Quand « Vamos a la Playa » était antinucléaire : 16 musiques écolos à découvrir
En haut, de g. à d. : Anne Sylvestre, Shurik'n (IAM), Marina, Mathilde Caillard et Mélissa Laveaux. En bas : Julien Doré et Lucas Santtana. - © Montage Reporterre
En haut, de g. à d. : Anne Sylvestre, Shurik'n (IAM), Marina, Mathilde Caillard et Mélissa Laveaux. En bas : Julien Doré et Lucas Santtana. - © Montage Reporterre
Durée de lecture : 14 minutes
Pomme, Planète Boum Boum, Julien Doré, Righeira, Lucas Santtana... En cette Fête de la musique, Reporterre vous a concocté une playlist 100 % écolo !
À l’occasion de la Fête de la musique, le 21 juin, Reporterre a eu envie de tendre l’oreille aux chansons qui parlent d’écologie, frontalement ou en creux. Des morceaux qui dénoncent, alertent, racontent ou tout simplement rappellent notre lien au vivant, à ce qui s’effondre et pourrait renaître.
Voici une sélection subjective de seize titres, choisis par la rédaction. Une playlist — à retrouver entièrement ici — où se croisent rap, folk et variétés, avec cette question en filigrane : que nous dit la musique de notre époque et de ses déséquilibres ? Et comment, parfois, elle nous aide à les regarder en face et à les traverser.
« Demain c’est loin » — IAM (1997)
Classique absolu du rap, ce morceau-fleuve de neuf minutes déverse une chronique sans fard d’une jeunesse prise au piège du béton, reléguée dans les marges de la République. Sans refrain, sur une boucle instrumentale minimaliste, Shurik’n et Akhenaton racontent un quotidien de murs, de tensions, de débrouille et de débâcle.
La nature est absente, sinon dans les noms des bâtiments — « Jolis noms d’arbres pour des bâtiments dans la forêt de ciment ». Le texte parle d’une ville grise, saturée, dense, où l’on apprend à survivre plus qu’à grandir. Dans cette réalité bétonnée, l’horizon est bouché. Le futur n’existe pas vraiment, pas par manque d’envie, mais parce que tout pousse à vivre au jour le jour.
Le titre en dit long : Demain c’est loin, comme une ligne floue, inaccessible, quand on vit au ras du goudron. - A.-R.K.
Punchline : « Tu baves du béton, craches du béton, chies du béton. »
« Les Voleurs d’eau » — Imany (2021)
Écrite à l’origine en 1989 par l’immense chanteur Henri Salvador, Les Voleurs d’eau a depuis été reprise par de nombreux artistes — mais aussi par des chorales militantes, qui en ont fait un hymne contre l’accaparement de l’eau, notamment à Sainte-Soline (Deux-Sèvres). Mon interprétation préférée ? Celle d’Imany, qui pose sa voix grave sur les mots aiguisés de Salvador, et donne ainsi une nouvelle puissance à ce chant de lutte. Ce son vibrant s’écoule dans nos oreilles et résonne comme un appel à se soulever contre les multinationales de l’eau. - L.L.
Punchline : « Ils veulent construire un barrage / C’est la vallée qu’ils saccagent / Ils inonderont nos villages / Et nous mettrons dans des cages. »
« La Glace » — Biga Ranx (2022)
Sur un air de reggae, Biga Ranx désespère de l’ignorance collective face à l’état de la planète. Les conséquences du réchauffement climatique sont pourtant sous nos yeux : les saisons changent, les températures grimpent. Alors Biga « traverse les saisons avec la même p’tite veste ».
La beauté de la nature est piétinée au profit de la société de consommation et submergée par le plastique qui pollue terres et océans. Le monde disparaît, notamment les calottes polaires — la glace —, mais personne ne réagit. Chacun évite de se remettre en question, pensant peut-être que les responsables sont plus haut : « C’est ni de ta faute ni de la mienne. »
Derrière ce fatalisme appuyé par un rythme lent et mélancolique, l’artiste français appelle surtout à des prises de conscience individuelles comme collectives. - L.M.
Punchline : « C’est les paquebots contre les pédalos, la mer commence là où vit Donatello. »
« On veut du fret ferroviaire » — Planète Boum Boum (2024)
Qui a entendu parler du démantèlement de Fret SNCF, négocié entre le gouvernement et l’Union européenne au nom d’une concurrence largement fictive et dogmatique ? Le scandale s’est opéré à bas bruit et malgré plusieurs manifestations, les cheminots n’ont pas réussi à attirer l’attention du grand public. D’où l’idée de Planète Boum Boum d’en faire leur cause et de mettre un peu de lumière, en chanson, sur ce dossier.
Texte et instrumental efficaces, refrain entêtant (vous êtes prévenus) et clip en plongée dans l’ambiance manif... Il a été tourné en novembre 2023 sur l’ancienne gare de triage de Sotteville-lès-Rouen (Seine-Maritime) au cours d’une manifestation unitaire des cheminots et des associations de l’Alliance écologique et social, avec le soutien de Sud-Rail. Reporterre y était aussi. - E.M.
Punchline : « Manu nous prive de dessert / Pour gaver les actionnaires / En nous sucrant tous nos trains / Il fait croquer ses copains ! »
« Purge the Poison » — Marina (2021)
Un des meilleurs hymnes féministes et écologistes de ma playlist personnelle. Nous étions en 2021, un an après le début de la pandémie de coronavirus, quand l’artiste galloise Marina a sorti cette pépite pop. Derrière une mélodie entraînante, elle narre un récit sous le point de vue de « Mother Nature » (« Mère Nature »), et autant dire qu’elle a la rage.
Pendant trois minutes, Marina dénonce successivement la destruction de la planète, les agressions sexuelles du producteur Harvey Weinstein et l’invisibilisation des femmes en politique. Avec un message rappelé sans cesse : nous avons besoin « d’éliminer le poison de notre système » pour ne pas périr. Elle nous aura prévenus. - J.G.-B.
Punchline (traduite de l’anglais) : « Les virus débarquent, les incendies brûlent, jusqu’à ce que les êtres humains apprennent / De chaque désastre, tu n’es pas mon maître. »
« Nan Fon Bwa » — Mélissa Laveaux (2018)
Mélissa Laveaux, chanteuse-compositrice d’origine haïtienne, revisite des chants résistants haïtiens. Nan Fon Bwa (Dans les bois) est à l’origine une chanson folklorique haïtienne de 1969 écrite par le guitariste et compositeur Frantz Casséus.
Elle représente selon elle une « ode à la nature, célébrée par la fête, l’ivresse et la danse Yanvalou. Un testament sur la richesse et l’espoir de la jeunesse ». - M.G.
Punchline : Je connais un endroit au fond des bois / Il y a de l’air, des rivières qui coulent, des fleurs.
« Vamos a la Playa » — Righeira (1983)
C’est un tube absolu de l’été 1983 qui évoque plus la boule à facettes du snack du camping que les manifs antinucléaires, et pourtant. La chanson du duo d’italo disco Righeira, sombre et cynique malgré son rythme dansant et son clip utrakitch, est résolument engagée. « Je voulais faire une chanson sur la plage qui soit post-atomique », a expliqué son auteur, Johnson Righeira.
Ce thème lui a été inspiré par l’initiative de défense stratégique étasunienne, surnommée « guerre des étoiles », annoncée en mars 1983 par Ronald Reagan dans un contexte de Guerre froide et d’équilibre de la terreur entre puissances nucléaires.
D’où ces paroles en espagnol, terriblement explicites : « Allons à la plage, la bombe a explosé, les radiations brûlent et teintent de bleu, [...] le vent radioactif ébouriffe les cheveux. » Alors, prêts à danser sur le sable jusqu’au flash et à la fin du monde ? - É.M.
« À Perte de vue » — Pomme (2021)
« Comment parler de ça, sans briser ma voix ? Comment te dire les choses, le mal que l’on cause ? » s’interroge la chanteuse Pomme. Dans cette douce balade, elle exprime ce sentiment d’impuissance qui peut parfois nous assaillir face à l’urgence écologique, comme elle l’avait déjà fait avec la chanson Les Séquoias.
Cette fois, avec le morceau À Perte de vue, elle alerte sur la disparition des « géants » marins que sont les baleines et les bélugas. La chanteuse a choisi de reverser l’intégralité des recettes générées par ce morceau à l’association canadienne Gremm, engagée pour la protection des cétacés. - L.G.
Punchline : « Si je savais comment sauver les géants de nos mains qui les tuent à perte de vue. »
« Vamos Ficar na Terra » — Lucas Santtana (2023)
Difficile de sélectionner 1 seul morceau parmi les 10 du magnifique album O Paraíso (Le Paradis) du chanteur-compositeur brésilien Lucas Santtana, dédié à la célébration des charmes de la Terre. S’il ne faut en citer qu’un, évoquons Vamos Ficar na Terra (On va rester sur la Terre), écrit après la lecture d’un article sur les projets de conquête martienne d’Elon Musk.
La figure de la bossa nova oppose aux délires astrocapitalistes les plaisirs simples de la vie terrestre : aux dollars et aux navettes spatiales, préférons l’indolence, l’observation de la voûte étoilée et les cafés au soleil. « Ici on peut planter et manger ce que l’on récolte / Pour étancher la soif, on boit l’eau de la fontaine / Il y a une rivière et une cascade pour se baigner », chantonne-t-il en portugais brésilien. Un imaginaire tendre et joyeux que l’on retrouve dans « La Biosphère », ode au vivant fredonnée — cette fois — en français. -H.C.
« City Lungs » — Laura Misch (2023)
Dans City Lungs, l’artiste londonienne Laura Misch tisse un hymne organique à la nature nichée au cœur même du tissu urbain. Ce morceau agit comme une métaphore sonore et lyrique : les « poumons de la ville » font référence aux arbres et aux espaces verts de Londres, ces fragments de verdure résistant au bitume.
La guitare douce s’enracine, le saxophone souffle comme le vent dans les feuilles. La voix et les mots de Laura Misch sonnent comme un écho. Elle plante des graines de conscience écologique à travers sa poésie.
Ce qui donne à City Lungs sa profondeur, c’est sa fascinante pratique de l’enregistrement sur le terrain. Laura Misch a arpenté les bois et lisières de Londres et en a fait une matière sonore. Au final, on en ressort comme d’une promenade en forêt intérieure : plus léger, plus conscient, plus animé par l’élan de protéger ces poumons verts. - M.G.
Punchline (traduite de l’anglais) : « Grand-mère m’a raconté des légendes / Les poumons de la ville sont les arbres / Elle les honore et les protège. »
« La Fièvre » — Julien Doré (2020)
Terminé les chansons d’amour, dans La Fièvre, Julien Doré fait le constat accablant d’une planète qui va mal. « Le monde a changé, il s’est déplacé, quelques vertèbres... » nous prévient-il d’emblée. Sans nous faire la morale, il décrit ironiquement une humanité qui fonce droit dans le mur, avec ceux « qui nagent vers c’qu’on a déjà coulé ». Obsédés par leur image et la rentabilité, ils ne voient pas le problème à passer l’été sur la banquise, où la glace a laissé place à la plage.
Sur une mélodie très dansante grâce aux notes de marimba, Julien Doré montre dans son clip une planète qui elle-même a décidé d’abandonner, préférant manger des chips devant la télévision et nous laisser à notre propre sort. - J.C.
Punchline : « On peut pas changer les ombres / On peut juste les éclairer / Jusqu’à c’que le soleil tombe / Lassé de nous réchauffer. »
« Reste un oiseau » — Anne Paceo (2022)
Des cordes cristallines évoquent une atmosphère claire, matinale, trois voix féminines, un appel : « Ohé… Ohé… » Bientôt nous voici entraînés dans un voyage chamanique, entre rêve et réalité — magique.
Après l’Afrique, le Japon, le pays des Esquimaux, la compositrice et batteuse Anne Paceo s’est inspirée des pratiques vocales chamaniques, et de l’énergie des tambours de transe, pour nous transporter dans un espace commun avec les autres espèces — un espace sans mots, mais très relationnel. Les dessins colorés de Juliette Bonvallet pour le clip nous l’ouvrent à merveille, avec autant de fluidité que la musique.
Reste un oiseau donne envie d’être léger, léger comme un oiseau, pour laisser le monde venir à soi, à l’écart des foutaises calamiteuses de la supériorité humaine. J’aime cette musique qui nous accompagne dans une réinvention de notre rapport au vivant. - C.M.
« Plus rien » — Les Cowboys fringants (2004)
J’avais 15 ans quand ce morceau — l’histoire du dernier humain sur une planète dévastée — est sorti. Je me revois fondre en larmes en écoutant la voix puissante de Karl Tremblay. Sidération, tristesse, rage... On ne parlait encore pas d’écoanxiété, mais cette chanson pourrait en être l’hymne.
Heureusement, les Cowboys ont plus d’un tour dans leurs santiags québécoises. Et leur (pléthorique) discographie comprend de nombreux remèdes à la mélancolie : La Manifestation, Droit devant... De 1995 à 2024 (date du dernier album, un an après le décès du chanteur), le groupe de rock a su raconter son époque, à travers des morceaux qui sont toujours d’une vibrante actualité. - L.L.
Punchline : « Moi, je n’ai vu qu’une planète désolante / Paysages lunaires et chaleur suffocante. »
« Le Pieu » — Marc Robine (1999)
Adaptation française de L’Estaca (le pieu en catalan), une chanson écrite par le chanteur Lluis Llach en 1968 sous la dictature du général Franco en Espagne, ce morceau est un appel à la révolte populaire pour se libérer des oppressions.
Le texte raconte une conversation entre un jeune homme et son grand-père sur la façon de faire tomber le « pieu », métaphore du système politique en place utilisée à l’époque pour prémunir la chanson de la censure franquiste.
« Si nous tirons tous » sur la corde attachée qui nous enchaîne au pieu, « il tombera ». Dans les luttes écolos, il devient aussi un appel à faire « tomber », par la force de la masse, un grand projet imposé, malgré le système « si grand, si lourd » qui l’impose, contre lequel « tant de mains se sont usées ». - L.G.
Punchline : « Si je tire fort, il doit bouger / Et si tu tires à mes côtés / C’est sûr qu’il tombe. »
« Le Bonhomme bleu marine » — Anne Sylvestre (1985)
« Tu ne jettes pas ta poubelle dans l’eau de ton bain / Tu ne fais pas la vaisselle dans la soupière des voisins. » C’est une rengaine qui, comme d’innombrables refrains d’Anne Sylvestre, trotte dans notre tête depuis l’enfance, refaisant surface de temps à autre. Dans son style poétique et taquin, l’autrice des Fabulettes raconte l’histoire de ce « bonhomme bleu marine » qui convertit le monde à la protection de l’océan. En commençant par les enfants.
Quarante ans après sa sortie, les mots du bonhomme qui « dorlotait les poissons » et « tutoyait les bateaux » peuvent encore résonner dans toutes les oreilles. Avec toujours en tête le rêve qu’« à la mer on n’ose plus déverser tous ses rebuts », comme dans le happy end de la chanson. - T.V.
« Monsieur Pépin » — Iwan Laurent et Lombric Fourchu (2018)
« Faire un bon paillage, ça vaut deux arrosages ! » entonne Iwan Laurent, sur un air entraînant. « Je dirais même que ça en vaut trois ! » lui répond Lombric Fourchu, une marionnette ver de terre, qui accompagne le chanteur dans tous ses morceaux. Cette chanson rigolote, quoiqu’un peu entêtante (vous jugerez par vous-même), vise à sensibiliser petits et grands au jardinage écologique.
Elle raconte l’histoire de Monsieur Pépin, un jardinier qui met tout en œuvre pour protéger la biodiversité de son potager. Grâce aux rimes, vous retiendrez ses conseils pour cultiver vos légumes de façon 100 % écolo : « Accueillir les petites bêtes, voilà qui est très chouette » ou « grâce à la fourche-bêche, il évite les lombrics, et donc ils ont la pêche pour faire de la matière organique ». Il n’y a plus qu’à mettre en pratique ! - S.G.
Punchline : « Faire un bon paillage, ça vaut deux arrosages ! »