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Récolte d’indices, chiens de protection... Dans le Sud-Ouest, des éleveurs se préparent au retour du loup

Dans une prairie de la ferme des Franklin, à Eygurande-et-Gardedeuil (Dordogne), un groupe d’éleveurs analyse le comportement de deux chiens de protection du troupeau.

Dans le massif forestier de la Double, des éleveurs s’adaptent au retour du loup dans le cadre d’un plan de prévention unique en France. Le but, accélérer l’adoption des moyens de protection et informer la population locale.

Gironde et Dordogne, reportage

En bordure d’une piste forestière dans la Double, en Dordogne, Hadrien Raggenbass s’applique à poser un piège photo sur un arbre. Il pilote la stratégie de collecte des indices au sein du plan de prévention du risque de prédation (PPRP). Un travail de temps long. « C’est un passage d’ongulés sauvages. On essaie de voir si leurs comportements changent, ou leur reproduction, ce qui pourrait s’expliquer par la présence d’un nouveau prédateur », explique l’ingénieur de recherche.

Il habite dans la Drôme, où le loup vit à nouveau depuis près de trente ans. « Mes voisins drômois se demandent ce que je viens faire ici, dans la Double. Ils disent qu’il n’y a pas de loup en Dordogne. » C’est là toute la question. Officiellement, non, il n’y a pas de loup. « Les Étasuniens, avec leur expérience dans le suivi des loups, estiment qu’il faut cinq à sept ans après son arrivée pour que l’espèce soit perceptible sur un territoire par les habitants et les spécialistes », dit-il, revenu au milieu de la piste forestière.

Lire aussi : Tuer les loups : « On n’écoute pas les scientifiques sur les alternatives »

Mieux connaître l’état de présence du loup dans la Double, massif forestier à cheval sur la Gironde et la Dordogne, c’est l’un des axes du PPRP, développé par le Centre d’initiatives pour valoriser l’agriculture et le milieu rural (Civam) de la Gironde. Unique en France, ce plan vise à soutenir et préparer les éleveurs de ce territoire à l’arrivée du loup et du risque de prédation sur leurs troupeaux. Il a été initié par une dizaine d’éleveurs en 2020. Le but : accélérer l’adoption des moyens de protection dans les élevages, récolter des indices de présence du prédateur, et informer la population. Car le retour du loup chamboule le monde de l’élevage, l’une des rares activités agricoles possibles sur le sol pauvre de la Double.

Hadrien Raggenbass installe un piège photo sur un arbre, le long d’une piste forestière.

Assisté d’un réseau de citoyens depuis quatre ans, Hadrien Raggenbass a remarqué des passages et des traces qu’il attribue au loup, en se fondant sur les critères scientifiques internationaux de reconnaissance des indices. Le dernier en date est une crotte, qui a été transmise à l’Office français de la biodiversité (OFB) pour une analyse génétique, dans le cadre du Réseau loup-lynx. Pour le moment, sans preuves ADN ou photographique de sa présence, aucune indemnisation des pertes ne sera accordée aux éleveurs en cas de prédation.

« Notre association fait ce travail car l’État ne prend pas en compte l’anticipation »

Dans son large travail d’anticipation, le PPRP cherche à impliquer la population de la Double au sein d’un réseau « d’entente ». La présence relativement nouvelle des chiens de protection de troupeaux nécessite une sensibilisation et les mythes autour du loup sont nombreux.

Dans la foulée de son après-midi en forêt, Hadrien retrouve sa collègue Émeline Delong, salariée du Civam, à la médiathèque de La Roche-Chalais, ville de 3 000 habitants, pour donner une conférence sur le retour du loup. « Ce n’est pas du fantasme, c’est un phénomène en cours. Notre association fait ce travail car l’État ne prend pas en compte l’anticipation », explique Émeline Delong en introduction, devant une trentaine de personnes.

Un des participants à la conférence observe une trace moulée de patte de loup, présentée par Hadrien Raggenbass, à la médiathèque de la Roche-Chalais (Dordogne).

Hadrien revient sur le fonctionnement du loup : son « intelligence sociale comparable à celle des grands singes », ses besoins « variant de 3 à 5-6 kilogrammes de viande par jour en moyenne », la dispersion des meutes… Au moment des questions, une femme se lance : « Une infirmière est sûre d’avoir vu un loup, il y a un mois, dans la nuit. » Puis un homme : « Moi aussi, je pense en avoir vu un.  » Émeline Delong accueille la parole : « On ne peut pas crier au loup mais faites-nous remonter vos indices. »

S’adapter au retour naturel du loup

À Saint-Christophe-de-Double (Gironde), des éleveurs et des éleveuses sont réunis par le Civam pour un « rallye patou », autour des questions sur les chiens de protection de troupeaux.
Dans la ferme Guttierrez, trois patous en écrasent sur le sol de la bergerie. Les brebis manech tête rousse remuent tranquillement la paille. Seules les paroles du groupe d’éleveurs brisent le silence matinal. Élodie Gilmert, éthologue pour l’association de vulgarisation et d’initiatives en éthologie, répond à leurs interrogations. « Pour tes chiots, tu peux mettre en place un apprentissage pour qu’ils évitent de passer les clôtures une fois adultes. Tu peux installer des fils électriques dans leur parc, ils vont l’assimiler », conseille-t-elle à Joran Pailler, éleveur de ces 250 brebis.

Associé et fondateur de la ferme, Éric Guttierrez est aussi l’un des initiateurs du PPRP. Son déclic s’est produit dans les Pyrénées en 2018. À l’époque, cela faisait déjà six ans qu’il envoyait une partie de son troupeau en estive trois mois de l’année. Cette année-là, deux ourses ont été introduites dans le Haut-Béarn. L’éleveur girondin a assisté à ce qu’il nomme « la fin de l’entente sociale » dans la vallée pyrénéenne. « Ils ont tous de bonnes raisons d’être pour ou contre cette réintroduction, mais ces positions ne construisent pas une solution », dit-il.

« Il faut dissuader le loup de venir alors qu’il a de quoi se nourrir avec la faune sauvage »

En manque de retours d’expérience sur l’anticipation de la prédation, il a pris l’initiative du plan de prévention du risque de prédation. Pour s’adapter au retour naturel du loup, espèce protégée au niveau européen, le plan prône « l’évitement de l’affrontement » grâce à des moyens de protection des troupeaux « supportables socialement et économiquement pour les éleveurs » : « Il faut dissuader le loup de venir croquer dans la pomme alors qu’il a de quoi se nourrir avec la faune sauvage. » Sans bannir la possibilité ultime de recourir à des tirs de défense des troupeaux pour « rétablir l’équilibre si les règles ne sont pas respectées ».

Un patou au milieu de brebis manech tête rousse, à la ferme Guttierez, à Saint-Christophe-de-Double (Gironde).

Les effets de cette ultime technique, qui vise à blesser ou tuer le prédateur, ne font pas encore l’objet d’un consensus scientifique. En 2021, une thèse sur le sujet a conclu avec nuance que « les effets des tirs de loup en France sont hautement variables selon les contextes », pouvant aussi bien réduire les prédations que ne rien changer. Un an plus tôt, dans la revue Rangeland Journal, plusieurs chercheurs insistaient sur le besoin d’étudier encore l’efficacité des tirs de défense.

Pour eux, « toutes les techniques (de protection), visuelles, sonores ou olfactives doivent être constamment associées à un danger immédiat et grave pour les loups » afin de rester efficaces. Leur constat s’appuie sur les limites des systèmes de protection de troupeaux : en 2018, sept départements de l’arc alpin français ont concentré 90 % des attaques de loups. Dans l’ensemble (92 %), elles ont eu « lieu dans des troupeaux considérés comme protégés » par les services administratifs, précisent les chercheurs. Du côté de la Double, les éleveurs du PPRP attendent avec impatience de nouvelles recherches scientifiques sur les interactions entre les élevages et les prédateurs.

Sauvegarder l’élevage extensif

L’objectif et la méthode du PPRP de la Double de sauvegarder l’élevage extensif — et ses bienfaits pour la biodiversité, notamment à travers le maintien de milieux ouverts et de prairies — sont résumés dans un manifeste, signé par une cinquantaine d’éleveurs et d’éleveuses. Sans parvenir à embarquer l’ensemble de la profession, la prédation du loup pourrait cependant se déporter sur des élevages non protégés.

Dans la Double, l’élevage côtoie la sylviculture : deux activités économiques structurantes de ce plateau forestier d’une superficie de 50 000 hectares. La forêt et l’eau y sont abondantes, la faune sauvage également, et la densité humaine est faible. Bref, les critères sont réunis pour que le loup s’installe ici.

Sur le plateau de la Double, la forêt s’ouvre régulièrement sur des clairières.

D’autant qu’un individu a été photographié dans le nord de la Gironde, le long de l’estuaire, en 2024. Et seuls 200 km à vol d’oiseau séparent la Double du plateau de Millevaches, où de jeunes loups subadultes devraient bientôt quitter leur meute. « La Double pourrait accueillir deux ou trois meutes », évalue Hadrien Raggenbass, consultant scientifique du plan de prévention. « Il y a eu une attaque possiblement de loup dans le Lot-et-Garonne au mois de mars 2026, et une série d’attaques potentielles dans le sud de la Dordogne à l’automne 2025 », détaille Émeline Delong, salariée du Civam, auprès des éleveurs attablés autour d’une garbure.

« C’est un moyen de protection long à mettre en place »

Ce jour-là, dans la ferme Guttierrez se côtoient des curieux et des convaincus des chiens de protection. « C’est un moyen de protection long à mettre en place, mais aussi le plus protecteur à la fin. Si, dans trois ou quatre ans, on a trois loups installés ici, il faudrait au moins deux ou trois chiens opérationnels pour protéger vos troupeaux », argumente Émeline Delong, dont l’expérience a été enrichie par les voyages d’études du Civam auprès d’éleveurs en « zone à loup », dans la Drôme ou dans les Alpes.

Deux chiens de protection de troupeaux - de race Cão de gado transmontano - parmi les brebis, à la ferme des Franklin, à Eygurande-et-Gardedeuil (Dordogne).

À table, un éleveur de Ribérac (Dordogne) encourage son voisin à réaliser un diagnostic de vulnérabilité de son exploitation avec le Civam. « Émeline viendra évaluer la disposition de ton parcellaire, ton temps de travail, ton entourage… Ça permet d’avoir un regard extérieur sur notre capacité à se protéger de la prédation. » Une autre famille d’éleveurs, les Franklin, qui accueille ensuite le groupe sur sa ferme, « dort mieux depuis que les trois chiens sont là ». Leur protection a mis fin aux « vols des prédateurs à deux pattes » — ils suspectent des humains de leur avoir volé des agneaux et brebis —, mais la famille se prépare à accueillir de nouveaux chiens face au retour du loup.

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