Smartphone, habits, viande : prêts pour un nettoyage éthique ?

Durée de lecture : 5 minutes

24 avril 2020 / Nancy Huston



« Nous sommes coupables dès que nous nous levons le matin », écrit l’écrivaine Nancy Huston. Que l’on boive un jus d’orange — d’où viennent les fruits ? —, pianote sur notre smartphone ou enfile un T-shirt made in Bangladesh, nous sommes accrocs à des milliers de produits criminels à l’apparence innocente. Prêts pour un nettoyage éthique ?

Nancy Huston est une romancière franco-canadienne. Elle a écrit de nombreux romans dont Cantique des plaines (Actes Sud, 1993), Lignes de faille, (Actes Sud, 2009) et Rien d’autre que cette félicité (Parole, 2019).

Nancy Huston.

« Bolsonaro le militaire se saisit de la crise pour faire le nettoyage ethnique dans les favelas », écrit mon ami Jean Morisset [1], qui connaît bien le Brésil.

Et si, nous-mêmes, nous nous saisissions de la crise pour faire un peu de nettoyage éthique ?

D’ores et déjà, par exemple, nous savons que notre besoin irrépressible et impérieux de nous (passez-moi l’expression) torcher le cul avec une substance douce et agréable a entraîné des catastrophes – notamment au Brésil – car notre PQ est fait de cellulose, c’est-à-dire d’eucalyptus. Un végétal dont les plantations en monoculture ont nécessité la déforestation de grands pans de l’Amazonie, ce qui a causé le déplacement forcé des populations autochtones qui habitaient ces forêts et favorisé les terribles incendies de 2019. Ce savoir, trop abstrait apparemment, ne nous a nullement empêchés de nous précipiter massivement dans les supermarchés dès le début de la crise du coronavirus pour acheter des stocks importants de papier toilette afin de s’assurer au moins d’une chose : qu’après avoir fait caca, nous allions pouvoir nous essuyer avec une substance douce et moelleuse jusqu’à la fin des temps — jusqu’à l’Apocalypse !

Même en dehors du Covid-19, il en va de même depuis longtemps pour nos T-shirts, caleçons, chaussettes et autres sweat bon marché. Savoir que notre marque préférée fait fabriquer ces habits dans des usines surchargées et insalubres au Sri-Lanka, au Bangladesh ou en Inde, usines qui, ponctuellement, s’effondrent ou explosent, emportant la vie de centaines de travailleurs (dont on découvre après coup qu’une forte proportion étaient mineurs), nous choque, certes, mais pas suffisamment pour nous détourner de la marque en question, tellement nous en apprécions les bas prix.

Savoir qu’avant d’aboutir dans notre assiette sous forme de fins délices apprêtés à la sauce Bocuse ou dans notre boîte en polystyrène sous forme de Big Mac, les vaches, cochons, poulets, canards, moutons, lapins, chèvres, veaux, chevreaux et autres agneaux ont été coincés, serrés, frappés, bousculés, bourrés d’hormones, qu’ils ont vécu dans des conditions puantes, tuantes, irrespirables, depuis leur conception jusqu’à leur massacre, ne nous empêche pas de continuer de les acheter, de les apprêter et de les avaler.

Savoir que le maquillage avec lequel, nous autres dames (et de plus en plus les messieurs) arrondissons nos yeux, approfondissons notre regard, atténuons nos rides, sensualisons nos lèvres et rehaussons notre teint, contient de l’huile de palme et que les plantations de palmiers à huile déplacent et dévastent des populations autochtones en Indonésie et déciment (entre autres) la population des orangs-outans, ne nous dissuade point d’étaler sur notre tronche, jour après jour, du eyeliner, du mascara, du rouge à lèvres, et du fond de teint.

Les riches exploitent, affament, et assassinent les pauvres et rendent les classes moyennes accros à des milliers de produits criminels

Savoir que la compagnie pétrolière française Total participe depuis de longues années à l’extraction du pétrole des sables bitumineux albertains par fracturation hydraulique, industrie qui a non seulement dévasté les forêts, fait disparaître maintes espèces d’oiseaux, empoisonné la nappe phréatique et causé de très nombreux cancers rares chez les enfants autochtones, mais entraîné la disparition de plus de mille femmes autochtones, recrutées pour des services sexuels puis tuées par des hommes devenus fous de solitude, savoir tout cela ne diminue guère les joyeuses pulsions exploratrices qui nous font sauter dans un avion ou une voiture pour un oui et pour un non.

Savoir — ô, ce sera mon dernier exemple car au fond nous connaissons la chanson et n’aimons pas trop l’entendre — que la fabrication de nos sympathiques petits smartphones empêche des centaines de milliers de jeunes Chinoises de poursuivre leur scolarité au-delà de l’adolescence, et contribue, en raison des mines de coltan en République démocratique du Congo, à rendre interminable une guerre civile ayant causé six millions de morts et des millions de viols... ne nous incite pas à renoncer aux plaisirs que nous procurent nos précieux portables.

Sous nos yeux, à notre corps défendant, le monde est devenu cette grosse boule d’interdépendances maladives, où les riches exploitent, affament, et assassinent les pauvres et rendent les classes moyennes addicts de milliers de produits criminels à l’apparence innocente. Nous sommes coupables dès que nous nous levons le matin : d’où viennent les oranges de notre jus d’orange, le café de notre café, le chocolat de notre chocolat, le chrome de la radio que nous allumons pour écouter les mauvaises nouvelles du jour ? Tout en nous affranchissant fièrement des dogmes de la religion, nous nous sommes fabriqués un péché originel bien à notre image : insidieux, omniprésent, hégémonique.

Nettoyage éthique ? Vaste programme, dirait De Gaulle. Tâche redoutable, à côté de laquelle les douze travaux d’Hercule paraissent un jeu d’enfant.





[1Professeur associé au Département de géographie de l’Université du Québec à Montréal, géographe, poète et essayiste.


Lire aussi : Tout est sacré

Source : Courriel à Reporterre

Dessin : © Étienne Gendrin/Reporterre

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