Sauver le saumon sauvage, un casse-tête écolo
Un biologiste de la salmoniculture de Chanteuges (Haute-Loire) déverse des saumoneaux dans l'Allier. - © Jean-Philippe Ksiazek / AFP
Un biologiste de la salmoniculture de Chanteuges (Haute-Loire) déverse des saumoneaux dans l'Allier. - © Jean-Philippe Ksiazek / AFP
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Une des dernières espèces de saumon sauvage en Europe se maintient grâce à un repeuplement artificiel. En Haute-Loire, l’opération est remise en cause par des associations écologistes et des coupes budgétaires.
Chanteuges (Haute-Loire), reportage
Chaque jour, l’équipe du Conservatoire national du saumon sauvage (CNSS) de Chanteuges (Haute-Loire) vérifie le piège en forme de machine à laver dans la rivière. Objectif : capturer de jeunes saumons pour aider à la reproduction de l’espèce. Ce matin-là, le piège est vide. « Je vais devoir demander l’autorisation de capturer des adultes », dit Patrick Martin, le directeur des opérations. S’il ne parvient pas à pêcher suffisamment de géniteurs, les saumons conçus artificiellement deviendront trop pauvres génétiquement.
Autrefois symbole de la Haute-Loire, où l’on venait du monde entier pour le pêcher, le saumon sauvage de la souche Loire-Allier est aujourd’hui sur le point de disparaître. À la station de comptage de Vichy, on en dénombrait près de 100 000 au XVIIIᵉ siècle, une centaine dans les années 1990 et seulement une douzaine l’année dernière. Depuis 2024, la sous-espèce est ainsi « en danger d’extinction », selon l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN).
Le dernier saumon de longue migration d’Europe
Ce constat, qui peut être interprété comme un échec des mesures de conservation mises en place depuis trente ans, avive la discorde entre deux conceptions de la nature. D’un côté, les partisans d’une intervention humaine et technologique poussent pour renforcer le repeuplement artificiel de la rivière. De l’autre, les défenseurs d’une libre évolution préfèrent miser sur l’amélioration des milieux et la renaturation.
Parcourant près de 900 km en eau douce tous les trois à cinq ans entre l’estuaire de la Loire, à Saint-Nazaire, et les gorges de l’Allier, l’emblématique poisson migrateur traverse en effet de nombreux milieux naturels dégradés. Dépendant des eaux froides, il doit se battre contre l’augmentation des températures, franchir les nombreux barrages, éviter les espèces invasives comme les silures ou les cormorans, survivre aux pollutions, à la surpêche en mer et au braconnage. Résultat : il faut en moyenne près de 10 000 œufs pour qu’un saumon puisse atteindre l’âge adulte en milieu naturel.
Face à cette équation complexe aux nombreuses inconnues, on a d’abord interdit la pêche au saumon, abandonné certains projets de barrages et installé des passes à poissons. Mais en attendant l’introduction de politiques structurantes sur la continuité écologique, on s’en est surtout remis au repeuplement. En 2001, la plus grande salmoniculture d’Europe a ainsi été inaugurée à Chanteuges pour porter assistance aux populations de saumons grâce à l’ensemencement.
Dans un grand hangar en bois, situé à la jonction de l’Allier et de l’un de ses affluents, une dizaine de salariés veillent nuit et jour sur plus de 150 bassins. Chaque année, on prélève le sperme et les ovules d’une dizaine de mâles et femelles pour produire près de 200 000 œufs. De la lumière du jour, imitée à l’aide d’ampoules, aux conditions aquatiques maintenues grâce au pompage dans la rivière, tout est mis en œuvre pour reproduire les conditions optimales d’élevage des jeunes saumons.
Une fois prêts, ils sont relâchés dans les cours d’eau pour vivre à l’état sauvage. « Comme dans un jardin, nous plantons des graines de saumons sauvages », dit Patrick Martin, qui a construit le centre de repeuplement en s’inspirant d’opérations menées au Canada et au Danemark.
Dans un premier temps, les mesures de repeuplement ont semblé porter leurs fruits. On a comptabilisé jusqu’à 1 000 saumons dans la rivière en 2015. Un résultat trop efficace aux yeux de certains scientifiques, qui se sont inquiétés de voir que 70 % des saumons adultes observés entre 2004 et 2011 dans le bassin de la Loire provenaient directement ou indirectement du repeuplement. Plus gros, car mieux nourris, les poissons de la pisciculture pourraient faire concurrence aux saumons naturels et les affaiblir génétiquement en transmettant une moindre adaptation au milieu naturel.
« Le cycle de l’eau est cassé »
Par précaution, les pouvoirs publics ont donc décidé à partir des années 2010 de limiter le nombre de saumons nés artificiellement et d’interdire leur introduction dans les zones de reproduction naturelle. « On a dit que nos saumons étaient méchants, qu’ils étaient plus lents pour la migration, mais tout ça est faux », dit Patrick Martin, pour qui ces mesures de prudence sont responsables du déclin du saumon sauvage. « Nous avons dû relâcher des alevins dans la banlieue de Clermont-Ferrand, bien sûr qu’ils résistent moins que dans les gorges de l’Allier ».
« On pourrait déverser des millions de saumons dans la rivière, cela ne fonctionnerait pas mieux, puisque le cycle de l’eau est cassé », estime Aurore Baisez, directrice de l’association d’observation des poissons migrateurs Logrami, pour qui la situation est avant tout le résultat de la crise écologique. Opposée au repeuplement, qu’elle considère comme un « cache-misère », la spécialiste préconise plutôt de tout faire pour améliorer l’écosystème du saumon.
À l’heure des coupes budgétaires, pourquoi dépenser des millions d’euros pour voir péniblement une dizaine de saumons remonter la rivière ? L’interrogation traverse l’Agence de l’eau Loire-Bretagne et les gestionnaires du Fonds européen de développement régional, qui financent la majorité du dispositif.
Malgré la vente de certains spécimens à des restaurants étoilés, l’élevage et la commercialisation de l’ombre — un autre poisson de la famille des salmonidés — et l’envoi d’alevins ailleurs pour le repeuplement, notamment dans le Rhin, « l’établissement va se trouver à brève échéance en difficulté financière », indique un rapport de l’Inspection générale de l’environnement et du développement durable, publié en septembre 2024.
Nature libre ou maîtrisée : un affrontement philosophique
Depuis la publication de ce rapport, le Conservatoire du saumon sauvage et certains élus locaux sont montés au créneau pour obtenir une promesse de financement jusqu’en 2027, en attendant l’installation d’une ferme à panneaux solaires de quatre hectares pour obtenir de nouveaux revenus. Le projet, soutenu par l’ancien président de la région Auvergne-Rhône-Alpes Laurent Wauquiez, vise à préserver à la fois la biodiversité, le développement des énergies renouvelables et l’identité culturelle locale liée au saumon. La Fédération de pêche de la Haute-Loire, qui gère le marché public du Conservatoire depuis 2022, y croit dur comme fer, espérant même le retour de la pêche lucrative aux saumons dans la région.
« L’urgence, c’est de maintenir cette espèce unique. Le saumon est un indicateur de la qualité écologique de la rivière et ça fait longtemps qu’il nous annonce que ça ne va pas », dit Aurore Baisez. Selon la spécialiste, il faudrait mettre fin au repeuplement sans supprimer le Conservatoire, qui serait chargé de conserver la souche en attendant l’amélioration écologique des milieux aquatiques. Une proposition que les partisans du repeuplement refusent catégoriquement, y voyant l’émergence d’un « zoo à saumons ».
Au chevet du célèbre poisson migrateur, ces deux visions de la protection de la nature tentent de trouver des relais. Mais, entre les tenants de la libre renaturation et ceux de l’intervention humaine, l’opposition est de plus en plus politique.