Sensibiliser à l’environnement en banlieue n’est pas facile, constatent les Fourmis vertes

Durée de lecture : 6 minutes

28 juillet 2014 / Vladimir Slonska-Malvaud (Reporterre)

Depuis 2009, les membres de l’association Les Fourmis vertes parcourent les quartiers populaires d’île-de-France. Objectif, sensibiliser la population à la protection de l’environnement.


- Corbeil-Essonnes (Essonne), reportage

« On se met au pied des immeubles et on dresse un chapiteau avec des bancs et des tables. » Dans la camionnette, sur la route de Corbeil-Essonnes, Marie-Noëlle détaille le modus operandi, bien rodé, de son « appartement pédagogique itinérant ». À ses côtés, Sophie, intermittente du spectacle, comédienne et chanteuse, est chargée de faire vivre l’animation, de susciter la participation des habitants.

La sensibilisation de la population à l’environnement est la toile de fond d’interventions d’abord centrées sur les économies et les questions de santé, pour tenter d’intéresser les habitants. « On fait le lien entre la maison et la terre », résument les deux collègues. « Il faut toujours rester très concret, expliquer que l’environnement, ça n’est pas un truc de riches », dit Marie-Noëlle. Ce jeudi de juillet, la petite équipe part faire une animation sur les déchets dans un ensemble d’immeubles du quartier des Tarterêts.

- Arrivée à Corbeil-Essonnes -

Les Fourmis vertes interviennent aussi au sujet de l’eau et des produits d’entretien, des économies d’énergie, des écosystèmes et des jardins, proposant par ailleurs des formations à l’attention des personnels municipaux ou des bailleurs.

« Les commanditaires sont à 80 % des bailleurs sociaux », dit Marie-Noëlle pour expliquer l’absence d’intervention des Fourmis vertes dans les beaux quartiers de la capitale. « Ça n’est pas volontaire de notre part, nous aimerions bien, mais c’est là où on nous envoie », ajoute-t-elle.

Les bailleurs souhaitent faire baisser la fréquence de certains comportements ou, comme ce jeudi, préparer la mise en place du tri sélectif à la rentrée. « Depuis dix ans, il y a eu une énorme rénovation urbaine, et les bailleurs se rendent compte qu’il faut accompagner cela avec de l’éducation. »

Sur la place publique

À l’arrivée, une série de barres d’immeubles attend les deux animatrices. Au milieu, un petit parking, quelques arbres et de la pelouse. L’endroit est désert, entre les vacances, le ramadan et la chaleur étouffante du milieu de l’après-midi. En quelques minutes, le véhicule est garé, les tables et les bancs montés, la tente gonflable dressée. L’organisation est millimétrée ; l’intérieur du camion est rangé avec précision : « Ce sont des architectes qui l’ont conçu », explique Marie-Noëlle.

- L’intérieur du camion, organisé au millimètre pour faire tenir tout le matériel. -

Difficile, en effet, de convaincre le public de se rendre jusqu’à une salle ou d’entrer dans un énorme camion pour découvrir les bienfaits du tri ou des produits d’entretien faits maison. Les précédentes expériences ayant été peu concluantes, le choix de l’animation en plein air, ouverte sur l’extérieur, est vite fait.

« Le gros avantage, c’est que des gens s’arrêtent quinze minutes, puis finalement restent alors qu’ils ne seraient jamais venus sinon, indique-t-elle. Il y a un côté fête foraine. »

Sur place, une employée du bailleur et une habitante, fortement impliquée dans le quartier et dans les jardins partagés mis en place il y a peu derrière les immeubles (elle ne souhaite pas que son prénom soit publié). Premiers arrivés, des enfants promettent de revenir sitôt le montage terminé.

Au moment de commencer, la petite assistance compte deux gardiens, un petit groupe d’enfants accompagnés de leur mère et quelques femmes venues seules. Plus d’une dizaine de personnes pendant presque toute l’animation. « On va vous donner des solutions pour réduire de moitié vos déchets », annoncent Sophie et Marie-Noëlle.

« Elle est trop belle, la fleur ! »

Un diaporama diffusé sur un grand écran sert de support à l’intervention, avec divers objets destinés à expliquer certaines étapes du recyclage : échantillons de matière plastique, objets conçus à partir de déchets, canettes compressées.

- Projection d’un dessin animé sur les lombrics, pour les enfants. Les adultes l’ont aussi regardé avec attention. -

De petites plaques fabriquées avec des briques de carton broyées et compressées passent de main en main. Les sacs et portefeuilles cousus avec des emballages de cacahuètes ou de jus de fruit laissent l’assistance admirative sur le savoir-faire, mais plus circonspecte quant à l’esthétique.

Au moins, tout le monde semble d’accord pour participer au tri. Les enfants regardent avec intérêt les objets fabriqués au cours de précédents ateliers, et demandent à ce que les Fourmis vertes reviennent pour leur en faire un aussi. « Elle est trop belle, la fleur », lance une petite fille, avant de faire un inventaire complet de ses composants : « Là, c’est un câble. »

L’animation de sensibilisation joue aussi à plein son rôle avec la présentation du seau de lombricompostage : le public, d’abord très réticent devant les vers de terre, finit par se laisser convaincre. De là à adopter le système… Un dessin animé est projeté aux enfants pour tenter de dépasser leur répulsion.

- Le seau de lombricompstage -

« L’éducation, c’est du long terme »

Les quelques heures de présence sont conclues par un « jeu du tri ». Une grande poubelle jaune est installée à l’ombre, à côté d’un sac classique noir. Un petit panneau rappelant les instructions est appuyé sur un arbre, à un mètre. Quelques déchets sont distribués aux habitants, qu’ils doivent mettre dans la bonne poubelle. Plastique, carton, flacon ? Malgré quelques erreurs, l’essentiel des déchets finit dans la bonne poubelle.

Impossible de connaître les retombées précises de ces animations, faute de pouvoir évaluer le changement de comportement des habitants après le passage des Fourmis vertes. « Nous recevons des témoignages spontanés, les gens nous reconnaissent quand nous revenons », disent les deux animatrices. « Mais nous n’avons pas non plus une baguette magique qui ferait qu’en venant une ou deux fois, les problèmes seraient définitivement réglés : l’éducation, c’est du long terme », explique Marie-Noëlle.

La plus dure est l’une des habitantes du bloc d’immeuble : « Les gens n’ont aucun respect, ils ne participent que s’ils paient des taxes », tranche-t-elle. « Il faut changer de regard sur les déchets », insiste Sophie. « Je suis d’accord », finit par lâcher cette habitante, pourtant peu convaincue par les sacs fabriqués à partir de déchets recyclés.

Pour les Fourmis vertes, la partie est loin d’être gagnée.


Puisque vous êtes ici…

… nous avons une petite faveur à vous demander. Dans une période où les questions environnementales sont sous-représentées dans les médias malgré leur importance, Reporterre contribue à faire émerger ces sujets auprès du grand public. Le journal, sans propriétaire ni actionnaire, est géré par une association à but non lucratif. Nous sommes ainsi totalement indépendants. Personne ne dicte notre opinion. Cela nous permet de couvrir des évènements et thèmes délaissés par les autres médias, de donner une voix à ceux qui ne sont pas audibles, et de questionner les puissants en les mettant face à leurs responsabilités.

Il n’y a jamais eu autant de monde à lire Reporterre, mais nos revenus ne sont pourtant pas assurés. Contrairement à une majorité de médias, nous n’affichons aucune publicité, et nous laissons tous nos articles en libre accès. Vous comprenez sans doute pourquoi nous avons besoin de demander votre aide. Reporterre emploie une équipe de journalistes professionnels, qui produit quotidiennement des informations, enquêtes et reportages. Nous le faisons car nous pensons que notre vision, celle de la préservation de l’environnement comme sujet majeur de société, compte — cette vision est peut-être aussi la vôtre.

Si toutes les personnes qui lisent et apprécient nos articles contribuent financièrement, la vie du journal sera pérennisée. Même pour 1 €, vous pouvez soutenir Reporterre — et cela ne prend qu’une minute. Merci.

Soutenir Reporterre

Source et photos : Vladimir Slonska-Malvaud pour Reporterre

Lire aussi : Eh si, on peut faire du bon compost à Paris !


Cet article a été rédigé par un journaliste professionnel et a entrainé des frais. Merci de soutenir Reporterre :

DOSSIER    Climat et quartiers populaires

25 juillet 2019
Aux Rencontres de la photographie d’Arles, les murs séparent, la nature relie
À découvrir
6 juillet 2019
Reporterre sur Radio Suisse : Amazon, ça suffit
Hors les murs
26 juillet 2019
L’association La Bascule, instrument macronien ou outil du changement ?
Enquête


Dans les mêmes dossiers       Climat et quartiers populaires





Du même auteur       Vladimir Slonska-Malvaud (Reporterre)