123
Média indépendant à but non lucratif, en accès libre, sans pub, financé par les dons de ses lectrices et lecteurs

Eau

Pourquoi trouve-t-on des matières fécales dans le Perrier ?

Des centaines de milliers de bouteilles produites entre février et avril ont été retenues après des prélèvements montrant des traces de matières fécales.

Plusieurs cas de contamination de l’eau Perrier, qui pourrait perdre le statut d’« eau minérale », proviennent de matières fécales. Une pollution fort répandue, due à l’urbanisation, l’agriculture et à notre gestion des toilettes.

La célèbre eau gazeuse Perrier risque de perdre son statut « d’eau minérale » dans les prochains jours à cause d’un polluant aussi tenace que répandu : la matière fécale. Des centaines de milliers de bouteilles produites entre février et avril ont été retenues après des prélèvements montrant des traces de « bactéries pathogènes de l’intestin », selon une note de l’Agence régionale de santé citée par Le Monde. Or ces résidus de matières fécales peuvent contenir des micro-organismes pathogènes à l’origine de maladies infectieuses comme la gastro-entérite, voire, dans les cas les plus graves, le choléra ou la typhoïde.

Une partie des bouteilles a été libérée après contre-analyse et une autre reste en attente de nouveaux examens, tandis que l’industriel tente de minimiser, évoquant une simple « intervention technique » et des « mesures internes de gestion de la qualité ». « Toutes nos eaux peuvent donc être bues en toute sécurité », dit à Reporterre un porte-parole de Nestlé Waters France, à qui appartient la marque.

Il y a un an, déjà, 3 millions de bouteilles de Perrier avaient dû être détruites à cause des fameuses bactéries. Pis, pour endiguer secrètement ces pollutions à partir de 2020 au moins, le groupe Nestlé a désinfecté son eau avec des UV et du charbon actif, ce qui est interdit pour une eau « minérale ».

Un scandale révélé en janvier 2024 par Le Monde et Radio France, qui implique le gouvernement et Alexis Kohler, proche collaborateur d’Emmanuel Macron.

Des matières fécales, partout

Dans le cas particulier de Perrier, aucune investigation n’a permis de connaître l’origine précise des excréments à l’origine de la contamination. La zone au-dessous de laquelle est puisée l’eau gazeuse s’est toutefois fortement urbanisée ces dernières années, avec des maisons individuelles. Souvent impossibles à raccorder aux égouts, ces pavillons stockent leurs eaux usées dans des fosses septiques, qui fuient souvent dans le sol, ce qui pourrait expliquer l’infiltration de matière fécale dans la nappe phréatique.

À moins que les excréments ne proviennent de l’élevage ; de l’épandage de boues d’épuration ou de fumier pour fertiliser les sols ; d’un défaut dans une station d’épuration ou de fuites issues des réseaux d’égouts des grandes villes affectant les cours d’eau. Les bactéries issues de matières fécales sont en réalité largement répandues dans l’environnement, résultat du système d’assainissement dont s’est doté la France à partir du début du XXe siècle, explique Fabien Esculier, chercheur à l’École nationale des ponts et chaussées : « Le “tout-à-l’égout”, c’est-à-dire le fait de mettre les matières fécales dans les égouts en utilisant une chasse d’eau, peut sembler pratique, mais il a pour effet de propager les pathogènes, via l’eau, dans l’environnement. » Ces pathogènes sont rarement traités par les stations d’épuration et les égouts débordent fréquemment.

Lire aussi : Comment nos excréments contaminent les huîtres

Après de fortes précipitations, cette eau de surface massivement polluée s’infiltre à grande vitesse. C’est ce qui est arrivé en avril 2024 dans la région de Vergèze (Gard), où l’eau de Perrier est prélevée, après la tempête Monica qui a entraîné 200 millimètres de précipitations en vingt-quatre heures.

L’eau de Perrier est prélevée dans des fissures présentes dans un sol calcaire, qui descendent sur plusieurs centaines de mètres de profondeur. Or, cette topographie du sol favorise l’infiltration rapide de l’eau, ce qui rend la nappe vulnérable aux pollutions de surface.

Le risque a été renforcé par la soif de croissance de Perrier. « L’extension de l’exploitation a conduit au développement de forages dans une zone où les calcaires sont affleurants et ne bénéficient pas d’une couverture », a dit Sophie Ressouche, experte à l’établissement public qui gère la nappe phréatique utilisée par Perrier, dans le Gard, lors de son audition à la commission d’enquête sénatoriale sur l’eau en bouteille.

Pour ne rien arranger, le changement climatique rend les « épisodes cévenols » plus fréquents et l’urbanisation continue de progresser. « Malgré la mise en place de dispositifs de sauvegarde, nous avons des inquiétudes sur notre capacité à protéger la ressource et les captages existants », alertait Sophie Ressouche devant les sénateurs, le 30 janvier.

La « pureté originelle » n’est plus garantie

Dans ce contexte, les hydrogéologues mandatés par le préfet du Gard pour une expertise sur le renouvellement du label « eau minérale » à Perrier ont remis un avis défavorable. Ils estiment que la « pureté originelle » de tous les forages de Vergèze n’est plus garantie, selon Le Monde et Radio France.

Nestlé Waters France réfute ce constat, affirmant qu’elle maîtrise encore la qualité de son eau, quitte à déplacer ponctuellement ses points de captage après des grosses pluies. « Ni la minéralité ni la sécurité alimentaire de nos produits finis n’ont été compromises », dit son porte-parole, qui reconnaît néanmoins que « le changement climatique et l’intensification des activités humaines dans les zones de captages constituent une difficulté supplémentaire ».

Pour endiguer structurellement la pollution aux matières fécales, c’est tout le système d’assainissement qui devrait être revu, estime Paul Minier, docteur en sciences de l’environnement à l’École nationale des ponts et chaussées : « La gestion du risque sanitaire serait bien meilleure si nous étions capables de séparer les matières fécales en les évacuant non plus avec une chasse d’eau, mais avec de la matière sèche. »

Lire aussi : Cinq idées reçues sur les toilettes sèches

Faute de mieux, l’eau courante est systématiquement désinfectée au chlore avant d’être injectée dans les tuyaux, pour protéger les particuliers des matières fécales. Sans une telle opération, qui leur est interdite, les eaux minérales sont directement menacées de disparition.

legende