Si l’on ne s’occupe pas de politique, d’autres le font pour nous

10 juin 2015 / Vincent Liegey



Dans l’élaboration d’un monde soutenable et désirable, les alternatives sont un pilier central, mais pas suffisant. Il faut y ajouter la dimension politique. Garder un pied dans la politique institutionnelle, même si celle-ci nous révulse. Occuper le terrain pour résister. Car si l’on ne s’occupe pas de politique, d’autres le font pour nous !


Vincent Liegey

Après plus de deux années à être surtout actif dans le débat, la théorie, les réflexions autour de notre ouvrage collectif Un Projet de Décroissance et plus d’une centaine d’interventions publiques à travers l’Europe, j’ai décidé de ralentir, de relocaliser et de m’investir dans les alternatives concrètes. Ainsi, ces dernières semaines, je suis à plein temps sur Cargonomia, projet de distribution, en vente directe, de nourriture locale et bio, par des vélos cargos que nous fabriquons nous-mêmes.

Ce projet est riche d’enseignements. La théorie, les réflexions qu’il y a derrière, en particulier autour de l’autogestion, la communication non-violente, la démocratie directe, la convivialité, un autre rapport entre producteurs et consommateurs ou encore l’autonomie, jouent un rôle important.

En particulier, cette expérience confirme la nécessité de prendre le temps, de faire preuve d’humilité et de patience dans la transition. En effet, on fait face à plusieurs contradictions majeures.

Le dialogue

Intellectuellement, on est déjà dans la Décroissance. Par contre, l’imaginaire reste ancré dans ce modèle de société, on est pris dans son rythme fou. Même si on n’est pas dans une quête de toujours plus d’argent (on est même plutôt très mauvais pour ça !), on est pris par les outils informatiques, toujours plus de mels, d’informations, de sollicitations et de projets. Entre notre enthousiasme et le sens des limites, il n’est pas facile de trouver les bons équilibres.

Mais, là où on sent le plus nos limites, c’est dans la communication interne. Cela confirme ce que j’avais déjà pu observer dans d’autres projets, nous ne sommes pas éduqués pour dialoguer, pour écouter l’autre, le prendre en compte, respecter ses contraintes, ses perceptions et ses visions. En être conscient est une première étape nécessaire à la mise en place de dynamiques d’auto-apprentissage. C’est incroyable de constater que ce qui devrait être au coeur de l’organisation de nos sociétés est peu présent : le dialogue, ses outils et sa culture. Alors on tâtonne et on apprend.

Contradictions institutionnelles, économiques

Toutefois, les plus grandes contradictions et difficultés auxquelles nous devons faire face sont d’ordre institutionnel et économique. Construire des alternatives nécessite de jouer à l’équilibriste avec des règles et des logiques imposées qui sont en opposition avec l’essence même du projet. Ainsi, comment se réapproprier un bon usage des communs, sans entrer dans le piège de l’argent dette... et donc de la crise de croissance nécessaire au remboursement ?

Comment contourner la concurrence déloyale ? Les multinationales bénéficient à la fois d’aides publiques directes et indirectes (infrastructures financées par de l’argent public), sans même parler de l’évasion fiscale. De plus, elles peuvent bénéficier des économies d’échelle car elles ne paient pas pour les externalités de leurs activités (pollution, santé). Ainsi, relocaliser, s’autonomiser, s’auto-organiser et auto-produire, c’est assumer la totale responsabilité de ce que l’on produit, comment et pour quel usage. Mais, bien que souhaitable, c’est difficilement viable économiquement dans cette société construite autour de l’illusion de consommer sans en mesurer les conséquences !

Autant de questions, d’expériences, de difficultés qui amènent partout à beaucoup de créativité, d’ingéniosité, d’intelligence collective, de solidarités...

Et la dimension politique ?

Je me suis d’abord investi dans la Décroissance, il y a maintenant huit ans, plus dans l’approche politique. J’ai toujours soutenu et continue à soutenir l’importance d’être présent sur les quatre niveaux politiques de la Décroissance. Si celui des alternatives est un pilier central dans la construction de nouveaux mondes soutenables et désirables, il n’est pas suffisant. La dimension politique permet justement de répondre aux questions et difficultés rencontrées et exprimées plus haut. Toutefois, et cela m’interroge, je me rends compte que la décolonisation de l’imaginaire par la théorie et par le faire m’éloigne de la politique telle que présentée et pratiquée dans nos sociétés.

Ecouter, lire les médias dominants, et encore plus les débats stériles, pathétiques des politiques me révulse et me pousse vers ce piège d’un laisser faire. Mais nous le répétons souvent, si l’on ne s’occupe pas de politique, d’autres le font pour nous !

Alors oui, nous faisons de la politique dans nos alternatives concrètes, on se la réapproprie de la manière la plus noble. De même avec les débats, les discussions, les réflexions théoriques, on construit de nouvelles narrations, de nouvelles pratiques avec un autre rapport au pouvoir, à la citoyenneté. On a besoin de ces réflexions théoriques pour imaginer d’autres mondes, mettre des mots sur les maux et sur nos nouvelles expérimentations. De plus, se changer soi-même est fondamental, avec la simplicité volontaire, un autre rapport au temps, à nos consommations et nos activités et encore plus apprendre à dialoguer, écouter l’autre, les autres.

L’enjeu est donc de garder ce pied dans la politique institutionnelle, sans grandes illusions. Il s’agit d’occuper le terrain pour résister, non pas pour prendre le pouvoir mais faire pression pour que les lois, les institutions protègent et aident les expérimentations dont nous avons tant besoin. Il s’agit de s’attaquer aux inégalités et à ce système dominé par la religion de l’économie au service de l’oligarchie. L’enjeu est vraiment de ne pas tomber dans ce piège de s’en désintéresser, mais rappeler que les institutions sont les nôtres et d’exiger une réappropriation des communs, de la loi, de l’argent public pour continuer à construire ces nouveaux mondes soutenables et souhaitables qui sont déjà bien là.




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Source : Vincent Liegey pour Reporterre

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