« Restaurer les zones humides n’a pas de sens. Il faut les protéger ! »

Durée de lecture : 2 minutes

2 février 2016 / Entretien avec Jean-Michel Derex

Le 2 février est la Journée mondiale des zones humides. Ces espaces très riches en biodiversité sont menacés, comme à Notre-Dame-des-Landes. Les « réparer » est une idée absurde d’un point de vue historique, pour Jean-Michel Derex. En revanche, « il faut absolument les protéger et les préserver ».

Jean-Michel Derex est historien et président du Groupe d’histoire des zones humides.

Jean-Michel Derex.

Reporterre – Quand les zones humides sont-elles apparues ?

Jean-Michel Derex – Le terme de zone humide est né dans les années 1970, au sein du mouvement environnementaliste. Il dérive du terme anglais wetland. Pour les écologistes, c’est un concept de combat : ils utilisent cette expression pour désigner des zones menacées, à protéger et à défendre. Mais pour les historiens, les zones humides n’existent pas ! On parle d’étangs, de marais tourbeux. Le terme recouvre des réalités et des temporalités très différentes. Par exemple, les étangs ont été créés au XIIe siècle par les seigneurs et par l’Église, afin d’alimenter le marché des poissons d’eau douce comme la carpe, introduite à cette époque en Europe. Les étangs ont ensuite été vidés à la Révolution, car ils constituaient un symbole de la noblesse et du clergé. Les marais tourbeux, quant à eux, ont servi à l’exploitation de la tourbe au début du XIXe siècle, pour alimenter les machines à vapeur de la révolution industrielle. Ces deux exemples renvoient à la catégorie des zones humides, mais ils sont incomparables d’un point de vue historique.

Paysage de Camargue.

On considère souvent les zones humides comme un espace sauvage, relativement préservé de l’activité humaine... Mais ce n’est pas votre point de vue !

Oui, les zones humides, comme la forêt, sont le résultat d’interactions entre l’homme et son environnement. Un paysage, ça bouge ! La Camargue est souvent vue comme un des derniers bastions de terre sauvage. Or au XIXe siècle, c’était un espace anthropisé. Mais comme les viticulteurs et les industries salinières se disputaient son usage, il a été décidé d’en faire une aire protégée, une sorte de zone tampon. Autre exemple, au XIIe siècle, les marais de la Brenne étaient des forêts. Pour faire fonctionner les forges, les habitants ont massivement déboisé, faisant remonter l’eau des nappes phréatiques. Ils en ont profité pour créer des étangs. Les zones humides sont des espaces aménagés par les hommes. C’est pourquoi je ne suis pas favorable à une patrimonialisation de ces espaces.

C’est-à-dire ?

Patrimonialiser, réparer, n’a pas beaucoup de sens d’un point de vue historique. Remettre en état, oui, mais par rapport à quelle époque ? Le passé n’existe pas, il est en constante évolution. En revanche, il faut absolument protéger, préserver ces zones, qui sont exceptionnelles d’un point de vue écologique. Aujourd’hui, nous détruisons massivement les zones humides. Avant l’industrialisation, les moyens techniques ne permettaient pas de telles pratiques. L’homme gérait ces espaces en bon père de famille, dans le respect du milieu.

Mais je suis optimiste, car on assiste aussi à un changement des mentalités. Depuis les années 1970 et l’émergence du mouvement environnementaliste, nous voyons moins l’homme comme maître et possesseur de la nature. Nous sommes partie prenante de l’environnement.

L’étang de la Sous, à Saint-Michel-en-Brenne, dans le département de l’Indre.

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Lire aussi : Les zones humides disparaissent silencieusement

Source : Lorène Lavocat pour Reporterre

Photos :
. Chapô : Étang du Liesbach, en Moselle. Wikipedia (Pethrus/CC BY-SA 3.0)
. Brenne : Wikipedia (Jacques Le Letty/CC BY-SA 3.0)
. Camargue : Pixabay (domaine public)

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