Sous les glaciers qui fondent, de nouveaux écosystèmes à défendre
Le front du glacier du Gorner, en Suisse, recule drastiquement depuis la fin du XIXe siècle et, ces dernières années, son retrait s'accélère. - Wikimedia Commons/ CC BY-SA 3.0 IGO Deed/Observing the Earth
Le front du glacier du Gorner, en Suisse, recule drastiquement depuis la fin du XIXe siècle et, ces dernières années, son retrait s'accélère. - Wikimedia Commons/ CC BY-SA 3.0 IGO Deed/Observing the Earth
Durée de lecture : 9 minutes
Les lacs, zones humides ou forêts qui viennent de se former par le retrait des glaciers sont des écosystèmes vertueux. Ils sont pourtant déjà menacés par diverses convoitises.
On savait déjà que les glaciers étaient en partie condamnés à disparaître au cours du siècle, au fur et à mesure de leur fonte provoquée par le changement climatique. Mais la disparition irréversible de ces langues de glace laisse d’autres enjeux écologiques derrière elle : les nouveaux écosystèmes qui les remplacent sont d’ores et déjà menacés, alors que leur préservation est fondamentale.
C’est ce qui ressort d’une étude publiée le 16 août dans la revue Nature. Les chercheurs y ont modélisé jusqu’en 2100 l’évolution de la fonte massive des glaciers de la planète : pas moins de 210 000 glaciers répartis sur le globe et couvrant 664 500 km² (en dehors des vastes calottes du Groenland et de l’Antarctique, dont les complexes modélisations ont été exclues de l’étude).
D’après les auteurs, dans le pire scénario impliquant de très fortes émissions de gaz à effet de serre et un réchauffement global de plus de 4 °C, plus de la moitié de la surface de ces glaciers disparaîtrait, soit environ 339 000 km² de nouveaux espaces désenglacés, l’équivalent de la superficie de la Finlande. Dans le scénario optimiste où nous contiendrions le réchauffement à 1,5 °C, les glaciers libéreraient tout de même 150 000 km² d’espaces, l’équivalent de la superficie du Népal.
« Plus spécifiquement, pour les Alpes françaises, nos résultats sont en cours de validation, mais la tendance est à une disparition des deux tiers des surfaces. On passerait de 620 km² de glaciers à 210 km², c’est gigantesque », précise Jean-Baptiste Bosson, glaciologue au Conservatoire d’espaces naturels de Haute-Savoie (Asters) et premier auteur de l’étude.
Lacs, forêts et lagons émergents
Que vont devenir toutes ces surfaces libérées des glaces ? C’est ce que cherche à élucider le projet Ice & Life au sein duquel s’insèrent ces travaux scientifiques. Coordonné par Jean-Baptiste Bosson, ce projet réunit des écologues d’Asters et du WWF France, avec le partenariat d’autres institutions scientifiques françaises et suisses.
« Ces écosystèmes émergents sont largement inconnus. C’est un gros impensé de la recherche scientifique. Ils sont notamment totalement absents des rapports du Giec [1] », souligne Jean-Baptiste Bosson.
Lever le voile sur ces écosystèmes naissants a d’abord consisté à les répartir en quelques grandes catégories. Le désenglacement devrait ainsi très majoritairement libérer des espaces terrestres (à 78 %), permettant le développement d’écosystèmes au sein d’espaces minéraux, de pelouses, landes ou forêts. À la marge devraient également se développer des écosystèmes marins (fjords, lagons, littoraux) et d’eau douce (lacs, milieux humides, rivières).
L’étude des chercheurs revendique même la première estimation globale du nombre de ces nouveaux écosystèmes d’eau douce : 50 000 à 230 000 lacs supplémentaires pourraient ainsi voir le jour d’ici la fin du siècle, dont 200 à 900 dans les Alpes. À cela s’ajouteront de l’ordre de 100 000 km de linéaires de rivières.
Des écosystèmes triplement vertueux
Les espèces qui ont rapidement colonisé ces nouveaux territoires en devenir leur ont dans le même temps conféré une grande valeur écologique. Les scientifiques estiment que cela pourrait avoir la vertu d’atténuer les effets négatifs de la disparition des glaciers, autour notamment de trois enjeux majeurs.
En premier lieu, sur l’urgence climatique. Car ces écosystèmes stockent du carbone. Les forêts, les sols gorgés de vie ou le plancton dans les fjords, constituent autant de matière organique faite de carbone qui échappe ainsi à l’atmosphère.
« La séquestration du carbone par ces écosystèmes pourrait être l’équivalent, dans le scénario de leur plus vaste extension, de celle de 10 000 km² de forêt amazonienne. Ce n’est pas énorme, mais ça peut jouer un rôle pour atténuer le réchauffement », estime Jean-Baptiste Bosson. Une aide bienvenue, même si elle ne compense pas la dramatique disparition des glaciers. Ceux-ci, qui recouvrent environ 10 % des terres émergées (calottes comprises), jouent en effet un rôle essentiel dans la régulation du climat, en réfléchissant le rayonnement solaire et en interagissant avec les courants océaniques et atmosphériques.
Que ces écosystèmes stockent 45 millions de tonnes de carbone supplémentaire (scénario de désenglacement optimiste) ou qu’ils en captent jusqu’à 85 millions de tonnes (scénario pessimiste) au cours du XXIe siècle, cela constituerait quoi qu’il en soit une contribution modeste dans la lutte plutôt contre le changement climatique. Mais toute source de carbone captée reste bonne à prendre alors que le respect de nos objectifs de réduction des émissions semble mal embarqué, soulignent les chercheurs.
Deuxième rôle de ces écosystèmes en devenir : ralentir le cycle de l’eau. Là encore, le rôle majeur des glaciers ne pourra pas être compensé entièrement. Ces géants stockent actuellement 135 000 km³ d’eau douce, dont la fonte saisonnière alimente les bassins hydrographiques de nombreuses régions du monde, notamment pendant les saisons sèches. Le déclin de glaciers menace les populations humaines, ainsi que « la géodiversité, la biodiversité et de nombreux écosystèmes », écrivent les auteurs.
Or, les lacs, zones humides, forêts et sols des écosystèmes issus de ces glaciers peuvent conserver et sauvegarder une partie de cette eau. En quantité toutefois bien moindre : 0,4 à 5 % de l’eau de fonte pourrait y être retenue, estime l’étude.
Troisièmement, ces écosystèmes sont évidemment d’une grande valeur intrinsèque. La biodiversité qu’ils abritent est d’autant plus précieuse que celle-ci s’effondre un peu partout dans le monde. « Ces nouveaux écosystèmes ont le privilège d’être intacts, n’ont encore jamais été modifiés par l’Homme, ce qui n’est quasiment plus le cas nulle part. Une forêt d’épicéas qui remplace un glacier alpin est au sens propre une forêt primaire. Les retraits glaciaires nous offrent en quelques sortes les derniers joyaux de la couronne. Il y a un intérêt écologique et une responsabilité éthique à préserver ces zones », plaide Jean-Baptiste Bosson.
L’urgence de les protéger des convoitises
Si les chercheurs insistent tant sur l’importance de les préserver, c’est que ces écosystèmes, à peine éclos, sont déjà menacés. « Il y a plein de tentations avec cette nouvelle ressource en eau : pour faire de la neige artificielle, la turbiner pour l’hydroélectricité, la récupérer pour l’agriculture… C’est d’autant plus dangereux qu’il y a un effet d’aubaine, explique Jean-Christophe Poupet, responsable du programme Alpes au WWF France. La fonte des glaciers va augmenter temporairement le débit des cours d’eau, donnant l’illusion d’une abondance, mais qui n’est que temporaire. Cette eau est un héritage, il ne faut pas la dilapider. »
D’autant que si ces convoitises font craindre pour les futures ressources, les dégâts sont déjà perceptibles un peu partout dans le monde. « En Asie centrale, on exploite des mines en explosant des glaciers à la pelleteuse. Certains lacs au Pérou qui viennent de se former par le retrait des glaciers sont déjà contaminés par le cyanure et le mercure de mines illégales. Et les stations de ski françaises arasent les montagnes l’été pour optimiser les pistes, ce qui empêche la formation d’écosystèmes lorsque les glaciers disparaissent », illustre Jean-Baptiste Bosson.
En conséquence, les acteurs du projet Ice & Life militent pour une meilleure protection juridique de ces glaciers et des écosystèmes qui leur succèdent. Dans le monde, moins de 50 % des surfaces glaciaires sont situées dans des aires protégées, s’inquiètent-ils. Si 96 % des glaciers de Nouvelle-Zélande sont dans des zones protégées, c’est le cas d’à peine 30 % des glaciers d’Europe centrale (notamment alpins) et de 12 % des glaciers d’Asie centrale (notamment himalayens), selon le recensement de l’étude.
Créer des zones protégées sur les glaciers n’évitera pas leur fonte, reconnaissent les auteurs, mais limiterait au moins les dégâts liés au tourisme ou aux activités minières. Stratégiquement, il est en l’espèce important d’agir au plus vite. « Une fois que les lacs et forêts se sont développés et font l’objet de convoitises, il est beaucoup plus compliqué de s’opposer aux intérêts économiques que si l’on protège le glacier aujourd’hui et sanctuarise ainsi le futur écosystème », estime Jean-Baptiste Bosson.
L’idée gagne déjà du terrain dans le monde : la législation argentine protège une partie des glaciers des appétits de l’industrie minière tandis que le Chili annonçait en 2022 la création d’un parc naturel protégeant 368 glaciers. En 2020, la France avançait dans la même direction en créant une « zone de protection d’habitat du Mont Blanc — site d’exception. » Son périmètre très restreint et ses critères de protection limités ont toutefois suscité la déception et les critiques des ONG écologistes.
Il est donc urgent de relever, partout, les ambitions pour préserver ces territoires, appuient les scientifiques. « Au cours de ces 250 000 ans de longue histoire, Homo sapiens n’a jamais vécu en l’absence d’écosystèmes sains, ce qui inclus les glaciers », rappellent-ils. Alors que l’ONU a fait de 2025 l’année internationale de préservation des glaciers, les scientifiques aimeraient que cette échéance soit l’occasion de porter cette double ambition : limiter le réchauffement climatique pour sauvegarder autant que possible les glaciers, et tout faire pour préserver les écosystèmes émergents postglaciaires. Histoire de ne pas répéter une seconde fois la tragédie de la dévastation de ces milieux.