Rénovation énergétique des bâtiments : l’inquiétant retard français

Durée de lecture : 5 minutes

23 avril 2019 / Jean-Baptiste Lebrun

Pour l’auteur de cette tribune, l’État a renoncé à lutter contre la précarité énergétique. Plutôt que des « investissements réels dans la rénovation performante des bâtiments », il privilégie des solutions court-termistes et mise sur un comportement économe des usagers.

​​Jean-Baptiste Lebrun est directeur du Cler, le réseau pour la transition énergétique.

Jean-Baptiste Lebrun

Le 26 avril 2018, Nicolas Hulot présentait son plan national de rénovation énergétique des bâtiments. Un an plus tard, le ministère a changé de locataire, et la France ne montre aucun signe crédible de rattrapage de son retard en matière de transition énergétique des bâtiments. Tout en revendiquant sa continuité avec la Loi de transition énergétique de 2015 qui prévoyait la rénovation d’ici 2025 de sept millions de « passoires énergétiques », le plan fixait alors l’objectif « d’éradiquer d’ici dix ans » (soit 2028) 1,5 million de ces logements inefficaces (de classe énergétique F et G) habités par des propriétaires aux faibles revenus. Il présentait diverses actions et un calendrier pour atteindre des objectifs revus à la baisse. Force est de constater que ces lignes directrices déjà fragiles n’ont pas été suivies ni mises en œuvre depuis lors.

En l’absence de comptabilité officielle et de concrétisation de l’observatoire annoncé par le gouvernement, on estime qu’environ 40.000 rénovations permettant d’amener un logement au niveau « basse consommation » (étiquette B) ont été menées en 2018. De nombreuses autres opérations de rénovation ont permis un gain énergétique (environ 250.000) qui reste cependant en dessous du niveau de performance nécessaire pour atteindre, même progressivement, le niveau souhaité pour les logements en 2050.

Les « chaudières à 1 euro », une fausse bonne idée

Or le retard continue de s’accumuler : de nombreuses mesures prévues (transformation du Crédit d’impôt en « prime travaux », introduction d’un diagnostic de performance énergétique opposable, critère de performance énergétique minimum pour les locataires, ré-écriture du cadre pour les bâtiments tertiaires, et mise en place d’un service public de la performance énergétique de l’habitat…) sont soit retardées, soit mises en œuvre de manière très insuffisante. L’accent est mis sur la baisse des coûts à court terme favorisant la rénovation par étapes et un comportement économe des usagers, au détriment des investissements réels dans la rénovation performante des bâtiments. En introduisant ce recul dangereux sur la performance énergétique des travaux (remplacement des objectifs de rénovation complète par des travaux non coordonnés) et le montant des aides (baisse de 25 % en 2019), l’État renonce à l’objectif de lutte contre la précarité énergétique et fait le pari de l’énergie « décarbonée » pour atteindre ses objectifs climatiques de long terme.

Le dispositif de « chaudières à 1 euro » pour les ménages les plus modestes illustre cette tendance du gouvernement qui communique aujourd’hui abondamment sur des solutions court-termistes, au mépris d’économies d’énergie durables et vraiment utiles pour les citoyens. Rendre l’efficacité énergétique la plus accessible possible – en particulier pour les ménages modestes – est bien sûr indispensable. Mais le dispositif actuel « coup de pouce CEE » et les offres de changement de chaudière à un euro posent problème : le chauffage au fioul est souvent choisi pour les maisons individuelles dans les zones rurales sans accès au réseau de gaz. Au cours actuel du pétrole, il reste relativement abordable, mais sera fortement pénalisé par l’augmentation des prix à venir et les émissions de gaz à effet de serre qu’il génère. L’idée de le remplacer par une pompe à chaleur est séduisante car elle permet en théorie de réduire les émissions de CO2 et les factures de chauffage – la pompe à chaleur consomme de l’électricité, mais pas autant qu’un chauffage électrique classique.

La meilleure façon de réduire durablement ses factures est de commencer par bien isoler son logement

Cependant, la meilleure façon de réduire durablement ses factures est de commencer par bien isoler le logement, pour réduire son besoin en énergie ! Cela permet d’installer un système de chauffage moins puissant et donc moins gourmand en énergie. Si la chaudière d’un logement mal isolé est remplacée par une pompe à chaleur, celle-ci doit avoir une puissance importante et consommera plus d’électricité que dans un logement bien isolé. C’est une occasion ratée de réduire les consommations d’énergie, en particulier lors des pics de consommation, quand le contenu en CO2 et le prix de l’électricité augmentent.

Les nombreux retours d’expérience mitigés sur les « travaux à un euro » – qui ne sont pas systématiques mais vont du défaut de mise en œuvre à l’arnaque pure et simple – incitent aussi à la prudence. Le remplacement d’une chaudière par une pompe à chaleur trop petite rendrait par exemple le logement inchauffable. Enfin, ce dispositif pose un dernier problème de taille : il fait des installateurs des prescripteurs de travaux, alors que les ménages ciblés ne sont souvent pas en mesure d’évaluer par leurs propres moyens les risques associés à des choix inadaptés. Pour les aider, nous défendons le rôle du conseiller de terrain, travaillant au sein de structures diverses (associations, agences locales de l’énergie et du climat, collectivités), ancrées localement. Ils préfigurent le service public de la performance énergétique de l’habitat (SPPEH) et doivent donc être renforcés, pour accompagner tous les citoyens.



Lire aussi : La rénovation thermique, un formidable potentiel négligé par le gouvernement

Source : Courriel à Reporterre

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- Dans les tribunes, les auteurs expriment un point de vue propre, qui n’est pas nécessairement celui de la rédaction.
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