Txetx Etcheverry : « La stratégie la plus efficace est la non-violence »

20 décembre 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Dans la nuit de vendredi 16 décembre à samedi, l’écologiste Jean-Noël « Txetx » Etcheverry a été interpellé avec quatre de ses amis. Pacifistes, ils allaient neutraliser des armes du mouvement basque. En avril 2015, il nous expliquait son choix de l’action directe et son refus de la violence.

Le militant écologiste à Bizi ! et Alternatiba Jean-Noël Etcheverry (plus connu sous le nom de « Txetx »), ainsi que le président de la chambre d’agriculture alternative du Pays basque, Michel Berhocoirigoin, le viticulteur Michel Bergouignan, la journaliste Béatrice Molle-Haran et le vidéaste Stéphane Etchegaray ont été transférés lundi 19 décembre au matin de Bayonne au parquet anti-terroriste de Paris, à Levallois.

Ils avaient été interpellés dans la nuit du vendredi 16 au samedi 17 décembre aux alentours et dans une maison isolée de la commune de Louhossoa (Pyrénées-Atlantiques), alors qu’ils tentaient de rendre inutilisable une partie de l’arsenal de l’organisation clandestine et séparatiste basque ETA, avant de le remettre aux autorités. Leur but était de « contribuer à un avenir sans violence et démocratique pour le Pays basque », selon un courrier adressé au site Mediabask par MM. Etcheverry, Berhocoirigoin et Michel Tubiana, président d’honneur de la Ligue des droits de l’homme (LDH), qui devait participer à l’opération.

La garde à vue de ces cinq personnalités de la société civile a été prolongée une première fois dimanche 18 décembre au soir. Une enquête préliminaire a été ouverte vendredi soir pour « association de malfaiteurs terroriste » et « infraction à la législation sur les armes et les explosifs en bande organisée et en relation avec une entreprise terroriste ».

Txetx Etcheverry.

« C’est insensé, car le gouvernement français, présent vendredi soir sur les lieux par l’intermédiaire de la police, savait très bien qu’il n’avait pas affaire à des membres de l’ETA, mais à des gens de la société civile, a dénoncé M. Tubiana, joint au téléphone par Reporterre. Ces chefs d’accusation sont très surprenants contre des gens qui souhaitaient seulement récupérer les armes et les livrer aux autorités, pour faire face à l’obstruction des gouvernements français et espagnol et montrer que l’ETA était prêt à se désarmer volontairement et sans contrepartie. »

Dimanche, 4.000 personnes se sont rassemblées à Bayonne pour témoigner leur soutien aux cinq interpellés. Plusieurs personnalités politiques, comme la sénatrice (PS) des Pyrénées-Atlantiques Frédérique Espagnac et les écologistes José Bové, Pascal Durand et Yannick Jadot, ont pris le parti des activistes. Plusieurs personnalités ont demandé leur libération dans une tribune publiée samedi sur Reporterre. Depuis, une pétition a été mise en ligne appelant à ce qu’ils soient relâchés.


Dans un entretien avec Reporterre publié en avril 2015, Txetx expliquait sa conception de l’action collective.


Reporterre — Vous vous dites « radicalo-pragmatique ». Le maire de Grenoble, Éric Piolle, utilise la même formule. Est-ce la nouvelle ligne politique des écologistes ?

Txetx Etcheverry — On se considère comme radicaux, car on croit vraiment au slogan « changer le système pour ne pas changer le climat ». Il faut mettre autre chose en place que le capitalisme, la croissance et le productivisme si on veut rester dans les limites possibles de la Terre.

Mais on est pragmatique, car on a conscience du rapport de force. On ne parle pas de révolution, pour l’instant, on est incapable de la faire. Donc, on lance des dynamiques qui permettent de créer des rapports de force favorables, d’être demain en capacité de gagner, même des petites batailles.

On ne monte jamais en haut d’une montagne d’une traite, mais en plusieurs étapes. Je me souviens d’une personne qui nous reprochait de défendre une politique cyclable à Bayonne, au prétexte que, une fois acquise, elle profiterait à Decaux, qui mettrait plein de vélos partout avec sa publicité. Mais, avec ce raisonnement, les féministes auraient-elles dû batailler pour le droit à la contraception ? Parce qu’à la fin, c’est un grand laboratoire pharmaceutique qui récupère la mise.

La seule question pertinente de la radicalité est de savoir si elle change les rapports de force et si elle transforme la société. Il y a un déphasage, en France, entre le discours radical et l’action réelle. Il faut être à la fois dans la radicalité et la résistance, en puisant dans la désobéissance civile et l’action directe non-violente, et dans un travail large, qui formule des propositions parlant à la population et aux élus.

L’un n’empêche pas l’autre, au contraire : la force qu’on a pour nos dernières actions médiatiques, quand on va déverser des tonnes de charbon devant la Société générale ou saisir des chaises à la banque HSBC, on la tire aussi de notre nombre. On a dans notre réseau beaucoup de gens très différents, ça nous donne une vraie légitimité et rend le travail plus compliqué pour les policiers ou les juges, qui ne peuvent pas nous traiter comme des voyous.

Face à l’État et sa répression, il faut allier l’action radicale et le soutien des masses. C’est tout l’intérêt de la stratégie non-violente. De plus, les actions radicales donnent une autre portée à notre travail de proposition, elles participent à la formation des gens qui rentrent chez nous par la porte d’entrée « grand public », qui sont plus « Bisounours ».

Txetx : « Je n’ai jamais condamné la violence. Mais je pense que les stratégies violentes sont contre-productives. »


Êtes-vous contre la violence parce qu’elle n’est pas efficace ou parce qu’elle révulse la société française ?

Je ne sais pas si elle révulse tant que ça la société, on a vu avec les bonnets rouges qu’une partie d’entre elle acceptait des comportements violents… Mais je crois, en effet, que sur le long terme, un mouvement qui veut contester le système — et qui s’expose donc à une vive répression — donne beaucoup moins de prise à cette répression s’il s’inscrit dans une logique non-violente. Je peux comprendre les gens qui ont recours à la violence. Mais mon expérience fait que je crois que la stratégie la plus efficace est la non-violence.


Vos premiers engagements pour l’indépendance basque se sont fait autour de la lutte armée.

Quand j’étais jeune militant à la fin des années 1970, tout indépendantiste basque était pour la lutte armée. Mais, à l’époque, cette lutte armée bénéficiait d’un soutien de masse et elle avait remporté des victoires concrètes, comme la non-ouverture de la centrale nucléaire de Lemoniz.

Sur la durée, la violence conduit à une évolution dans les mentalités et dans les rapports humains : dans les logiques d’affrontement militaire se créent des climats de méfiance et de fermeture — une méfiance justifiée, on a peur d’être infiltré — donc, on est beaucoup plus fermé par rapport à des gens qu’on connaît moins bien. Il se crée une part clandestine dans le mouvement, on ne peut plus discuter de tout devant tout le monde. Des choses sont dissimulées, des enjeux stratégiques échappent au débat : cela devient moins démocratique.

Et puis, il y a cette logique un peu virile de l’affrontement, avec de l’adrénaline, quand on a un cocktail Molotov ou une barre de fer entre les mains… Ça sélectionne des types de militants et ça en écarte d’autres. Et sur le long terme, cela transforme le mouvement.

Je n’ai jamais condamné la violence. Mais je pense que les stratégies violentes sont contre-productives. Je demande le respect des choix de stratégie de chacun : une manifestation non-violente avec des milliers de personnes où quelques-uns viennent pour casser des vitrines, ce n’est plus une manifestation non-violente. Et la violence donne prise à la criminalisation des médias et de l’État.




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Lire aussi : Nous demandons la libération immédiate des faiseurs de paix du Pays basque

Source : Barnabé Binctin (pour le recueil des propos de Txetx) et Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Lucas Mascarello/Reporterre

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