Quelle mouche a piqué Nicolas Hulot ?

Durée de lecture : 5 minutes

6 juillet 2018 / par kempf

Le ministre de la Transition écologique a attaqué en public le quotidien de l’écologie, de manière infondée. Notre recommandation : plutôt que de critiquer les médias libres, se battre contre les bétonneurs.

Nicolas Hulot n’a pas la réputation de fumer du cannabis. Il n’est pas connu pour boire de l’alcool. On n’a pas appris qu’il avait subi récemment un coup de kite-surf sur la tête. Il faut donc croire que c’est pleinement conscient qu’il s’est livré mercredi 4 juillet, en public et durant la conférence de presse sur la présentation du plan gouvernemental sur la biodiversité, à une attaque interloquante contre Reporterre : « Votre média, a-t-il dit à la suite d’une question de notre journaliste, est assez coutumier de mettre dans ma bouche des propos que je n’ai pas tenus. »

Quoi, quid, quésaco ? Quand j’ai appris cette saillie étonnante, je me suis demandé de quoi pouvait parler le ministre de la Transition écologique. Et après avoir balayé plusieurs articles jusqu’à son entretien avec Reporterre en novembre dernier, je n’ai toujours pas compris à quoi M. Hulot pensait. Je l’ai interrogé par texto et transmis aussi la question à son attaché de presse. Pas de réponse, pas de justification.

M. Hulot, votre phrase est fausse et injurieuse

Je dis donc au ministre : votre phrase est fausse, et injurieuse. Et il vous faut revenir à un peu de maturité : si vous n’êtes pas content, vous m’appelez et on discute. Et si vous me convainquez que Reporterre fait des erreurs — on peut en faire —, on les corrigera — comme on le fait quand on se trompe. Mais cette espèce d’interpellation en public n’est pas sérieuse et pas acceptable.

Il semble en fait que M. Hulot ne soit pas content que Reporterre ait lancé le Hulotscope : un instrument, certes perfectible, permettant d’évaluer de manière factuelle si la politique environnementale du gouvernement va dans le bon sens ou non. Nous avions d’ailleurs proposé au ministre d’en discuter par un entretien. Mais il a refusé, et m’a appelé après la parution, furibond et d’une manière là aussi injurieuse.

Il faut que M. le ministre comprenne une chose : Reporterre ne juge le gouvernement, quel qu’il soit, qu’à l’aune de ses réalisations, pas de ses belles paroles. Personnellement, j’ai eu affaire à une tripotée de ministres de l’Environnement — M. Lepeltier, Mme Bachelot, Mme Voynet, M. Cochet, M. Borloo, Mme Kosciusko-Morizet, Mme Batho, Mme Royal —, des personnages toujours intéressants, et avec des personnalités ô combien diverses. Ils sont passés, comme passera l’actuel ministre. Mais deux questions seulement ont un sens dans la relation entre un journaliste et le pouvoir : les informations sont-elles justes, la politique est-elle bonne ?

Reporterre n’appartient à personne, est en accès libre, sans actionnaire, sans publicité, et dépend de ses lecteurs (d’ailleurs, ils peuvent nous soutenir ici). Nous sommes libres, et sans doute est-ce ce qui déplait à M. Hulot : pas de brosse à reluire, pas de main dans le dos, pas de tutoiement, pas de camaraderie. Les faits. Si c’est bien, on applaudit ; si c’est mal on le dit.

Le jour même du plan sur la biodiversité, l’autorisation d’une autoroute

La vérité est que la politique environnementale de MM. Macron, Philippe et Hulot est déplorable : des mots, des plans, des promesses. Mais au jour le jour, un accommodement constant avec les lobbies dominants. La saillie de M. Hulot est venue à la suite d’une question sur Europacity : comment pouvez-vous prétendre lutter contre l’artificialisation alors que vous soutenez le projet Europacity et le contournement ouest de Strasbourg ? La réponse embarrassée de M. Philippe vaut son pesant de cacahuètes (vous la trouverez ici). Elle revient en fait à dire qu’on ne va rien vraiment changer avant… plus tard. Et le jour même où était annoncé ce fameux plan sur la biodiversité, un décret était publié au Journal officiel autorisant le lancement d’une nouvelle autoroute dévoreuse de terres agricoles, dans l’Eure.

M. Hulot semble n’avoir pas encore compris la machine du pouvoir et du rapport de forces. Il n’a pas saisi que MM. Macron et Philippe le traitent en fonction de leur seul intérêt politique. Il n’a pas encore compris qu’à céder sans arrêt sur les actes concrets — l’usine à biomasse de Gardanne, la raffinerie Total, le contournement ouest de Strasbourg, l’autoroute de Rouen ou de l’Eure, Europacity, ses budgets, l’agriculture, etc. —, il se déconsidère aux yeux de ses maîtres comme à ceux des écologistes.

Une phrase est révélatrice de l’incompréhension dans laquelle il est de sa position : « L’objectif est d’abord, dit-il dans son interview dans Le Parisien le 4 juillet, de sortir le sujet [de la biodiversité] de l’ombre. » Mais non ! Il n’est plus un animateur de télévision chargé d’influencer l’opinion ! Mais mi-nis-tre ! En position de pouvoir, un ministre de l’Écologie doit se battre pied à pied, être insupportable à ses collègues productivistes, aux lobbies, aux bétonneurs, stopper, peser, empêcher, pour pouvoir vraiment orienter dans le bon sens.

Quoi qu’il en soit, le Hulotscope continue, et il reviendra mois après mois. Cet outil d’évaluation ne prend pas en compte les plans, les discours, les intentions, mais... les actes et les décisions.

Un petit mieux ce mois-ci, il a progressé de 1 %. Allez, au combat, et que M. Hulot vitupère contre les destructeurs de l’environnement plutôt que contre les médias libres.


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Source : Hervé Kempf pour Reporterre

Dessin : © Nicolas de La Casinière/Reporterre

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