Projets inutiles, la victoire est possible : le récit de la Rencontre de Reporterre

5 décembre 2014 / Lorène Lavocat (Reporterre)

Une rencontre sous le signe de l’écoute et du partage. La soirée organisée par Reporterre et Agir pour l’environnement a montré que face à la profusion des projets inutiles, les citoyens sont de plus en plus mobilisés. Lundi 1er décembre, ils sont venus en nombre écouter les opposants aux projets inutiles témoigner de leur lutte. Reportage audio et photographique.


Le silence coupable des autorités, la violence de la répression, ou l’inextricable complexité des recours juridiques... mais aussi la créativité et la détermination des militants. La Rencontre de Reporterre, organisée le 1 décembre avec Agir pour l’Environnement, a été une soirée vivifiante : elle a permis de poser les bases d’une victoire de l’écologie contre les intérêts privés.

Six collectifs d’opposants à des projets inutiles ont répondu présents, ainsi que le public qui a largement empli la salle Jean Dame, prêtée par la Mairie du IIe arrondissement de Paris. Certains luttent contre des centres commerciaux, d’autres contre un barrage ou un aéroport. Ils occupent parfois le terrain, formant des Zad (zone à défendre), ou multiplient les manifestations originales. Au-delà de leurs différences, la discusion, animée par Antoine Lagneau, a montré qu’ils amorcent des stratégies communes pour gagner leur combat. Tour d’horizon sonore...


- Françoise Verchère, Antoine Lagneau et Stéphane Peron -

Le barrage de Sivens, au Testet

Le projet de barrage sur une zone humide est sérieusement remis en cause, depuis la mort de Rémi Fraisse. Pour en savoir plus, voir notre Dossier : La bataille pour sauver la zone humide du Testet.

Pour Ben Lefetey, porte-parole des collectifs pour la sauvegarde de la zone humide du Testet, « nous ne pourrons jamais célébrer la victoire, puisque l’un des nôtres est mort. » Pour autant, il y a bien aujourd’hui « une reconnaissance officielle que c’est un mauvais projet ».


- Ben Lefetey au micro -

Mais « la résistance est aujourd’hui trop forte » pour que le projet continue. « Ils ne peuvent plus nous imposer un projet que l’on refuse. » Reste désormais à « gagner au niveau national », sur trois points : exiger plus de démocratie, interdire les armes létales et réorienter notre agriculture vers un modèle plus soutenable.

- Écouter Ben Lefetey :

L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes

Notre Dame des Landes est La « mère des batailles », dit Françoise Verchère, du collectif d’élus doutant de la pertinence de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes (Cedpa). Pour tout savoir : le Dossier Notre-Dame-des-Landes.


- Françoise Verchère -

Un projet né dans les années 1970, une Zad active depuis 2008, et pourtant « aujourd’hui, on s’enlise ». En cause, « le silence des autorités » et « l’indépendance relative du Conseil d’État », qui complique les recours juridiques. « La victoire est possible, mais elle n’est pas acquise », ajoute Françoise Verchère. Alors comment gagner ? « Il faut instaurer un rapport de force, avec le soutien de la société. »

- Écouter Françoise Verchère :

Le centre Europa City de Gonesse

De quoi s’agit-il ? D’un centre commercial promu par le groupe Auchan, avec piste de ski, dans une zone déjà très bien pourvue en grandes surfaces. Pour en savoir plus.

La lutte à Gonesse en est à ses balbutiements. « Nous avons organisé des manifestations, avec Alternatiba Île-de-France, explique Bernard Loup, du collectif pour le Triangle de Gonesse. Nous cherchons à proposer des alternatives, montrer qu’au niveau de notre territoire, on peut faire autre chose qu’un centre commercial. »

- Écouter Bernard Loup :

Le centre Val Tolosa, à Toulouse

Dans la même veine qu’à Gonesse, le centre Val Tolosa, près de Toulouse, fait l’objet d’une opposition déterminée depuis presque dix ans. Tout savoir.


- Jutta Dumas -

« Les promoteurs disent défendre l’intérêt général, dénonce Jutta Dumas, du collectif Non à Val Tolosa. Mais en fait, à part quelques créations d’emplois, souvent précaires, ils ne défendent que leurs intérêts privés. » Quant à proposer des alternatives, elle s’interroge : « Est-ce notre rôle ? Nous ne sommes pas là pour pallier aux insuffisances des élus. »

- Écouter Jutta Dumas :

Le village Oxylane de Saint-Jean-de-Braye

Un immense magasin Décathlon, et plein de boutiques de sport. Et là encore, des surfaces agricoles et des zones humides menacées. Tout savoir.

« Le but, c’est de gagner la bataille de l’opinion, rappelle Fabrice Tassard, du collectif SPLF45. Pour cela, « il faut rester positif, être ludique et créatif dans nos manifestations et nos luttes. »

- Écouter Fabrice Tassard :

Le Center parcs de Roybon

« La ferme des 1000 cottages », voilà comment Stéphane Peron présente le village que Pierre et Vacances veut construire à Roybon, dans l’Isère. Lire notre dossier.

Une bagarre commencée il y a sept ans, qui aboutit aujourd’hui à « un carnage légal ». Car, malgré un revirement récent des autorités (2 décembre), notamment du président de région Jean-Jacques Queyranne, « tous les garde-fous, les recours juridiques n’ont servi à rien », le préfet est passé outre. Pour Stéphane Peron, pour remporter une victoire « très difficile », la désobéissance civile s’avère nécessaire.

- Écouter Stéphane Peron :

À travers les témoignages de ces militants du terrain, se dessine une trame commune. Pour Stephen Kerckhove, d’Agir pour l’environnement, les convergences ne manquent pas : le choc des légitimités, le culte pour des projets d’infrastructures nés dans les années 1960-70, le déni écologique ou l’ambivalence des élus.

- Écouter Stephen Kerckhove :

La folie des GPII (grands projets inutiles et imposés) n’est pas une maladie franco-française. Partout en Europe et dans le monde, des mines, des barrages ou des infrastructures ferroviaires défigurent la nature. Mais « un mouvement de convergence est en train de s’opérer », rappelle Barnabé Binctin, journaliste à Reporterre. Un mouvement qui s’organise autour de trois axes principaux : le rejet du néolibéralisme, matrice idéologique de ces GPII, la proposition d’alternatives, et le recours au droit communautaire, européen pour faire avancer le combat.

- Écouter Barnabé Binctin :

Dans la salle, des luttes par dizaines

Dans la salle, le public bruisse d’indignation. Les témoignages fusent. Une carrière dans le Vexin, une ligne de haute tension en Haute-Durance, une ferme usine de 1000 veaux dans le Limousin. Le nucléaire, le ferroviaire ou les déchets posent très souvent des problèmes sociaux, environnementaux et démocratiques. La France semble gangrenée par les projets inutiles...

Chacun énumère ses bons plans et ses pistes : écrire une chanson, créer des ateliers citoyens, mettre en commun des contacts et des outils. Un seul mot d’ordre : l’entraide et la coordination. À ce propos, il existe d’ores et déjà une adresse : contact@gpii.fr, pour être mis en relation avec d’autres luttes.

L’entraide, oui, mais cela ne suffit pas. « Nous avons tous une responsabilité. Il faut que chacun ait le courage de faire très discrètement ce qu’il y a à faire », lance une dame. « Il faut aller sur place, ne pas attendre qu’on nous dise quoi faire, prendre l’initiative », ajoute un autre spectateur.

S’engager, ce n’est pas toujours facile. Surtout quand on est sans cesse dénigré. « On nous fait passer pour des passéistes, des anti-tout, témoigne Agnès Popelin, d’Ile-de-France Environnement. On nous reproche de défendre notre pré carré, alors que ce sont elles, les entreprises, qui défendent leurs intérêts privés. »

Pour ne pas délégitimer le mouvement, « il faut réaffirmer la puissance de la non-violence », insiste Pierre-Alain Prévost, de la Confédération paysanne. Et pourtant, face au déni, au silence, à la répression, se pose désormais la question du recours à la violence.

- Écouter Ben Lefetey :

Pour tenter d’apaiser le jeu, François Hollande a récemment évoqué l’idée de référendums locaux. Mais n’est-ce pas un piège ? Pour Françoise Verchère, c’est un dispositif très dangereux :

Écouter Françoise Verchère :

Pour remporter des victoires, il faut avant tout « s’engager, prendre des risques », rappelle Ben Lefetey. Ensuite, « la lutte doit s’organiser autour de trois axes : juridique, politique et citoyen », explique Françoise Verchère. « Ne pas oublier d’élargir la base, de gagner de nouveaux publics », ajoute Jutta Dumas.


- Hervé Kempf -

Mais l’heure n’est pas au fatalisme, « les gens sont de plus en plus informés », constate Stéphane Peron. Pour Stephen Kerckhove, aucun doute, « c’est nous qui allons gagner, parce que c’est nous les gentils ! »

Et Hervé Kempf conclut, en replaçant la lutte dans le cadre général d’un néo-libéralisme en état de profond délabrement moral... mais prêt à réprimer de plus en plus durement les luttes qui le mettent profondément en cause :

- Écoutez la conclusion d’Hervé Kempf :


Complément d’info : La Rencontre racontée par Gilles Héluin.




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Source et sons : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos : © Eric Coquelin

Lire aussi le récit de la Rencontre du 6 octobre 2014 : À la rencontre de Reporterre, on a retrouvé le goût de la politique


Cet article a été rédigé par une journaliste professionnelle et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :



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