Tomates, poivrons et piments français menacés par un virus ultracontagieux

Durée de lecture : 5 minutes

10 février 2020 / Garance Diaconu (Reporterre)



Le ToBrFV, un « nouveau virus émergent » selon l’Agence nationale de sécurité sanitaire, s’attaque aux tomates, poivrons et piments. Aucun cas de contamination n’a été déclaré en France mais il inquiète.

Parsemées de taches brunes ou jaunes, comme décolorées bien qu’elles ne soient pas mûres, rugueuses par endroits... Voilà les dégâts subis par les tomates touchées par le virus ToBFV — pour Tomato brown rugose fruit virus, ou virus de la tomate marron et rugueuse — tel que décrit le 4 février par l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses). Le virus est « un organisme nuisible nouveau et émergent », indiquait-elle déjà dans l’évaluation du risque du virus, publiée en janvier.

Certes, le virus est inoffensif pour les humains mais sa vitesse de contamination effraie. « Cela dépend de la densité de plantation, le virus se transmet par contact. Plus il y a de proximité entre les plants, plus la contamination sera rapide. Cela dépend aussi du nombre de passages et de manipulations humaines », explique à Reporterre Christine Tayeh, coordinatrice de l’expertise sur la santé des végétaux de l’Anses. Sa dangerosité réside dans l’absence de solution pour l’endiguer et dans sa stabilité : il peut vivre des années dans des plants contaminés. Jusqu’à présent, la France est épargnée — en Europe, elle est le cinquième pays producteur de tomates. Poivrons et piments peuvent également être touchés.

En jaune, les pays touchés par le virus.

Le ToBRFV a été signalé pour la première fois en 2014, en Israël. Son origine reste inconnue : « Il existe plusieurs hypothèses. Il pouvait être présent dans des plantes sauvages. Ou bien être le résultat de la mutation d’un autre virus. Pour le moment aucune n’a été validée », relate Christine Tayeh. Il s’est ensuite propagé en Jordanie où il a été repéré sur des tomates produites en serre. Puis, pendant quatre ans, plus de traces... jusqu’en 2018, quand le virus a refait surface cette fois aux États-Unis, au Mexique et en Allemagne. En 2019, des plants en Turquie, en Italie, en Chine, en Palestine et au Royaume-Uni ont été à leur tour contaminés. La même année, des mesures urgentes ont été prises par la Commission européenne : les plants originaires de l’Union européenne ne peuvent plus circuler sans passeport phytosanitaire. Ceux contaminés par le virus sont interdits sur le territoire européen.

Des fruits consommables mais invendables car déformés

« En 2020, un plan de surveillance officiel renforcé sera conduit avec plus de 350 inspections visuelles réalisées en cultures sur poivrons, tomates et aubergines et plus de 500 prélèvements systématiques même en l’absence de symptômes », peut-on lire dans le communiqué du ministère de l’Agriculture et de l’Alimentation. Contacté par Reporterre, le ministère n’a pas donné suite à nos demandes de précisions.

Avec une contamination aussi prompte, de grandes pertes sont à craindre. Tomates, poivrons et piments sont encore consommables mais les légumes sont si déformés qu’ils ne sont plus adaptés aux normes commerciales. « La maturation irrégulière ainsi que la rugosité ne concordent pas aux attentes des consommateurs. Cependant aucune étude de qualité gustative n’a été réalisée », précise Christine Tayeh.

Aucun traitement n’a été trouvé pour stopper le virus.

Parmi les régions françaises particulièrement friandes et importatrices de tomates, la région Provence-Alpes-Côte-d’Azur se place en tête de liste. En 2018, la France a produit plus de 500.000 tonnes de tomates. La Fédération régionale de défense contre les organismes nuisibles (Fredon), syndicat professionnel chargé de la protection des végétaux, s’est emparé du sujet. Il est aussi bien en contact avec les collectivités territoriales que les producteurs et particuliers.

« Le plan de surveillance 2020 n’est pas encore finalisé mais on savait dès octobre que ce nouveau virus ferait partie des éléments à prendre en compte cette année », confirme-t-on à la branche Paca de Fredon à Reporterre. Pour réussir à contenir une future contamination, une détection rapide est primordiale.

La vitesse de contamination est telle que des jardins potagers comme d’importantes productions industrielles pourraient être touchés

« Si le phénomène arrivait en France, les indemnisations engendreraient de telles sommes qu’elles mettraient à mal les fonds du FMSE [Fonds pour indemniser les agriculteurs en cas de risques sanitaires ou environnementaux]  », dit Pierre Veyrat, membre de la commission fruits et légumes de la Confédération paysanne, à Reporterre. Sans être alarmiste, il est conscient du risque élevé que représente ce virus. « Des plafonds vont être nécessaires si l’on ne veut pas mettre l’outil FMSE en péril », ajoute-t-il. La vitesse de contamination est telle que des jardins potagers comme d’importantes productions industrielles pourraient être concernés.



Pour le moment, aucun signalement n’a été transmis à Fredon Paca. « Les appels des producteurs arriveront sûrement en avril-mai, quand les cultures seront présentes », indique l’organisme. Une première réunion avec les professionnels est prévue courant février pour analyser les risques. Elle gravitera autour de la question suivante : comment peut-il rentrer dans le territoire ? « C’est notre quotidien de gérer ces situations. En cas de contamination, c’est toute une méthodologie, pensée bien avant l’apparition de ce virus, qui sera mise en place dans l’immédiat », conclut l’organisme.





Lire aussi : Pourquoi la tomate raconte-t-elle le capitalisme d’aujourd’hui ?

Source : Garance Diaconu (Reporterre)

Photo :
. Chapô et tomates infectées : © Camille Picard / Eppo
. Carte : Eppo

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