« Quel mal avons-nous fait ? » : des tiers-lieux bretons agressés par l’extrême droite
La devanture du tiers-lieu Le Concept, à Lorient, recouverte de croix celtiques le 27 mars 2025. - © Lisa Cailleau
La devanture du tiers-lieu Le Concept, à Lorient, recouverte de croix celtiques le 27 mars 2025. - © Lisa Cailleau
Plusieurs lieux bretons luttant contre l’exclusion et le racisme ont été pris pour cible par des militants d’extrême droite. Ces agressions attestent de la percée des idées nauséabondes dans une région longtemps préservée.
Lorient (Morbihan) et Lannion (Côtes-d’Armor), reportage
La devanture porte encore les stigmates de l’attaque survenue dans la nuit du 26 au 27 mars. Ce matin-là, Lisa Cailleau et Élise Henry, les deux cogérantes du Concept, un tiers-lieu de Lorient, ont découvert leur façade recouverte de croix celtiques, symbole de l’extrême droite, et d’œufs pourris. « J’étais dans mes pensées, et c’est en mettant la main sur la poignée sur laquelle dégoulinaient des œufs pourris que je m’en suis rendue compte, se souvient Lisa. J’ai alors vu les tags, je me suis dit : “Que s’est-il passé ?” »
Ce n’est pas la première fois que le lieu est pris pour cible par l’extrême droite : en octobre 2024, quatre militants nationalistes avaient tenté de perturber une rencontre du comité local des Soulèvements de la Terre. « Ils étaient quatre dehors, nous étions soixante-dix à l’intérieur, ça n’avait aucun sens », dit Lisa. L’ardoise à l’extérieur était régulièrement prise pour cible. « Ils taguaient, on effaçait, ils taguaient de nouveau, on effaçait, raconte Élise. Mais cette fois ils ont passé un cran. »
Recrudescence d’intimidations
Depuis deux ans, la Bretagne subit une recrudescence d’intimidations ou d’actes violents perpétrés par des groupuscules d’extrême droite. Agression armée contre des syndicalistes, attaque contre un festival antiraciste, dégradations de permanences de partis politiques, banderole homophobe déployée le jour de la Gay Pride : de Brest à Rennes, en passant par Lorient, les agissements de la mouvance identitaire se sont multipliés ces derniers mois. Parmi les nombreuses cibles de ces groupuscules, des lieux revendiquant une démarche écologiste ou inclusive.
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« Les tags ont été faits deux jours avant une soirée drag », dit Élise. « Ici se rencontre un public très vaste, poursuit Lisa. Des personnes avec des transidentités côtoient des personnes très engagées dans l’écologie, tous ces publics dérangent l’extrême droite. » Le lieu, ouvert en mai 2024, est à la fois un bar-restaurant « végétal et végétarien, avec des produits qui ne prennent pas l’avion », un atelier d’entretien vélo, un espace de coworking et d’organisation d’événements.
À Lannion, dans les Côtes-d’Armor, ce sont des serres maraîchères qui ont été vandalisées en juillet 2024, dans l’entre-deux-tours des élections législatives. « On est arrivés un matin et pas mal de choses avaient été saccagées », se souvient Charlotte [1], membre de l’Association d’accueil en agriculture et en artisanat (A4) dédiée à la rencontre, à la formation et au soutien — notamment juridique — de ruraux et d’urbains, avec ou sans papiers.
« Il ne fallait pas montrer qu’on avait peur, donc on a gardé le même cap »
« Des inscriptions “Fuck LFI”, “Fuck Hamas” et “terroriste” avaient été taguées sur certaines vitres, des meubles contenant de la vaisselle avaient été renversés, un couteau planté dans une table… » Une exposition photo de l’association partenaire Étincelles, qui propose des cours de français aux personnes exilées, a été dégradée, les clichés déchirés et les panneaux jetés à terre.
« Au départ, on était tous sous le choc, on a eu peur d’éventuelles représailles, confie Seid Djom. Mais, après mûre réflexion, on s’est dit qu’il ne fallait pas montrer qu’on avait peur, donc on a gardé le même cap. » Menacé pour ses activités militantes en faveur de l’environnement, Seid, ingénieur en génie civil, a fui le Tchad pour rallier la France en 2023, où il a demandé l’asile.
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« Le projet de notre association, c’est de réunir les gens autour d’une vision commune de l’agroécologie, c’est une démarche de partage. Je me suis demandé : quel mal avons-nous fait ? », s’interroge-t-il. « On a organisé des soirées de soutien à la Palestine, mais ce qui dérange, c’est très certainement le fait qu’un projet de ce type soit porté par des personnes étrangères », pense Charlotte.
Plaintes sans nouvelles
À Lorient comme à Lannion, après ces attaques, des plaintes ont été déposées par les gérantes du Concept et les membres d’A4. Toutes restent à ce jour sans nouvelles d’éventuelles suites judiciaires. Les parquets de Lorient et Saint-Brieuc n’ont pas répondu aux sollicitations de Reporterre.
Au sein de l’association A4, cette attaque a déclenché « un dialogue et des discussions sur les actes de racisme que subissent certains membres au quotidien, qui se prennent des insultes, des réflexions ou des regards mais n’en parlent pas forcément et le gèrent individuellement ». Un révélateur qui a poussé l’association à s’organiser collectivement afin de répondre à ce type de situation et de menaces. Des échanges ont eu lieu avec des usagers de la Serre, un lieu autogéré de Saint-Brieuc victime d’une agression violente perpétrée par des militants d’extrême droite en novembre 2023.
« Cette attaque voulait nous nuire, mais c’est l’inverse qui s’est passé, ça a resserré les rangs »
Dans les deux cas, ces actes ont suscité de nombreuses réactions de solidarité locale. « On a été impressionnées par la vague d’amour qu’on a reçue le lendemain, se réjouit Lisa, du Concept. Ça ne s’arrêtait pas. » Proches, réseaux militants et quelques élus locaux ont exprimé leur soutien. Les deux gérantes ont répondu à cette nouvelle attaque en lançant une cagnotte destinée à couvrir les frais de restauration de la façade et en organisant une soirée de soutien la semaine après les faits. « Il ne faut pas tomber dans la peur et arrêter ce qu’on fait », affirme Lisa.
À Lannion, la double agression subie par l’association A4 a suscité de nombreuses réactions de responsables politiques locaux. Charlotte se souvient surtout d’un « réel soutien de nombreuses personnes des environs n’appartenant pas forcément à une association ou une institution ». L’attaque n’a pas bousculé le programme de l’association « On a décidé de ne pas annuler le vernissage de l’expo, tout en prévenant qu’il y avait eu ces actes de vandalisme, dit Charlotte. « C’était important de se réunir et de ne pas arrêter de faire ce que l’on fait ».
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« Beaucoup de gens sont venus nous soutenir, y compris parfois de Brest ou Saint-Brieuc, on s’est senti entourés, complète Seid. Cette attaque voulait nous nuire, mais c’est l’inverse qui s’est passé, ça a resserré les rangs. » Au Concept, Lisa et Élise ont puisé dans la cagnotte pour recouvrir les tags nationalistes de peinture corail.