Si l’on veut que le train vive, il faut le faire savoir

15 décembre 2016 / Corinne Morel Darleux



Ces trains qui façonnent nos imaginaires doivent être défendus. En Auvergne–Rhône-Alpes, explique notre chroniqueuse, alors que la Région et la SNCF affaiblissent le chemin de fer, les citoyens ont décidé de prendre en main le destin du rail.

Corinne Morel Darleux est secrétaire nationale à l’écosocialisme du Parti de gauche et conseillère régionale Auvergne - Rhône-Alpes.

Corinne Morel Darleux

À Die, la gare date de la fin du XIXe siècle. C’est une belle gare avec une ancienne bascule qui fait la joie des touristes et des gamins. Elle est entourée de montagnes et encadrée de cèdres centenaires. Les gens y viennent à pied, en voiture, parfois même en monocycle. Ils y apportent leur sandwich, leur tricot, leur vélo. Le train glisse le long de la Drôme, traverse les champs de vignes - promesse de clairette -, avec en toile de fond le massif des Trois-Becs. On y va, d’un côté, vers Saillans, Crest et Valence. De l’autre, le chemin de fer court jusqu’à Gap, Embrun et Briançon. Et croise, à l’« étoile » de Veynes, la ligne des Alpes qui vient de Grenoble et file jusqu’à Marseille.

Cette ligne est régulièrement menacée. Un document fuité du conseil régional qui indiquait dans les différents scénarios une fermeture immédiate de la ligne entre Vif et Lus-la-Croix-Haute a relancé l’inquiétude générale. Une fermeture, et l’« étoile » à quatre branches de Veynes, amputée, deviendrait un simple trident. La liaison serait rompue, et la porte ouverte au démantèlement des petites lignes du quotidien. Celles-là mêmes qui sont rendues de plus en plus nécessaires par l’éloignement des services publics de proximité. Celles-là mêmes que ceux qui n’ont que les mots de « ruralité » et de « territoires de montagne » devraient s’échiner à développer.

Alors, un Manifeste pour l’étoile de Veynes a été rédigé par les conseils locaux de développement de l’ensemble des territoires concernés, qu’ils sont allés faire signer aux élus locaux. Une pétition a été lancée. Des rencontres ont été organisées. Et puisque la nouvelle région Auvergne–Rhône-Alpes de M. Wauquiez ne réunit plus de comités de ligne, le dernier pour Valence–Luc-en-Diois datant de juin 2015, on a décidé d’en monter un nous-mêmes. En mode autogéré. La mairie de Saillans nous a prêté une salle, le message a été lancé, et les gens sont venus des quatre coins de l’« étoile ». Des habitants, des syndicalistes, des cheminots, des collectifs d’usagers, des lycéens, quelques élus locaux. Tous attachés à leur ligne, venus témoigner de leur besoin de mobilité dans la vallée, et de leur désir de continuer à prendre le train pour se déplacer.

Donner envie à nouveau de prendre le train 

Les négociations entre la Région et la direction de la SNCF ont lieu en ce moment pour fixer les modalités de la future convention TER (transports express régionaux), qui concerne 200.000 voyageurs chaque jour, et s’appliquera pour les années à venir. C’est donc aujourd’hui qu’il faut agir.

Pas, comme le fait M. Wauquiez, en investissant dans des caméras de vidéosurveillance à bord des trains, marchant ainsi main dans la main avec la direction de la SNCF qui veut supprimer la présence d’agents à bord. Ni en proposant la gratuité des TER aux policiers armés en dehors de leurs heures de service pour en assurer la sécurité ! Mais en en améliorant le cadencement et la ponctualité pour donner envie à nouveau de prendre le train, en imposant des tarifs plus simples (il y a aujourd’hui, selon l’association CLCV, jusqu’à 750 tarifs différents !). Et plus accessibles...

Soit tout l’inverse de la politique de M. Wauquiez, qui a réduit en juillet de 90 % à 75 % la prise en charge « illico solidaires », conçu pour que les chômeurs ou les jeunes en insertion puissent emprunter le TER, et il en a exclu les plus précaires et les bénéficiaires de la CMU [couverture maladie universelle]. Voilà pour la « lutte contre l’assistanat » : chômeurs, précaires, jeunes en difficulté, restez chez vous. C’est sûr, ça va aider.

Et qu’on ne nous dise pas qu’il n’y a pas de sous. L’argent pour les trains du quotidien existe, c’est une question de choix politique : quand M. Wauquiez est prêt à mettre 132 millions sur le doublement d’une autoroute Vinci entre Lyon et Saint-Étienne – alors qu’il en existe déjà une ; 900 millions dans le doublement d’une ligne à grande vitesse entre Lyon et Turin – alors qu’il en existe déjà une ; 20 millions dans une gare TGV dans la Drôme – alors qu’il en existe déjà deux ; elle peut décider de financer en priorité les petites lignes rurales et montagnardes — où il n’existe rien d’autre.

Aujourd’hui, la Région annonce un plan de « régénération des petites lignes » avec l’État et la SNCF. Elle nous promet d’investir 111 millions d’euros sur 5 ans (notez que c’est moins que pour la seule autoroute A45) pour remettre en état les 1.050 kilomètres de voies concernées dans la Région. Mais, quand on se rend en gare de Die, les cheminots font état d’une fermeture prochaine du guichet. Plus d’agent en gare, ça veut dire des dysfonctionnements à répétition, une baisse de qualité de l’accueil et du service — et ce ne sont pas les caméras qui vont renseigner les voyageurs. C’est bien de rénover les voies, bien sûr, mais pas si de l’autre côté on décourage les gens de prendre le train.

Le train est d’intérêt général et il doit rester en gestion publique 

Et puis, vous allez me trouver mauvaise, mais je pose une question : une fois qu’on aura investi dans les rails, va-t-on les ouvrir au privé, comme le prévoit le gouvernement avec la privatisation des TER dès 2019 ? Parce que, dans ce cas, pardon, mais on l’a déjà vécu avec les autoroutes : on va mettre de l’argent public pendant deux ans pour remettre en état des voies pour ensuite y faire rouler des trains dont les bénéfices iront au privé ? Non. Le train est d’intérêt général, il est indissociable des rails, et il doit rester de gestion publique.

Alors, dites-leur. Que nous aimons nos trains et qu’on en a besoin. Signez, diffusez, écrivez, racontez vos rêveries en train de nuit, donnez envie : si l’on veut que le train vive, il faut prendre le train.

Il y aurait encore tant à dire, tant d’arguments et de nuances à apporter, encore tant de liens de cause à effet à expliquer et d’alternatives à poser... Mais j’ai déjà été très longue sur ce sujet qui me tient à cœur, et je vais encore me faire gentiment tancer. Alors, juste une dernière chose, sur la belle occasion que nous ont fourni Julie Gacon et l’émission Sur la route de France Culture, en embarquant à bord du Valence–Briançon. Si vous êtes allergique aux chiffres, aux arguments ou même à la politique, contentez-vous de fermer les yeux et faites le voyage avec nous... Un coup de sifflet, et laissez-vous emporter.




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Lire aussi : L’incompréhensible obstination des décideurs politiques à tuer le rail

Source : Corinne Morel Darleux pour Reporterre

Photos : © Corinne Morel Darleux pour Reporterre

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