Des loups empoisonnés aux pesticides : « Il y a un vrai sentiment d’impunité »
Un loup gris en août 2025 à Saint-Léger-de-Peyre (Lozère), dans le Parc des loups du Gévaudan (illustration). - © Romain Costaseca / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Un loup gris en août 2025 à Saint-Léger-de-Peyre (Lozère), dans le Parc des loups du Gévaudan (illustration). - © Romain Costaseca / Hans Lucas / Hans Lucas via AFP
Durée de lecture : 7 minutes
En France, le poison est utilisé pour tuer illégalement des loups et fait des victimes collatérales dans la faune sauvage. Une pratique encore très peu condamnée.
« Ils ne pourront jamais prouver d’où ça vient ! » En mars 2022, Thomas D. fanfaronnait dans un SMS à Nathalie D., première adjointe de la commune de Crupies dans la Drôme, où l’éleveur habite. Lui aussi élu municipal, le jeune homme a annoncé à sa collègue qu’il a empoisonné un loup avant d’enterrer son corps. Elle s’en est félicitée : « Il faut continuer chacun de son côté et ils vont avoir de sacrées indigestions ! »
Ce que Thomas D. ne savait pas, c’est qu’il était sur écoute policière pour une autre affaire. En juin 2022, les enquêteurs l’ont mis en examen pour suspicion d’empoisonnement de loup. Lors de son audition, Thomas D. a reconnu sa culpabilité. Toutefois, il a assuré ne pas être le seul à faire usage du poison pour braconner, et a notamment accusé Nathalie D., qui a nié. Contactée par Reporterre, elle a réaffirmé son innocence et n’a pas souhaité revenir sur l’affaire.
Le jeune agriculteur avait même infiltré le réseau local loup/lynx de l’Office français de la biodiversité (OFB). Devant les enquêteurs, il a admis avoir voulu y obtenir des informations pour braconner le loup : « C’était ma motivation première. »
La justice n’a jamais retrouvé le corps du loup. En 2024, Thomas D. a écopé d’un an de prison avec sursis et d’une interdiction de chasse de cinq ans. Deux membres de la famille de l’éleveur, qui l’ont aidé à dissimuler le corps, ont été condamnés à quatre mois de prison avec sursis. L’agriculteur chez qui le jeune homme s’est procuré le poison a été condamné à 1 000 euros d’amende. Nathalie D. a été relaxée.
« L’empoisonnement est le mode opératoire le plus utilisé pour braconner des loups »
Cette affaire n’est pas un cas isolé, ont confié plusieurs sources policières et associatives à Reporterre. Selon notre recensement, huit corps de loups et plus d’une centaine de rapaces empoisonnés ont été retrouvés sur les cinq dernières années. Il ne s’agirait que de la partie émergée de l’iceberg de ce phénomène qui touche des espèces protégées, dont la destruction est passible de trois ans de prison et 150 000 euros d’amende.
« L’empoisonnement est le mode opératoire le plus utilisé pour braconner des loups, affirme Romain Ribeiro, agent technique forestier dans le parc du Vercors. C’est discret, ça ne coûte pas cher, et c’est facile à mettre en place. »
Vous êtes témoin de faits ou d’agissements qui méritent l’attention du grand public ? Contactez Reporterre de manière sécurisée.
Le naturaliste, membre du réseau loup/lynx de France Nature Environnement (FNE), suit depuis des années les meutes qui habitent le parc naturel régional. Entre mai 2023 et décembre 2024, les relevés de FNE ont constaté la disparition de quatre meutes voisines.
Sur leur territoire, les corps de quatre loups et d’un aigle royal ont été découverts. Les autopsies n’ont pas permis d’établir la cause de la mort avec certitude mais, selon une note d’information préoccupante de l’association envoyée à l’OFB et au parquet de Valence, « un empoisonnement coordonné à l’échelle d’un vaste territoire figure en tête des hypothèses envisageables ». Aucune enquête n’a pour l’instant été ouverte.
Des corps rarement retrouvés
Il est difficile d’évaluer le nombre de décès dus au poison. Les naturalistes estiment qu’on ne retrouve que 10 % de la faune sauvage morte dans la nature. Le loup se cache pour mourir et les charognards s’occupent vite de son corps. La plupart du temps, l’absence de preuve ne laisse que de simples suspicions.
Pourtant, au sein de l’OFB, plusieurs interlocuteurs de Reporterre soupçonnent une pratique en augmentation. Car cette technique de braconnage n’est pas sélective. Un appât empoisonné disposé en forêt pour tuer un loup peut faire des victimes collatérales. C’est ce qui a été observé ces dernières années sur plusieurs espèces protégées, dont les vautours.
« Les vautours, charognards, sont révélateurs de l’exposition de la faune sauvage au poison », explique Pascal Orabi, chargé de la surveillance toxicologique à la Ligue pour la protection des oiseaux (LPO). Selon l’association, c’est la deuxième cause de mortalité de ces espèces, après les électrocutions sur les lignes moyenne tension.
Au moins 143 rapaces empoisonnés en 3 ans
« Entre 2021 et 2024, 143 rapaces ont été identifiés comme morts des suites d’un empoisonnement », indique Pascal Orabi. Sur 112 rapaces morts découverts en 2024, au moins 27 ont été empoisonnés, soit 30 % des corps retrouvés, quand 14 % ont été tués par des tirs.
Dans la quasi-totalité des cas visant loups et vautours, les braconniers utilisent des pesticides de la famille des carbamates (du carbofuran le plus souvent, ou de l’aldicarbe). Or, ces produits interdits en Europe depuis respectivement 2008 et 2007 sont extrêmement mortels. Une poignée de granulés d’aldicarbe, l’équivalent d’un cachet d’aspirine, peut tuer 21 personnes. De quoi faire des massacres dans la faune sauvage.
La dernière hécatombe remonte au printemps 2025, dans la Drôme. L’association Vautours en Baronnie avait été alertée par les balises GPS de vautours suivis depuis des années. Plusieurs d’entre eux étaient immobiles depuis deux jours, dans la même zone montagneuse.
« J’ai l’impression que ça s’aggrave »
Les naturalistes y ont découvert un charnier : quatre vautours fauves, deux vautours moines et deux vautours percnoptères, des espèces protégées en voie de réinsertion. Les corps étaient éparpillés à distances inégales autour d’un gigot imprégné d’un cocktail de pesticides interdits. L’OFB a été immédiatement alertée et une enquête a été ouverte, toujours en cours à ce jour.
« J’ai l’impression que ça s’aggrave, s’assombrit Christian Tessier, qui a découvert les oiseaux. C’est la première année qu’on perd des individus de trois espèces de vautours en même temps à cause du poison. »
Si une enquête est ouverte à chaque suspicion de poison, il reste très rare qu’elle aboutisse. Le poison laisse peu de preuves, et les agents sont insuffisamment formés pour le rechercher ou n’ont pas les moyens humains pour ces enquêtes délicates.
Un « sentiment d’impunité »
Jusqu’à présent, seul le flagrant délit a permis d’obtenir une condamnation, comme dans l’affaire de Crupies en 2022. Quelques kilomètres plus loin la même année, à Félines-sur-Rimandoule, un piège photographique avait filmé un éleveur plaçant un appât empoisonné. Il a été condamné à trois mois de prison avec sursis.
Pour les associations, cette faible réponse judiciaire ne suffit pas à dissuader les braconniers. « On a l’impression de se débattre en vain depuis des années, dit Pascal Orabi. Il y a un vrai sentiment d’impunité. » D’autant plus que se procurer les différents poisons est facile, a pu vérifier Reporterre.
Face à l’augmentation des cas de braconnage, dont l’empoisonnement, l’OFB a fondé en janvier 2025 une nouvelle unité d’officiers judiciaires de l’environnement. Au nombre de sept pour l’instant, ils disposent de tous les moyens d’enquêtes disponibles et font bénéficier les parquets de leurs compétences.
De futurs agents spécialisés poison
L’OFB travaille aussi à la mise en place de la première équipe cynotechnique spécialisée poison de France, à l’image de nos voisins italiens et espagnols. Elle devrait être opérationnelle au printemps 2026.
Depuis 2025, la Wildlife crime academy forme aussi des agents à la lutte contre le poison. Y participent un vétérinaire légiste, un procureur, et deux responsables de la formation à la gendarmerie nationale et à l’OFB.
« Maintenant, il faut la volonté politique et le budget pour aller jusqu’au bout », tempère Pascal Orabi. Dans le Vercors, près de deux ans après la disparition des meutes, la population de loups s’est peu à peu rétablie. Mais Romain Ribeiro reste vigilant. Selon lui, tant que les mentalités n’évolueront pas, le braconnage au poison prendra de l’ampleur.