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Un CRS a tiré une grenade sur un réalisateur - et l’a blessé - pour l’empêcher de filmer. Voici la vidéo

26 mai 2016 / Émilie Massemin (Reporterre)



Le réalisateur Joël Labat a été sévèrement touché à la cuisse par une grenade lacrymogène lancée par un CRS. Celui-ci l’a visé dans son tir tendu, lors de la manifestation du 17 mai. Mais M. Labat et son épouse ont filmé la scène.

On voit d’abord un jeune homme se faire embarquer par des policiers en civil casqués et masqués. Puis un groupe de CRS se décale vers la gauche et l’un d’eux, s’accroupissant, vise soigneusement en direction du cameraman et tire. « Les tirs tendus sont interdits ! Les tirs tendus sont interdits ! » hurle un manifestant situé hors champ. Le cameraman recule, un jeune s’interpose, les tirs se poursuivent. Ces images, prises lors de la manifestation du 17 mai contre le projet de loi travail, sont édifiantes. Et le petit film, de près de trois minutes, s’achève sur la photo de l’énorme hématome du preneur d’images, touché à la cuisse.

Violences policières lors de la manifestation du 17 mai (auteurs Nathalie Loubeyre et Joël Labat) from Reporterre on Vimeo.

Le cameraman c’est Joël Labat, 57 ans, qui travaille avec son épouse Nathalie Loubeyre, réalisatrice de documentaires dont No Comment tourné à Calais en 2008, et plus récemment La Mécanique des Flux, sur la violence de la politique migratoire européenne.
Ils ont décidé de documenter le mouvement social autour de la loi El Khomri et Nuit debout.

« Naïvement, muni de ma petite caméra, je ne pensais pas que les forces de l’ordre allaient me tirer dessus avant de sentir le coup », raconte-t-il à Reporterre.

D’après les images et les déductions du médecin de l’unité médico-judiciaire qui l’a examiné, le projectile serait une grenade lacrymogène de type CM6 ou MP7, « qui devrait normalement être tirée soit au sol, soit en l’air », précise le réalisateur, à qui ont été prescrits cinq jours d’incapacité totale de travail (ITT). Pour Me Raphaël Kempf, son avocat, il pourrait bien s’agir de « violences en réunion avec une arme par personne dépositaire de l’autorité publique ».

Lundi 23 mai, Joël Labat s’est rendu à l’Inspection générale de la police nationale (IGPN) pour déposer plainte contre le policier qui l’a visé. « J’ai été reçu dans un bureau par une femme, debout, et un homme, assis, qui ont visionné le film. Au moment où un manifestant a crié : “Les tirs tendus sont interdits !” ils ont réagi : “Ce n’était pas un tir tendu” ; “Comment savez-vous que les tirs tendus sont interdits ?” Ensuite, ils m’ont conduit dans la salle d’attente. »

Là, il fait une rencontre inattendue : « J’ai vu une femme arriver, accompagnée d’un adolescent arborant un impressionnant œil au beurre noir. La dame a déclaré à l’accueil qu’ils venaient déposer plainte pour l’agression de son fils devant la boutique Monceau Fleurs, lors de la manifestation du 17 mai. C’était le jeune homme de la vidéo, celui qu’on voyait se faire embarquer par les policiers ! » Le réalisateur apprend que l’adolescent s’est fait « matraquer la tête avant de prendre 48 heures de garde à vue ».

« Ah, c’est un beau montage, mais vous ne pouvez pas porter plainte avec ça » 

Après une heure et demie d’attente, une inspectrice vient à la rencontre de Joël Labat. « Elle me rend mon CD en me disant : “Ah, c’est un beau montage, mais vous ne pouvez pas porter plainte avec ça, juste déposer une main courante.” » Étonné, Joël Labat appelle son avocat. « Il m’a dit OK pour la main courante, à condition de signifier à la fin de ma déclaration que c’est une main courante parce qu’on n’a pas voulu recueillir ma plainte. » Le réalisateur s’exécute, et se heurte à une réaction inattendue : « On m’a soutenu que je ne pouvais pas déclarer que l’IGPN avait refusé mon dépôt de plainte. » Nouveau coup de fil à l’avocat, qui finit par parler à l’inspectrice. « Au bout de vingt minutes et après que le ton soit un peu monté, ils ont finalement accepté que je dépose plainte. »

Contactée par Reporterre, l’IGPN a indiqué qu’elle ne « donnait pas d’informations aux journalistes ».

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Juste après que le réalisateur a encaissé le tir qui l’a touché à la cuisse, un autre tir (en rouge sur la photo) est effectué par les CRS : clairement tendu et à hauteur d’homme.

Désormais, la plainte doit être transmise au procureur, qui doit diligenter une enquête. « J’ai fait mon devoir de citoyen, j’ai demandé à l’inspectrice de l’IGPN de faire le sien », conclut Joël Labat, qui ne se fait guère d’illusions. Depuis, le réalisateur s’interroge sur le geste de filmer en manifestation. « C’est devenu compliqué dans les deux sens, observe-t-il. Je comprends aussi les manifestants qui se méfient des caméras. L’inspectrice de l’IGPN m’a quand même invité à lui fournir d’autres images si j’en avais ! »

Joël Labat analyse les violences dont il a été victime et témoin comme « une volonté politique évidente d’effrayer les manifestants et les gens qui filment. Tout est fait pour criminaliser le mouvement et pour que les mobilisations se passent mal. J’étais à la manifestation du 1er mai avec ma femme, nous nous sommes retrouvés pris dans la nasse, c’était très angoissant. Nous sommes en train de sombrer dans une époque qui bafoue les droits ».




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Lire aussi : Le dialogue inattendu entre policiers et manifestants de Nuit debout

Source : Émilie Massemin pour Reporterre

Photos : © Joël Labat

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