Sur la Zad de Notre-Dame-des-Landes, de nouveaux soutiens continuent d’arriver

24 avril 2018 / Nicolas de la Casinière et Émilie Massemin (Reporterre)

Alors que la journée de lundi, dernier délai pour déposer les formulaires individuels à la préfecture, devait rester une sorte de statu quo, les gendarmes sont intervenus sur la Zad. Cela n’a pas entamé la détermination des habitants et de leurs soutiens, arrivés nombreux.

  • Notre-Dame-des-Landes (Loire-Atlantique), reportage

« Journée d’apaisement… Ah, elle est belle la journée d’apaisement ! » ironise un soutien aux zadistes en voyant passer un blessé, la joue trouée par un éclat de grenade explosive. À cent mètres des Fosses noires, ce lundi 23 avril, les déflagrations s’enchaînent en panaches noirs, soulevant la terre de la route, déjà déblayée de ses barricades. Après chaque départ du blindé et des gendarmes mobiles, d’autres barricades ressurgissent, d’autres fossés s’ouvrent dans les chaussées. Comme le matin même, à La Saulce, après le départ du convoi bleu des fourgons des gendarmes.

Chacun escomptait pourtant une accalmie dans l’offensive militaire. Le week-end avait été calme. Ce lundi était une possible veillée d’armes, avant l’ultimatum fixé à minuit par la préfecture pour le dépôt des formulaires individuels simplifiés et nominatifs, présentant des projets agricoles à faire ensuite valider par les services de l’État. L’unique moyen offert pour décrocher le droit de ne pas être expulsé. Dans cette phase qualifiée de « main tendue » par le ministre de la Transition écologique et solidaire, Nicolas Hulot, chacun s’attendait à un peu de répit. Le déroulé de la journée a contredit cette promesse tacite.

« Pour la Zad, des remerciements, pas des bombardements », peut-on lire sur cette barricade.

Car les forces de l’ordre ont ressorti les blindés, les escadrons en tenue anti-émeute — déployés dans les champs —, l’hélico, le drone d’observation, le stock de grenades. Lundi matin, deux personnes ont été arrêtées au lieu-dit La Noue non plus, dont Alexandre. Ce charpentier de 85 ans, membre d’un comité anti-aéroport du sud de Nantes, est presque tous les jours sur la ligne de front, marchant avec sa canne pour discuter avec les gendarmes. « Comme ça, j’en occupe quatre, dit-il pour expliquer sa démarche. Ils me font pas peur, ces rigolos. » Ce matin, il a été bousculé, gazé et finalement arrêté.

Le camping des Cheveux blancs fait grise mine.

« Défendre la Zad est pour moi une démarche d’“empowerment” »

Alors que la menace de nouvelles expulsions plane sur la Zad — aujourd’hui mardi ou mercredi, selon la rumeur —, de nombreux renforts arrivent pour soutenir les habitants. Comme Aurélie [*] et Manon [*], gros sacs sur le dos, croisées vers 18 h sur le chemin de Suez. « J’ai passé pas mal de temps à l’est, près du Port, qui n’existe plus aujourd’hui, raconte Aurélie, arrivée quelques heures plus tôt de région parisienne. Je n’aime pas trop être dans l’émotivité, mais quand j’ai vu les images des expulsions, ça m’a coupé le souffle : il fallait revenir. J’ai des copains aux Fosses noires et à la Grée qui se sont fait expulser la semaine dernière. Je veux être là pour les soutenir et sortir des images d’opérations militaires qui tournent en boucle dans les médias et même sur Zad nadir [le site d’information de la Zad]. » Son amie Manon, venue de Grenoble, n’était venue que deux fois à la Zad, pendant l’été 2017 et en février 2018 après l’annonce de l’abandon du projet d’aéroport. Mais elle n’a pas hésité longtemps : « C’est un truc viscéral : quand je suis arrivée chez mon amie, on s’est regardées et on s’est dit : “On va à la Zad.” Je n’ai pas habité ce lieu, mais le défendre est pour moi une démarche d’“empowerment” qui me donne de la force pour d’autres luttes et d’autres projets dans lesquels je suis investie. »

L’humour poétique de la Zad reste intact : « Nous allons faire force de l’usage », peut-on lire sur cette pancarte.

Mais quel avenir pour la Zone à défendre alors qu’une partie des habitants sont allés déposer des formulaires individuels à la préfecture, un choix qui ne fait pas l’unanimité ? « Je suis partagée, avoue Aurélie. Ça me rend hyper triste que la première proposition de convention collective, qui était déjà un gros compromis pour la Zad, n’ait pas été acceptée. Mais en même temps, je comprends que certains habitants essaient de porter des projets. Je me sens écartelée parce que je suis liée à des habitants qui portent ces différents points de vue. Par contre, ce que je trouve chouette, c’est la volonté de protéger un maximum de lieux et pas seulement les projets agricoles. Mais la difficulté, c’est qu’il y a plein de choses “inutiles”, inqualifiables, inquantifiables, qui s’expérimentent ici. On a envie de construire des cabanes, de prendre le temps et de décider au fur et à mesure, d’inclure des gens à qui on n’aurait pas pensé… On veut continuer à imaginer et à inventer des choses. »

Les ombres s’allongent doucement sur le chemin de Suez. Un couple s’arrête brusquement, surpris par un quad qui déboule. Rémi est déjà venu « cinq-six fois » sur la Zad, « en touriste, lors des journées portes ouvertes ». « Quand on est venu déposer un bâton en octobre 2016, on a promis qu’on reviendrait pour le récupérer s’il y avait besoin de défendre la Zad. C’est pourquoi on est là. Des centaines d’agriculteurs se suicident chaque année, étranglés par le modèle industriel. Là, les gens testent autre chose. C’est pour ça qu’il faut que ce lieu vive », intervient sa compagne. « Mais l’État n’acceptera jamais un projet aussi alternatif, soupire Rémi. En plus, la FNSEA veut les terres pour y planter sa merde — je suis aussi un peu Faucheur volontaire. »

Le tractopelle enlève les décombres de Lama faché, escorté par des gendarmes.

« On vient en toute humilité, pour faire nombre »

Le couple est venu planter la tente et a prévu de rester jusqu’à vendredi ou samedi. « Enfin, ça dépend de comment ça va se passer, corrige Rémi. On a passé l’âge d’être en première ligne. Mais on a quand même acheté des masques à gaz ! » Leur manière de témoigner leur soutien, alors qu’ils sont indignés par la méthode du gouvernement. « C’est inacceptable de mettre le pistolet sur la tempe des habitants avec cet ultimatum du 23 avril », s’énerve la compagne de Rémi. « C’est beaucoup trop court, il aurait fallu des mois, enchérit-il. Mais l’objectif du Premier ministre, Édouard Philippe, est de virer tout le monde pour faire plaisir à sa branche droite. Pas sûr qu’il y arrive. » Prochain rendez-vous de la soirée, l’assemblée, à 21 h. « On va y voir où l’on peut se rendre utile. Les pluches, les talkies-walkies… On vient en toute humilité, pour faire nombre. »

Un peu plus loin, c’est tout un groupe qui vient d’arriver sur la Zad et qui se dirige vers Bellevue, « où se trouve le point d’accueil », indique un grand jeune homme. Une étudiante en architecture est venue voir les constructions et les cabanes. Mais c’est plutôt les champs qui intéressent Patrick Herman, paysan maraîcher à la retraite et auteur de Dystopia, une enquête illustrée sur les dégâts de l’agriculture intensive. Installé dans le sud de l’Aveyron, « près du Larzac », il est déjà venu à cinq reprises sur la Zad. « Aujourd’hui, ce n’est pas facile de donner un coup de main dans ce contexte, soupire-t-il. J’ai l’impression que des divisions sont apparues récemment. Actuellement, se superposent deux projets. Celui de ceux qui ne veulent pas rester dans l’anonymat et déposent les formulaires — j’ai même entendu hier une interview d’un membre de l’Acipa qui disait qu’ils avaient obtenu une concession de la préfète, la possibilité de déposer des projets collectifs type Gaec avec une liste de noms. Et, de l’autre, ceux qui veulent que la Zad soit un lieu d’expérimentation avec des projets agricoles, mais qui veulent aller plus loin en réglant leurs comptes avec l’État et un système marchand et ultra-hiérarchique ; ceux qui parlent de lutter contre l’aéroport mais aussi contre son monde. C’est comme si deux calques se superposaient sur la même carte. Mais j’ai aussi discuté hier avec un type qui me disait qu’il fallait avancer sur deux jambes, en déposant les formulaires d’un côté et en dressant des barricades de l’autre. » Il apprécie toutefois de voir de nombreux soutiens arriver de partout. « Est-ce que ça va changer la donne ? »

« Pour la Zad, des remerciements, pas des bombardements », peut-on lire sur cette barricade.

Benjamin, lui, a délaissé Bellevue pour flâner dans les chemins bocagers. Ce jeune comédien a profité d’une tournée et de deux représentations à Nantes de sa pièce Le Dehors de toute chose — une adaptation du roman La Zone du dehors, d’Alain Damasio — pour chercher sur la Zad des réponses à ses questions. « Qu’est-ce que serait inventer de vivre ? Je suis dans cette recherche de comment se déconditionner, s’imaginer autrement que ce qu’on croyait être. Je suis venu sur la Zad pour découvrir et apprendre. » De ses premiers pas surgissent émerveillements et nouvelles interrogations. « J’ai rencontré un groupe de nanas géniales au Liminbout. Elles sont loin de tout et construisent leurs vies, leur alimentation, de manière très calme, très posée. Mais en même temps, je sens dans ces lieux une atmosphère de destruction. » Avant de remonter sur les planches, il a déjà prévu de faire halte à l’assemblée, à 21 h. « Tous ces gens qui viennent de partout pour soutenir la Zad, je trouve ça très beau. Mais en même temps, je ne trouve pas ma place, il y a sans doute des choses que je ne comprends pas. Enfin, je suis sûr d’une chose : y venir m’a donné envie d’y retourner. »



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[*Les prénoms suivis d’une étoile ont été changés.


Lire aussi : Notre-Dame-des-Landes : une semaine de résistance en images

Sources : Nicolas de la Casinière et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Nicolas de la Casinière/Reporterre

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