Pour tuer moins d’animaux, L214 lance le « sauvetage du siècle »
Les produits d'origine animale émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que ceux d’origine végétale. - © Mathieu Thomasset / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Les produits d'origine animale émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que ceux d’origine végétale. - © Mathieu Thomasset / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
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L’association L214 assure dans un rapport que tuer deux fois moins d’animaux d’ici 2030 pour leur viande aurait des effets positifs sur l’environnement, la santé publique et les conditions de travail des agriculteurs.
C’est un appel au « sauvetage du siècle ». L’association L214, connue pour ses enquêtes choc dans les abattoirs grâce à des caméras cachées, a rendu public le 10 juin son nouvel objectif concret : réduire de 50 % le nombre d’animaux tués pour la consommation alimentaire française d’ici 2030.
« C’est un constat d’échec qui nous emmène à cette stratégie, explique à Reporterre Brigitte Gothière, directrice de L214. Depuis quinze ans, on montre des animaux en grande souffrance dans des élevages et des abattoirs. La situation est systémique : en France, 8 animaux sur 10 sont issus d’élevages intensifs, 3 millions d’animaux terrestres sont tués chaque jour dans les abattoirs. Les constats sont similaires dans la filière de la pêche. Malgré nos alertes, toujours autant — voire plus — d’animaux sont tués. »
L’association a donc choisi de remettre les animaux — soit des êtres vivants, sensibles, qui éprouvent des émotions — au centre des débats. « Près de 1,2 milliard d’animaux terrestres ont été abattus en 2023 pour la consommation française », rappelle l’association dans son rapport. L’estimation est encore plus élevée pour les poissons : plus de 7 milliards auraient été tués en 2023 pour la consommation française. En 2023, la part moyenne de viande par Française et Français était de 83,5 kg équivalent-carcasse. Même s’il s’agit du plus faible niveau depuis 2013, c’est deux fois plus que la moyenne mondiale.
L214 a sorti la calculatrice : si la France réduisait déjà de moitié ses produits d’origine animale, elle pourrait épargner la vie de 600 millions d’animaux terrestres et 3,5 milliards d’animaux marins. « La question éthique ne devrait plus être exclue des scénarios d’avenir », insistent les auteurs du rapport.
Consensus scientifique
D’autant que toutes les études scientifiques recommandent déjà de réduire la consommation de produits d’origine animale, pour des raisons climatiques comme sanitaires. En 2018, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) proposait ainsi l’adoption d’un régime « nettement moins gourmand en produits d’origine animale » pour lutter contre le changement climatique et les émissions de gaz à effet de serre.
En cause : ces produits émettent deux fois plus de gaz à effet de serre que les aliments d’origine végétale. Ils confisquent 3 à 4 fois plus de surfaces agricoles ; et pour produire 1 kg de protéines animales, il faut cinq fois plus d’eau que pour produire 1 kg de protéines végétales.
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En 2021, l’Organisation mondiale de la santé (OMS) affirmait aussi que « de nombreux éléments plaident en faveur d’une réorientation des populations vers des alimentations saines majoritairement végétales qui réduisent ou éliminent la consommation de produits d’origine animale ».
Pourtant, aucun chiffre précis de réduction de la consommation n’a depuis été ajouté dans les documents stratégiques censés guider les politiques publiques françaises. La stratégie nationale pour l’alimentation, la nutrition et le climat (Snanc) — soumise à la consultation du public entre avril et mai, et pas encore publiée — ne comporte aucun objectif chiffré. On peut seulement y lire qu’un des objectifs est d’atteindre en 2030 « une consommation suffisante et limitée de poisson et de produits laitiers et une limitation de la consommation de viande et de charcuterie, en particulier importées ». Sans plus de détails sur ce que « suffisant et limité » signifient.
Des objectifs « consensuels »
Avec son appel pour le « sauvetage du siècle », l’association L214 propose de préciser et chiffrer cette réduction, en intégrant les intérêts des animaux dans l’équation. D’où sa demande de réduire de moitié les animaux tués d’ici 2030.
Des objectifs « consensuels et atteignables à moyen terme, qui permettraient déjà de faire reculer les pratiques les plus préjudiciables », affirme l’organisation dans son rapport, avant d’énumérer vingt mesures concrètes à destination des pouvoirs publics français et des entreprises. Parmi elles : planifier sur dix ans l’interdiction de l’élevage intensif, de la pisciculture et de la pêche industrielle.
« Une décroissance de la souffrance »
« Il faut déjà instaurer un moratoire, détaille Brigitte Gothière. Beaucoup d’élevages intensifs voient le jour, il faut geler ce genre de projets. Une majorité de Français y est d’ailleurs favorable. » Selon le dernier baromètre de la Fondation 30 Millions d’amis, 83 % des sondés souhaitent l’interdiction de l’élevage intensif. Outre le moratoire, l’association réclame ensuite l’inscription de ces pratiques dans la loi d’ici à 2030 ; l’accompagnement et la reconversion des personnes qui en dépendent aujourd’hui, « avec des échéanciers planifiés par filière ».
L214 propose également de mettre fin aux subventions — européennes notamment — accordées à l’élevage intensif et à la pêche industrielle, et de les rediriger vers le soutien à des pratiques agricoles alimentaires végétales. L’association plaide aussi pour la fin des importations dans l’Union européenne des « produits moins-disants sur le plan social, environnemental et de la condition animale » ; le développement et la promotion des filières végétales ; l’arrêt des financements publics pour promouvoir des produits issus de l’élevage et de la pêche…
« Mettre les politiques devant leurs responsabilités »
« Tuer deux fois moins d’animaux peut rendre notre agriculture indépendante des importations », affirme l’association. Celles-ci représentent en moyenne plus de 30 % de la consommation totale de viande en France. L214 met également en avant l’amélioration des finances publiques (la gestion de la grippe aviaire a par exemple coûté à l’État 1,1 milliard d’euros pour l’épisode 2021-2022) et des revenus des agriculteurs.
« Un volume de production plus faible n’implique pas moins d’éleveurs ou une baisse du chiffre d’affaires », peut-on lire dans le rapport, qui s’appuie sur le scénario « Afterres 2050 » de l’association Solagro. Celui-ci estime qu’une division par deux des productions animales créerait 125 000 emplois tout en augmentant le revenu agricole net.
« C’est cela qui est formidable avec la réduction du nombre d’animaux tués et la sortie des modèles intensifs, insiste Brigitte Gothière. C’est une croissance du bonheur et une décroissance de la souffrance, pour les animaux comme pour les agriculteurs, les ouvriers d’abattoirs et les pêcheurs. »
Reste à convaincre le gouvernement. Ce qui n’est pas une mince affaire, quand on constate que l’exécutif ne retire pas son soutien au modèle agricole intensif et rechigne à affirmer publiquement qu’il faut réduire notre consommation de produits d’origine animale.
« Il faut mettre les politiques devant leurs responsabilités, prévoit Brigitte Gothière. On va utiliser les mêmes tactiques que celles utilisées contre les entreprises qui refusaient d’interdire la vente des œufs issus de poules pondeuses en cage : on a interpellé, on a mis dans l’espace public “telle entreprise ne veut pas”, et on fera la même chose pour les politiques. Chacun devra rendre compte sur son territoire de son inaction à l’égard des animaux et de l’intérêt général. »
L214 organisera plusieurs rassemblements en France dès le 14 juin pour appeler à ce « sauvetage du siècle ». L’association fait savoir que des premières actions centrées sur les personnalités politiques et les entreprises auront lieu en septembre.