplacent habituellement sans titre de transport et qu’une hausse des tarifs augmenterait mécaniquement le nombre de fraudes. C’est très massif, ça concerne des milliers de personnes. 650 patrouilles de police et de contrôle circuleront cet été dans le réseau de transports dans le cadre des JO — contre 150 habituellement. Une personne étrangère sans possibilité de payer une amende pour absence de titre de transport a des risques de se faire contrôler par la police à la sortie ensuite.
On a proposé à la Région de mettre à la disposition des associations des titres de transport (évalués à des dizaines de milliers) afin de soulager les personnes précaires mais aussi les contrôleurs. En fait, ce ne serait pas de l’argent perdu, les personnes ne payant déjà pas leur titre. La Région a trouvé cette alternative beaucoup trop compliquée.