Sur une péniche, le festival « le plus lent du monde » fait vibrer les luttes
La péniche du festival Convivencia à Ramonville-Saint-Agne (Haute-Garonne), le 1er juillet 2025. - © Miss Jena / Festival Convivencia
La péniche du festival Convivencia à Ramonville-Saint-Agne (Haute-Garonne), le 1er juillet 2025. - © Miss Jena / Festival Convivencia
Durée de lecture : 7 minutes
Chaque été, une péniche occitane se transforme en scène de concert et vogue de ville en ville à la rencontre du public. Un festival plus sobre, qui met à l’honneur les luttes mondiales.
À vélo, à pied, en péniche… Les tournées écolos d’artistes [2/4] Terminé les festivals énergivores, les concerts à l’autre bout du monde : ces artistes ont décidé de faire de l’art bas carbone. Tour d’horizon des initiatives qui méritent d’essaimer !
Castanet-Tolosan (Haute-Garonne), reportage
« Quelqu’un a des nouvelles du marimba ? » Dans les cales de la Tourmente, grande péniche métamorphosée en scène flottante, le chronomètre cadence les corps. « Il est en cours d’acheminement », rétorque une voix dans l’agitation. Dénicher ce xylophone guatémaltèque un dimanche à la tombée de la nuit, voilà un sacré défi. « Pas le choix, sourit Vanessa Eudeline, de l’équipage. Celui de l’artiste a été égaré au transport. À chaque escale son rebondissement ! »
Bienvenue dans les coulisses de Convivencia, « le festival le plus lent du monde ». Du 28 juin au 21 juillet, la petite horde a été portée de patelin en patelin par le canal du Midi... à une vitesse de croisière de 5 km/h. Quelque 400 bornes en terres occitanes, du Tarn-et-Garonne aux portes de la Méditerranée, pour chanter les cultures oubliées et méconnues des quatre coins de la Terre.
« Ce festival est à contre-courant des logiques événementielles grand public, mettant à l’honneur des artistes mainstream à la chaîne, dit sa directrice, Cécile Héraudeau. En ces temps de repli sur soi et de recrudescence des discours haineux, les musiques du monde deviennent un précieux outil politique et social, pour refléter notre société cosmopolite. »
Et les matelots tiennent bon le cap de l’ambitieuse promesse d’un « voyage sans billet d’avion, hors du temps et des frontières ». Ici s’entremêlent les sonorités tout droit venues du Maghreb, d’Extrême-Orient et d’Amérique du Sud. Des chants hérités des ancêtres de chaque artiste, auxquels se noue l’écho de luttes contemporaines. Celles contre le chaos climatique et le génocide à Gaza, pour les droits des femmes, des personnes LGBT+ et des communautés autochtones.
« En détruisant la Terre, c’est nous qu’ils tuent »
Il est environ 19 heures, ce 6 juillet. Dans les « backstage », Sara Curruchich et ses trois acolytes s’adonnent à une ultime répétition face au miroir. Juste au-dessus de leur tête, grince déjà le plancher du pont principal. À en croire la grimpée des décibels, la foule semble conquise par la prestation d’Azahar — trio féminin et féministe aux couleurs éclatantes, mêlant danse chilienne (la cueca) et valses péruviennes.
S’échappant un instant de sa loge, Sara Curruchich accorde à Reporterre un bref échange franco-espagnol, facilité par Laura Devismes, traductrice d’un jour. Née dans une communauté maya nichée sur les hauts plateaux du Guatemala, l’autrice-compositrice-interprète est la première à porter le kaqchikel — sa langue maternelle — à l’international : « À travers ces chants, je conte les luttes menées par mon peuple, dit-elle. Aujourd’hui encore, les grandes multinationales ravagent nos terres avec leurs monocultures dopées aux pesticides. Or en détruisant la Terre, c’est nous qu’ils tuent. »
Entourée de Sandra Moreno au marimba, de Moty aux percussions et de la bassiste mexicaine Karla Molkovich, Sara Curruchich élabore une musique à mi-chemin entre le rock, le folk et la tradition de sa communauté. Désormais devenue le porte-étendard de la résistance à l’oppression dont sont victimes les femmes de son pays.
La nuit est tombée. Deux grands spots lumineux ont pris le pas sur les douces lueurs du crépuscule. Et voilà le quatuor fin prêt à entrer sur scène.
Une line-up de résistances
Avant elles, bien des artistes ont bercé — ou enflammé — les berges du canal. À commencer par Karla da Silva, née à Madureira, quartier de Rio de Janeiro berceau de la samba carioca, en ouverture de cette 29e édition. Rébecca M’Boungou a conté les bouleversements de sa vie de métisse. Tarakna a mis en poésie des récits d’unions non consenties de femmes berbères d’Algérie.
Enagua, un duo aux instruments ibériques, a aussi chanté des histoires interdites sous la dictature de Franco. Les hirondelles de Rundinelle, des fables montagnardes corses et portugaises, décrivant un quotidien pastoral oublié. Et le 1er juillet, le rappeur palestinien Shamaly, vivant à Gaza depuis l’âge de 9 ans, a interprété ses morceaux composés dans un studio, depuis détruit par les bombardements.
Chaque année, Convivencia draine ainsi quelque 16 000 spectateurs. « La péniche s’arrête parfois dans de petits hameaux comptant moins d’habitants que de festivaliers, comme à La Redorte, au fin fond du Minervois », dit Cécile Héraudeau, fervente défenseuse d’une culture accessible à toutes et tous. D’autant qu’assister aux concerts de ce festival indépendant ne coûte pas un sou : il dépend à 80 % de financements publics.
D’écluse en écluse
Théâtre des festivités, la péniche Tourmente, construite en 1934, a transporté quarante années durant du goudron liquide des raffineries de l’estuaire de la Gironde jusqu’à Toulouse. Désormais, hors période de festival, ses cales abritent plutôt du vin corse, de l’huile d’olive sicilienne et des câpres, acheminés à la voile et que le capitaine, Jean-Marc Samuel, livre ensuite d’écluse en écluse : « Le fret fluvial est une formidable alternative au transport routier de marchandises, dit-il. Pourquoi ne pas se servir de ce beau canal ? »
Un joli clin d’œil, résonnant avec l’histoire de Convivencia, dont l’idée a émergé en 1990 : « Cette année-là, le site fut inscrit au patrimoine mondial de l’Unesco, précise la directrice. La navigation marchande tombait en désuétude, et nous voulions offrir à cet ouvrage d’art exceptionnel, vieux de 350 ans, une nouvelle fonction culturelle, mais aussi sociale. »
« Le bébé était encore accroché… au cordon »
Au diapason des dynamiques locales, le festival offre aux enfants du territoire l’opportunité de se fondre dans la peau d’un journaliste. Un peu plus tôt dans la journée, trois reporters en herbe de l’association de quartier Parenthèse ont ainsi reçu de nombreuses invitées pour une grande émission de radio. Au programme, notamment, un entretien avec Malika, bénévole à SOS Méditerranée.
« Ce qui m’a le plus marqué ? L’histoire de la dame ayant accouché dans le Zodiac », répond du tac au tac Israa, une fois l’antenne coupée. « Même que le bébé était encore accroché… au cordon », ajoute Akram, un brin hésitant sur le vocabulaire. Aujourd’hui en classe de quatrième, le bonhomme à la casquette de basketteur a émigré du Maroc deux ans plus tôt : « La radio, ça m’apprend à mieux parler français, dit-il, les yeux rieurs. Vous avez d’autres questions, M. le journaliste ? »
Aidant Akram et les enfants à remballer le studio éphémère, Pauline Sauret, organisatrice, guette le retour des canoës partis à la découverte de la flore du canal avec une herboriste. « Tiens, les voilà », s’écrit-elle. Au même moment, un joyeux convoi de cyclistes débarque sur la berge opposée. Objectif de ces « slow parades » : convaincre les festivaliers d’abandonner la voiture. « L’autre jour, une DJ installée dans une baignoire tractée par un vélo motivait les troupes en mixant », témoigne Hanae Bakkouch, autre membre de l’équipage.
À l’autre extrémité du petit havre vert, le cuistot des Papilles sauvages griffonne à la craie blanche le détail de sa cuisine « nomade et métissée ». Aux commandes du food truck voisin, Régis — à croire le prénom brodé sur son tablier — plonge acras et samoussas dans une grande marmite d’huile frémissante. L’esprit guinguette fignolé, le spectacle peut maintenant commencer.