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Entretien — Régionales 2022

« Pour que les jeunes participent au vote, donnons-leur des enjeux, du débat ! »

Un bureau de vote à Paris, en 2017.

Lors du premier tour des élections régionales et départementales, les moins de 34 ans se sont massivement abstenus. Désaveu de la démocratie représentative, rejet des partis mais sans abandon d’un rôle politique… Vincent Tiberj analyse cet éloignement des urnes.

Vincent Tiberj est sociologue, chercheur au Centre Émile Durkheim et délégué de recherche de Sciences Po Bordeaux. Il a codirigé un ouvrage collectif, paru en mars 2021, intitulé Générations désenchantées ? Jeunes et démocratie.

Vincent Tiberj. Capture d’écran/YouTube/INJEP

Reporterre — Dimanche 20 juin, 87 % des 18-24 ans ne sont pas allés voter, et 83 % des 25-34 ans. Comment analysez-vous cette abstention massive des jeunes lors des élections régionales ?

Vincent Tiberj — Avec le renouvellement générationnel, le vote est de moins en moins le comportement participatif central des citoyens, au profit d’autres formes de participation politique. Il s’agit d’un changement culturel qui touche également les trentenaires et les quadragénaires. Pendant longtemps, le vote était considéré comme un devoir, les gens votaient de manière automatique, même s’ils n’étaient pas intéressés par le scrutin. Ce rapport électoral était un rapport de soumission : on s’en remettait à des élus, à des leaders. Cette conception du vote disparaît dans les nouvelles générations, avec notamment une remise en cause des figures d’autorité.

Il y a aussi des facteurs conjoncturels : cette campagne électorale a été escamotée, il n’y a pas eu — ou très peu — de travail de terrain pour aller chercher les électeurs. On ne mobilise pas par des réunions Zoom ! On a peu parlé de ces élections, ou alors en axant sur la sécurité, qui n’est pas une compétence régionale ou départementale, et qui intéresse peu les jeunes, plus préoccupés par le climat ou les inégalités. Bref, tous les indicateurs de la participation étaient au rouge.


Dans un tweet, vous soulignez les déséquilibres d’âge dans les urnes. Les 65 ans et plus pèsent dans les urnes 1,4 fois leur poids dans la population. Les 35 ans et moins, presque 2 fois moins que leur poids démographique. Quelles conséquences cela a-t-il ?

Les conséquences politiques sont énormes. Car ces différentes générations — les plus de 65 ans ou les moins de 35 ans — n’ont pas les mêmes valeurs : sur l’environnement, les rapports homme/femme, la diversité. Grosso modo, plus une génération est ancienne, plus elle vote pour Les Républicains (LR). À l’inverse, Europe Écologie-Les Verts (EELV) ou La France insoumise (LFI) attirent plutôt les jeunes cohortes. Du fait de cette mobilisation électorale différentielle, les personnes âgées pèsent politiquement beaucoup plus que les jeunes. Leurs sujets de préoccupation sont mieux représentés. À l’opposé, les questions d’écologie, de féminisme, d’antiracisme, portées avant tout par les moins de 35 ans, pèsent moins. Les urnes qui s’expriment s’ancrent dans un monde ancien.



En parallèle, on voit de plus en plus de jeunes s’investir dans des marches, des actions de terrain… Ils ne désertent donc pas le champ politique. Comment expliquez-vous ce paradoxe ?

La jeunesse n’est pas monolithique, il existe de fortes différences selon le niveau de diplôme, la zone géographique ou la classe sociale. Certaines catégories, notamment plus populaires, s’abstiennent, mais ne s’impliquent pas non plus dans des associations ou des syndicats, et c’est préoccupant. En revanche, les jeunes diplômés sont des virtuoses de la participation ! Mais ils considèrent que voter ne suffit pas, et s’investissent plutôt dans des manifestations, des actions ou des pétitions.



C’est-à-dire ?

Ils critiquent le vote comme une remise de soi à des élites. Autrement dit, la voix qu’on met dans une urne ne nous appartient plus : nos élus en font ce qu’ils veulent. En plus, en participant, on cautionne un système représentatif auquel nombre de jeunes n’adhèrent plus.

Les gens nés avant 1940 étaient des électeurs systématiques et voyaient les participations contestataires — manifestations, grèves, etc. — comme illégitimes. Ensuite, les baby-boomers se sont emparés de tous les moyens d’action : pétition, marche, vote. Avec les millennials, une nouvelle forme de participation politique émerge, plus protestataire encore. Ces jeunes manifestent, signent des pétitions, se mobilisent via les réseaux sociaux, s’investissent dans des associations locales. Leurs actes politiques sont des actes quotidiens : ils font du vélo, mangent bio. Les effets sont plus tangibles et immédiats, et donc plus rémunérateurs symboliquement, qu’un vote.

Marche pour le climat du vendredi 19 mars 2021, à Paris. © Mathieu Génon/Reporterre

Les nouvelles générations ne sont donc pas apathiques politiquement, même si elles ont un vrai problème avec la démocratie représentative et partisane, qu’elles connaissent trop bien. Elles sont souvent désabusées et déçues par les promesses non tenues et les reniements. Nos travaux ont montré qu’entre 2008 et 2018, il n’y a pas eu de recul des valeurs de gauche dans la population, mais un recul de celles et ceux qui se disent proches d’un parti de gauche. Ça signifie qu’il n’y a plus de confiance dans les partis censés porter ces valeurs d’égalité, de justice.



Une étude publiée par La Croix montre que la « génération climat » n’existe pas vraiment, et que l’écologie ne structure pas nécessairement la conscience ou les pratiques politiques de la jeunesse. Près des deux tiers des jeunes seraient soit indifférents, soit distants, soit complètement sceptiques vis-à-vis des problématiques écologiques. Qu’en pensez-vous ?

On constate en effet un emballement médiatique autour de la « génération climat ». Les politiques, les journalistes ont une fâcheuse tendance à voir des générations partout ! Donc rappelons-le : celles et ceux qui marchent pour le climat sont avant tout des jeunes urbains diplômés. Mais comme sur d’autres sujets, les mobilisations sont menées par des minorités actives : les Gilets jaunes, les féministes de MeToo… Les évènements qui suscitent l’adhésion et la participation de l’ensemble de la société sont extrêmement rares. Néanmoins, derrière cette politisation d’une minorité — d’ailleurs pas si minoritaire que ça — se cache une conscientisation massive, un basculement idéologique en faveur de l’écologie, portés par le renouvellement générationnel.

Les gens se mobilisent lorsque les élections proposent des choix de société tranchés

Cela me fait penser à la « génération 68 », qu’on a beaucoup mise en avant alors qu’il y avait parmi les jeunes des années 1960 nombre de gaullistes et de conservateurs convaincus. Cependant, les changements culturels d’émancipation et de libération sexuelle portés par une partie de cette classe d’âge ont fait leur chemin. Les évolutions sont progressives et souterraines.



Face à l’abstention des jeunes, le gouvernement a lancé une campagne de communication sur les réseaux sociaux pour les toucher. Comment répondre d’après vous à ce « désenchantement politique institutionnel » ?

Cette campagne de com’ est une réponse court-termiste à une transformation culturelle de long terme. C’est le vieux modèle de la seringue hypodermique de la communication : il suffirait d’injecter de la propagande pour changer les comportements individuels. Je trouve fascinante cette méconnaissance du phénomène.

Pour que les jeunes participent, donnons-leur des clivages, des enjeux, du débat ! Les gens se mobilisent lorsque les élections proposent des choix de société tranchés : typiquement, l’élection de Joe Biden contre Donald Trump. En 2005, lors du référendum sur le traité constitutionnel européen, il y a eu de vrais débats, et les citoyens sont allés voter [le taux de participation était de 70 %, alors qu’il dépasse rarement 50 % lors de scrutin européen]. Si l’on organisait des référendums sur la réforme des retraites ou le climat, je suis certain que les jeunes se mobiliseraient davantage.

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