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Énergie

Pour sortir du gaz russe, Engie opte pour le gaz de schiste

Cuves de GNL Cheniere Energy, dont une en construction, au Texas (États-Unis) en 2009.

L’énergéticien Engie a décidé d’étendre son contrat d’importation avec l’Américain Cheniere Energy, spécialiste du gaz naturel liquéfié. Ce choix fait bondir les écologistes : le gaz de schiste est très polluant.

La guerre contre l’Ukraine pousse les Européens à se détourner du pétrole et du gaz russes... Et à se tourner vers d’autres approvisionnements, notamment le gaz de schiste. Le groupe industriel Engie, dont le principal actionnaire est l’État français à hauteur de 23,64 %, n’échappe pas à la règle.

Le journal Les Échos nous apprenait, mardi 22 mars, qu’il a décidé d’étendre son contrat d’importation avec l’entreprise étasunienne Cheniere Energy, le n°1 du gaz naturel liquéfié (GNL) aux États-Unis. Une information confirmée au téléphone à Reporterre par un porte-parole d’Engie. Le groupe indique vouloir se diversifier et amoindrir sa dépendance au gaz russe, qui représente près de 20 % de ses approvisionnements. « Nous devons nous préparer à toute éventualité », a déclaré le porte-parole, évoquant le risque d’une interruption des approvisionnements russes.

Engie achètera à Cheniere Energy entre 900 000 et 1,2 million de tonnes de GNL « selon les années ». Ainsi, pour faire face aux risques de pénurie liés à la guerre contre l’Ukraine, Engie accroît le volume et prolonge son contrat avec l’entreprise étasunienne : il s’étendra désormais sur vingt ans, soit de 2021 à 2041, contre onze dans sa mouture précédente.

Ce contrat avait été conclu dans des conditions troubles, le 23 juillet 2021. Selon des documents internes confidentiels obtenus par Les Amis de la Terre France et révélés par Le Monde plusieurs mois après, Engie avait délibérément passé sous silence les négociations et la signature de ce contrat, désigné au sein de l’entreprise par le nom de code « Mustang ». Les documents montraient que la décision sur la signature du contrat avait été soumise en avril 2021 au Comité exécutif d’Engie avec la recommandation explicite qu’en cas de validation, « aucune publicité ne soit faite autour de cette transaction afin qu’elle reste sous les radars ».

Un gaz de schiste « désastreux »

Le prolongement de ce contrat a donc provoqué l’ire d’organisations écologistes. « Le GNL vendu par Cheniere Energy est en grande partie issu de gaz de schiste américain, désastreux pour les nappes phréatiques et le climat », dénonce auprès de Reporterre Lorette Philippot, chargée de campagne aux Amis de la Terre France. Engie a confirmé à Reporterre que ce gaz « pouvait contenir une part non précisée de gaz non conventionnel ».

Interdite en France depuis 2011, l’exploitation du gaz de schiste, un gaz naturel, nécessite un forage de 1 à 3 kilomètres de profondeur, de grandes quantités d’eau et de produits chimiques pour briser les roches : ce procédé est nommé « fracturation hydraulique » ou fracking. Tout le fluide utilisé dans le processus de fracturation n’est pas récupéré après son injection dans le puits. Des produits chimiques restent sous terre, contaminent les nappes phréatiques et menacent l’approvisionnement en eau potable. De plus, l’extraction du gaz de schiste libère du méthane, un gaz au potentiel 72 fois plus « réchauffant » que le CO2.

« L’origine exacte du gaz n’est pas communiquée par Cheniere, il est donc impossible de mesurer les fuites provoquées par le gaz qui sera acheminé en France », déplore Lorette Philippot. Selon plusieurs sources, dont le Houston Chronicle, Cheniere exporte notamment, via le terminal texan Corpus Christi LNG, du gaz de schiste issu du bassin d’Eagle Ford et du bassin permien. Cheniere a également signé un contrat d’approvisionnement pour du gaz issu du bassin permien dans le but d’alimenter son projet d’expansion Corpus Christi Stage III, dont la mise en opération est prévue pour 2024. D’après un rapport d’Oil Change International, publié en novembre 2021, la production prévue dans le bassin permien pourrait consommer près de 10 % du budget carbone mondial restant pour limiter le réchauffement global des températures à +1,5 °C.

Un nouveau terminal méthanier ?

Ce recours accru au gaz américain, « qui aurait, à la limite, pu s’entendre sur le court terme », « n’est pas acceptable quand il s’accompagne de l’augmentation de la durée du contrat à vingt ans », tempête Lorette Philippot. Pour elle, les contrats à long terme ont pour effet d’inciter le secteur gazier à investir dans de nouvelles capacités de production et infrastructures, « qui anéantissent les objectifs inscrits dans l’Accord de Paris, atteignables en allant vers le renouvelable et la sobriété ».

Selon un rapport publié en octobre 2021 par le Programme des Nations unies pour l’environnement (PNUE) et d’éminents instituts de recherche internationaux, la production mondiale de gaz devrait baisser de 3 % par an jusqu’en 2030, afin de contenir le réchauffement climatique sous le seuil des 1,5 °C de réchauffement.

Le GNL de Cheniere Energy pourrait être acheminé au terminal méthanier de Montoir-de-Bretagne. Wikimedia Commons/CC BY-SA 4.0/Jibi44

Le gouvernement français mettra-t-il un frein à ce projet ? Il l’avait fait en 2020, poussant Engie à abandonner un contrat d’approvisionnement de vingt ans avec le producteur de gaz liquéfié américain NextDecade. Mais la guerre contre l’Ukraine a changé la donne. Lors de sa rencontre avec la ministre de l’Énergie étasunienne Jennifer Granholm, du 8 au 10 mars, Barbara Pompili a demandé aux États-Unis d’augmenter sa production de gaz. Comme le relate Politico, des journalistes lui ont ensuite fait remarquer qu’elle encourageait ainsi les États-Unis à employer une pratique interdite dans son pays. Hésitante, la ministre de la Transition écologique a alors répondu : « La seule chose que je peux dire, c’est que dans cette période d’urgence, nous devons trouver des solutions. »

En coulisses, le gouvernement cherche même à augmenter ses capacités de réception du GNL apporté par bateaux, qui atterrissent pour l’heure aux terminaux de Dunkerque (Nord), Montoir-de-Bretagne (Loire-Atlantique), Fos-Cavaou et Fos-Tonkin (Bouches-du-Rhône). Selon Les Échos, la France projette avec Engie l’installation d’un terminal méthanier flottant au large des côtes françaises, probablement au Havre. Engie n’a pas démenti cette information à Reporterre.

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