Menaces, agressions... À Calais, la montée du RN libère les violences contre les exilés
Des personnes exilées emportant leurs effets personnels en amont d'une opération d'expulsion à Calais, en novembre 2021. - © Julia Druelle / Reporterre
Des personnes exilées emportant leurs effets personnels en amont d'une opération d'expulsion à Calais, en novembre 2021. - © Julia Druelle / Reporterre
Durée de lecture : 7 minutes
Alors que plane la menace de l’arrivée du Rassemblement national au pouvoir, les associatifs soutenant les personnes exilées sur le littoral nord craignent un accroissement des violences et de la criminalisation.
Calais (Pas-de-Calais), reportage
Une foule bigarrée marche au son des percussions dans les rues de Calais. Nous sommes fin juin, et la manifestation en soutien au Nouveau Front populaire (NFP) bat son plein. Le parcours est parsemé de prises de parole de membres de la société civile. On y parle des droits des travailleurs, des femmes, des minorités sexuelles et du climat. Devant le parc Richelieu, Juliette Delaplace, chargée de mission au Secours catholique, s’exprime à son tour. « Ma prise de parole ce soir n’était pas une évidence, car je travaille dans une association qui est apartisane, explique-t-elle, juchée à l’arrière d’un camion. Mais devant la gravité de la situation, nous avons choisi de témoigner. »
Et de poursuivre : « Aujourd’hui, nous sommes réunis devant le parc Richelieu. Ce lieu, il est très fort pour les militants engagés auprès des personnes exilées, et pour les personnes exilées elles-mêmes. Il est marqué du sceau de l’absence, de la violence, du deuil et de la mort : c’est le lieu où nous nous réunissons chaque fois qu’il y a un décès à la frontière. Depuis septembre 2023, 43 personnes sont mortes, parmi lesquelles 3 enfants. »
Devant les quelques centaines de personnes réunies, elle poursuit : « Ces décès ne sont pas une fatalité, mais la conséquence d’une politique qui est choisie, celle d’Emmanuel Macron. » Faute de voie sûre et légale pour effectuer la traversée, la militarisation grandissante de la frontière — à grand renfort de kilomètres de grillages barbelés, d’équipements de surveillance, de moyens policiers, d’un avion de Frontex, et depuis quelques mois, de drones — pousse en effet les personnes souhaitant demander l’asile en Angleterre à prendre toujours plus de risques.
« Cela pourrait encore être pire »
Que changerait donc l’arrivée du Rassemblement national (RN) au pouvoir pour les exilés et ceux qui leur viennent en aide ? On serait tout d’abord tenté de répondre « pas grand-chose », tant la gestion de la frontière sert déjà, depuis trente ans, de terrain à la surenchère populiste, menant à des politiques toujours plus répressives.
Les rapports entre les aidants (associatifs et citoyens solidaires) et les autorités, locales et nationales, sont depuis longtemps tendus. Alors qu’aucune solution d’accueil digne n’est envisagée, les conditions de vie des personnes exilées sont rendues d’autant plus difficiles par l’action de l’État. Tous les deux jours, les campements de fortune où survivent entre plusieurs centaines et quelques milliers de personnes sont détruits. Durant ces opérations, les biens personnels et les maigres tentes servant d’abris sont confisqués, voire détruits, et ce même au cœur de l’hiver.
Il est de plus peu probable que l’extrême droite puisse immédiatement mettre en œuvre les mesures qu’elle préconise à cet endroit, au premier rang desquelles l’arrestation et l’éloignement systématiques de toute personne en situation irrégulière.
Pourtant, devant le parc Richelieu, Juliette Delaplace juge que « cela pourrait encore être pire si le Rassemblement national obtient une majorité à l’Assemblée nationale. Depuis le score extrêmement élevé du RN aux dernières élections européennes, on constate une recrudescence des agressions racistes à l’endroit des personnes exilées ».
Multiplication des actes violents
Des faits corroborés par Axel Gaudinat, coordinateur de l’association Utopia 56 : « Depuis quelques semaines, on observe une très nette augmentation des attaques contre les personnes. » Un liquide bleu non identifié a ainsi été déversé dans une cuve à eau alimentant un lieu de vie près de Dunkerque. Des insultes et des menaces ont été recensées. Sur un squat à Calais, quelqu’un a tracé des inscriptions menaçantes. On pouvait y lire « Leave or burn » (« Partez ou brûlez »), ainsi que le nom de Jordan Bardella, entouré d’un cœur.
Plus grave encore, on déplore un certain nombre d’agressions physiques. Le 2 juillet au soir, des personnes soudanaises ont été poursuivies par deux voitures tentant de les renverser. Un homme a été atteint et emmené à l’hôpital. « Nous sommes en train de récolter des témoignages pour éventuellement porter plainte, précise Axel Gaudinat. L’extrême droite, ce n’est pas seulement un vote, mais aussi des actions qui en découlent. On redoute le pire pour les semaines à venir. »
Les bénévoles de Human Rights Observers (HRO), qui documentent les expulsions des campements, appréhendent une augmentation des abus policiers. « On assiste régulièrement à des faits de violence, explique une juriste de l’association, qui a préféré rester anonyme. Notamment des arrestations brutales qui ne sont ni justifiées ni proportionnées. C’est également le cas de certaines techniques utilisées par les forces de l’ordre pour empêcher le départ des bateaux sur les plages. Durant ces opérations, nous sommes parfois confrontés à des propos et à des comportements racistes. Avec la montée du RN, on craint que ne se développe un sentiment d’impunité plus généralisé. »
Durcissement de la législation
De la même façon, Xavier Crombé, chef de mission France pour Médecins sans frontières (MSF) parle de l’avènement « du même, mais en pire ». « À l’échelle nationale, l’aide médicale de l’État (AME), qui permet en France aux personnes en situation irrégulière d’accéder à certains soins, est devenue un emblème, et l’on sait que sa suppression serait l’une des premières mesures qu’adopterait le RN s’il accédait au pouvoir. Mais cela ne concerne ici pas grand monde, car pour en bénéficier, il faut déjà pouvoir fournir la preuve de trois mois de résidence sur le territoire national, ce qui est très difficile pour les personnes en errance. Il existe néanmoins quelques espaces, qui, malgré leurs limites, proposent une prise en charge d’urgence. Il est probable que ces dispositifs soient taillés en pièces si le RN arrive au pouvoir. »
Plus largement, il redoute une entrave encore plus poussée à l’action des aidants, alors que ceux-ci dénoncent déjà depuis des années des formes de harcèlement à leur égard, allant de la confiscation de leur matériel aux contraventions abusives, en passant par des privations de liberté injustifiées. « Nous craignons que ces formes d’entrave, actuellement situées à la limite de la légalité, soient dans le futur entérinées par le pouvoir en place. »
« Une autre géographie est possible, celle des zones d’humanité à défendre »
Paradoxalement, dans la 7e circonscription du Pas-de-Calais, les électeurs choisissant de faire front républicain devront voter le 7 juillet pour le député sortant Pierre-Henri Dumont (LR). Fin 2023, celui-ci a voté la loi Asile et Immigration. Il se prononce, comme Jordan Bardella, pour le rétablissement du délit de séjour irrégulier, et, dans un renversement des responsabilités, considère que l’action des associations fait le jeu des passeurs. Dans ces circonstances, certains trouvent difficile, au mieux ironique, de devoir faire barrage en glissant son bulletin dans l’urne.
Devant le parc Richelieu, Juliette Delaplace clôt sa prise de parole. « À Calais on sait que le pire est toujours possible, mais le meilleur aussi. Et face à la géographie des barrières, des expulsions, de la criminalisation de la solidarité, du deuil, de l’absence de lien, une autre géographie est possible. C’est celle des zones d’humanité à défendre, celle de nos accueils de jour, de nos permanences d’accès aux droits, celle des squats qui ouvrent, des maraudes et des lieux d’hébergement solidaires. Ce sont aussi les lieux que nous entretenons dans n’importe quelle discussion, n’importe quel échange marqué du sceau du respect, de la dignité et de la reconnaissance d’une humanité commune. Et il faut que l’on se batte, quel que soit le résultat de ces élections, pour que ces espaces perdurent. »